ALI BEN BONGO : péroraisons cyniques sur la pauvreté et la précarité au Gabon

Le nouveau « Zeus » : danse des mots et célébration de soi

Le discours prononcé par Ali Ben Bongo le mercredi 29 janvier au lendemain de la formation de sa troisième équipe gouvernementale relevait de la littérature de haut vol. Les mots — beaux, éloquents et empreints d’un lyrisme martial — s’enchaînaient les uns après les autres formant des phrases emphatiques, anaphoriques, voire euphoriques : « la pauvreté et la précarité constituent un enjeu majeur pour tous les Etats, tous les Gouvernements et tous les Peuples. » Plus loin, en contraste avec la personnalité du nouveau Premier ministre, chef de bataillon au tempérament plutôt flegmatique, le ton devenait carrément guerrier « pour combattre et vaincre cet ennemi aux multiples facettes ». Un ennemi qu’Ali Ben Bongo, après toute une vie passée au sommet de l’Etat, découvre aujourd’hui à travers un rapport commandé au cabinet de consulting américain McKinsey, et rédigé sous l’œil expert de son épouse.

Relecture faite, ce discours, prononcé devant un parterre de dignitaires nationaux et internationaux, visait non pas les populations assiégées par « l’ennemi » dans les villages et les bas-quartiers ; sa beauté grandiloquente donnait plutôt à entendre la célébration narcissique de soi. « Baby Zeus », devenu Zeus en personne, jongle avec les mots tel un barde jouant sa propre épopée.

En son temps, Omar Bongo Ondimba, plutôt que s’atteler au développement économique de son pays, œuvra davantage au rayonnement de son image personnelle sur la scène africaine, ce qui lui valut, en 1986, le prix « de la Paix Dag Hammarskjöld », du nom d’un ancien Secrétaire général des Nations unies, mort dans un accident d’avion. Quant à son fils, arrivé au pouvoir par des voies frauduleuses, lui est passé maître dans la rhétorique fumeuse et l’organisation des évènements carnavalesques de type New York Forum Africa ou le Carnaval de Libreville en voie d’institutionnalisation. Point besoin de psychanalyse pour y voir l’expression d’une volonté de puissance narcissique.

Le gouvernement de combat aura pour mission impérieuse d’éradiquer le fléau de la pauvreté. Quelle est la stratégie de guerre ? Quelles sont les pistes pour y parvenir ? Chut... ! Silence. Il ne faut rien révéler. « L’ennemi » — pauvreté, précarité et déclassement social — tapi dans l’ombre risque de s’emparer des plans de combat avant de lancer la contre-offensive.

D’aucuns nous accuseront de procès d’intention, même s’ils savent que les Gabonais, comme toujours, attendront Godot dans leurs abris de fortune, menacés par les inondations, assaillis chaque nuit par les moustiques, agents d’une pandémie, le paludisme, qui tue de milliers d’enfants chaque année pendant que le nouveau Zeus joue avec les mots : « Nous ne pouvons pas accepter que la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale prennent racine dans notre société. » Un tel propos ne confine-t-il pas à un foutage de gueule. Ne relève-t-il pas du cynisme ? Il suffit de parcourir le Gabon du nord au sud pour voir qu’en quatre ans de pouvoir d’Ali Bongo, le paysage social de ce pays n’a pas changé d’une once. « La pauvreté, la précarité et l’exclusion » y sont bel et bien enracinées. Les drames sociétaux s’y intensifient à l’image des crimes dits rituels, motivés, pour la plupart, par la quête d’ascension politique et économique.

Depuis 2009, le discours n’a point varié. Toujours recouvert de beaux atours telle une épouse qu’on expose à la vitrine du monde, il est de haute tenue. Chic et magnifique pour son auteur, il sonne plutôt cynique aux oreilles d’une population qui, à force de l’entendre, sombre peu à peu dans le syndrome du nihilisme, entendu ici comme une attitude d’acceptation passive de sa misérable condition. N’est-ce pas l’état mental dans lequel le cynisme d’Ali Ben Bongo enferme la population ? En l’absence de contre-pouvoirs, du contrôle démocratique des dirigeants politiques, les populations sont poussées à se nier, à « se récuser », comme le signalait un activiste humanitaire anglais, à accepter la négation de leurs droits à une vie décente. Leur seul statut de citoyen se limite aux élections dont les résultats sont souvent détournés, réduisant à néant leur dernier instrument d’expression politique.

Le chômeur gabonais n’a droit à rien. Il est juridiquement inexistant. N’eût été la solidarité familiale, il crèverait de misère dans un pays où de milliers de barils de pétrole jaillissent de la terre chaque jour. Le Gabon, pays de l’uranium sans lequel la France n’aurait guère eu sa bombe atomique. Un tel pays voit encore en 2013 ses brillants universitaires mourir de VIH faute d’une médication appropriée. Ce pays voit sa population décimer par le paludisme faute d’une politique sanitaire efficace. Ce pays voit ses enfants mourir de malnutrition alors que son BIP devrait leur permettre d’avoir un accès gratuit à la cantine, aux fournitures scolaires, à l’hébergement et aux transports.

Face à pareille situation, une question revient sans cesse: que faire ? La réponse n’est point compliquée : si, pour l’instant, les populations, soumises au joug d’une dynastie, ne peuvent affirmer leurs droits politiques à travers l’exercice démocratique, elles devraient au moins intensifier la lutte pour la conquête des droits sociaux. Le chômeur, pour ne prendre que cet exemple, ne pourra avoir droit à une indemnité s’il ne va la réclamer dans la rue.

Au sein d’un régime politique non démocratique, le « Droit » n’est pas offert. Il se conquiert. Aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, les Noirs seraient toujours de sous-créatures asservies si Nelson Mandela, Martin Luther King, Jr, n’avaient mené la lutte pour les droits civiques, lutte qui impliquait l’instauration de la justice socio-économique même si celle-ci reste souvent un idéal.

L’avènement de l’état de droit(s) n’a jamais été un « long fleuve tranquille ». Il s’accompagne toujours de sauts et de soubresauts. De secousses et de mouvements tumultueux. En ce sens, les jolis mots d’Ali Ben Bongo ne sont que du baratin, des somnifères destinés à endormir la population face aux maux et aux fléaux qui l’accablent.

 Désobéissance civile et conquête des droits socio-économiques 

Nous n’avons cessé de le répéter depuis la parution de notre petit livre Gabon : la postcolonie en débat (2006) : le premier obstacle à l’avènement d’un état de droits au Gabon procède de la mise en place d’un régime hyperprésidentiel incontrôlable, au sein duquel l’exécutif, hyperpuissant, a la mainmise sur l’appareil de l’Etat et se livre à tous les abus. Contre un tel pouvoir, nourri de logique darwinienne, la révolte ou l’insurrection devient le seul moyen de résurrection du sens de la citoyenneté.

La majorité de la population gabonaise mène une vie précaire parce qu’une minorité s’est enrichie de façon scandaleuse. Ce seul fait, l’enrichissement sauvage d’un petit groupe de prédateurs, DOIT — il s’agit là d’un impératif quasi-kantien —  pousser la majorité à se révolter sur la base de l’affirmation des droits inscrits dans la Constitution. Cette philosophie insurrectionnelle donna naissance à la nation américaine comme le montre la Déclaration d’indépendance écrite par Thomas Jefferson. Même si ce texte fondateur de la nation américaine était en totale contradiction avec la pratique de l’esclavage, le massacre des Indiens, l’exclusion des femmes et des pauvres de la vie démocratique, il a néanmoins une forte résonance pour tout peuple opprimé et déterminé à affirmer sa citoyenneté. Jefferson, inspiré par la philosophie des « Lumières », soulignait bien que les hommes ont le devoir de se révolter lorsque leur aspiration à l’égalité, à la justice, à une vie décente, à la liberté est bafouée. « Le peuple a le droit de changer [tout gouvernement oppressif] ou de l'abolir et d’instituer un nouveau, gouvernement en le fondant sur des principes et selon la forme qui lui paraîtront correspondre le mieux aux exigences de sa sécurité et de son bonheur. »

Dans une tribune en hommage à Martin Luther King, Jr., parue dans le New York Times (27 août 2013), Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, nous révèle comment les drames socio-politiques (la pauvreté, le chômage, la discrimination, dont les Noirs américains étaient victimes dans sa petite ville du Gary (Etat de l’Indiana) l’avaient révoltés au point de forger sa vocation et sa pensée économiques, orientées vers l’instauration d’une plus grande justice sociale. Celle-ci ne peut émaner du libéralisme échevelé, qui semble l’apanage d’Ali Ben Bongo avec son New York Forum Africa. Toute véritable politique visant le développement humain doit avoir pour socle l’Idée de justice et comme priorité le secteur éducatif, force vitale pour l’émergence d’un pays. Ce secteur nécessite donc des investissements massifs en ce qu’il sert de terreau à la naissance d’une expertise nationale indispensable au décollage économique. Or, en matière d’éducation, le Gabon occupe malheureusement la queue de peloton des classements mondiaux. En 2013, le magazine anglais The Economist a publié, à partir d’une étude scientifique menée par les chercheurs de l’Université de New Mexico aux Etats-Unis, un classement international des pays par QI (quotient intellectuel). La Guinée équatoriale, le Gabon et le Cameroun ont remporté la palme d’or du QI le plus bas au monde. Le retard de jeunes Gabonais, Equato-guinéens, Camerounais face aux enfants du reste du monde n’est pas inné. Il procède tout simplement d’un désavantage concurrentiel dû à la précarité de leur existence. En 2012, un écolier trouva la mort dans une classe de fortune improvisée dans le stade de football d’Angondjé, faute de bâtiments pour accueillir les élèves. Pendant quatre ans, de la classe de sixième à la classe de troisième, l’auteur de cet article parcourait, cinq jours par semaine, pieds nus, 14 kilomètres — par tous les temps, sous la pluie ou en pleine canicule—  afin de se rendre au collège. C’était dans les années 1980. Aujourd’hui, la condition de l’écolier gabonais de brousse n’a guère changé. Beaucoup renoncent aux études à cause de la pauvreté.

Sur la base de données scientifiques recensées dans son dernier livre The Price of Inequality (2012), Joseph Stiglitz nous rappelle combien l’éducation est vitale pour la croissance économique. Il note : « En investissant dans l’éducation, la technologie, les infrastructures ; et en garantissant la sécurité aux citoyens, on aboutit à une économie plus efficace et dynamique » (p. 267). En revanche, l’accroissement des inégalités conduit à l’effondrement des valeurs qui soudent une Nation, à l’accentuation de la précarité et de l’exclusion sociale.

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences (Université de Reims)

Essayiste

Article paru dans le journal gabonais Le Temps.

 

 

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