ALI BEN BONGO FACE A L'OPPOSITION : SURMONTER LA FAUTE ORIGINELLE

Lorsqu’Adam et Eve, d’après le mythe fondateur de la Bible, furent chassés du Jardin d’Eden, l’humanité tout entière se vit condamnée à expier, ad vitam aeternam, la Faute commise par deux individus. Exposé dans les premières pages de la Genèse, la légende du paradis perdu  est une allégorie valable pour interpréter le contexte politique actuel du Gabon, dominé par des gouvernants enfermés dans une Tour d’arrogance que l’opposition et une partie de la société civile ont décidé de secouer par une radicalisation des postures. Certes le Gabon n’a jamais été un pays idéal ni au temps de Léon Mba ni pendant le long règne d’Omar Bongo Ondimba, il reste que l’ensemble du corps socio-politique de ce pays a été gangrené, puis contaminé par la Faute originelle ancrée désormais dans sa culture. A l’instar de nombre de pays africains, le Gabon, corruption française d’un mot portugais, est né du régime de domination coloniale, transmis aux dirigeants postcoloniaux devenus des « satrapes nègres » au service de ceux qui les avaient couronnés. 

Issu de la fabrique des « satrapes françafricains » ─ le président ivoirien Alassane Ouattara fut l’un des derniers promus  par l’empereur déchu Nicolas Sarkozy ─ Ali Ben Bongo est porteur du Mal postcolonial manifeste dans sa conception et son exercice autocratique du pouvoir. Certes il n’en est pas l’inventeur, il s’affirme incontestablement comme  l’héritier fidèle de son père en exerçant jusqu’à la caricature – dangereuse dans un monde devenu imprévisible – un pouvoir hégémonique  propre à tout régime non démocratique. Ce type de régime auquel ont été nourris tous les transfuges de l’Etat-PDG.

Aucun membre de l’opposition ne peut jouer les « vierges effarouchées » face à la gouvernance actuelle,  indissociable d’un modèle d’Etat – à l’origine du coup d’Etat contre Léon Mba en 1964 –  de type monarchique se traduisant par un verrouillage des institutions  censées arbitrer le jeu démocratique. Alors que les circonstances – clairement frauduleuses – de son accès au pouvoir auraient dû l’inciter à faire profil bas, à plus de modération, et à la délibération semi-consensuelle, Ali Ben Bongo fanfaronne d’arrogance, inconditionnellement soutenu qu’il est par les deux chambres du parlement, la Cour constitutionnelle, le CNC, les médias d’Etat, ces organes pseudo-républicains ayant chacun à sa tête un potentat qui exerce un diktat en droite ligne de la philosophie absolutiste de l’Etat monarchique. Or beaucoup d’opposants ont participé, à des degrés divers, à la consolidation  de ce modèle d’Etat. A l’instar d’Adam et Eve, ils ont succombé à la Faute originelle, laquelle  réside dans l’esprit même des institutions politiques postcoloniales jamais soumises à une lecture critique. Le vers qui ronge le corps socio-politique du Gabon n’est donc pas la création du seul Ali Ben Bongo. Il a été fabriqué dans les éprouvettes de l’Etat-PDG avec la complicité des opposants actuels.

Naître ou renaître n’est pas un acte volontaire. Il s’agit d’un accident de l’histoire. Enfant, Ali Ben Bongo aurait été victime de ce que Frantz Fanon a décrit comme une « déviation existentielle » pour expliquer l’impact de la colonisation sur le destin de l’Afrique. L’histoire individuelle d’Ali Ben Bongo, fils adoptif ou pas, n’est que la conséquence du chaos consécutif au saucissonnage  de l’Afrique lors de la Conférence de Berlin (1884-85), saucissonnage dont la  guerre du Biafra reste une illustration tragique en raison de ses enjeux géostratégiques. La Renaissance putative d’Ali Ben Bongo au Gabon se réalisa alors par effraction, en violation des lois qui encadrent la migration des populations et l’adoption des enfants. 

Omar Bongo Ondimba était reconnu pour son habileté politique et une organisation méticuleuse. Il était maître dans l’art de manœuvrer, de manipuler, d’anticiper, comme dans un jeu d’échecs, les coups de ses adversaires. Alors se pose une question : comment a-t-il pu négliger la question relative à l’origine d’Ali Ben Bongo ? Et le fils lui-même ? N’était-il pas conscient que son histoire constituait une bombe à retardement au vu du dispositif introduit dans la Constitution gabonaise de 1991 concernant les conditions d’éligibilité à la magistrature suprême ? Ni le père ni le fils ne s’en étaient guère souciés parce qu’ils bénéficiaient de l’impunité qu’offre le pouvoir absolu. A la tête du ministère de la Défense Ô combien capital pour une succession dynastique, plusieurs fois élu député, Ali Ben Bongo n’a jamais imaginé son destin présidentiel lui échapper.

Mais reconnaissons-le. Au Gabon, il n’y a pas aujourd’hui un camp de Saints faisant face à un repère de vipères. Tous les acteurs politiques de ce pays sont le produit d’une histoire dont ils doivent assumer les imperfections originelles. Ils ont contribué à la fabrication du monstre décrié aujourd’hui : la gouvernance autocratique, la concentration et la confiscation des pouvoirs, la fraude électorale, la répression des manifestations, etc. Ce sont désormais des « habitus » ou des « patterns » de la vie politique gabonaise dont l’opposition est comptable. Réussira-t-on à sortir de ses « habitus » par des antagonismes viscéraux et le durcissement des discours ?

 Les défis pour la reconstruction d’un devenir commun apparaissent énormes. A la fois d’ordre moral et philosophique, ils exigent des réformes de fond, la re-conceptualisation du modèle politique, de l’exercice et du contrôle des pouvoirs. Afin d’y parvenir, il y a lieu d’ouvrir un dialogue comparable à la « Commission de vérité et de réconciliation » qui a permis à l’Afrique du Sud de surmonter les haines et les antagonismes issus de la politique abominable de l’apartheid. C’est à cette seule condition que le Gabon pourra écrire une nouvelle page de son histoire postcoloniale. Mais on doute que son avènement se fasse avec un Ali Ben Bongo enfermé dans une Tour d’arrogance aveuglante. Parce que ce dernier, fort de ses années d’expérience à la tête du ministère de la Défense, semble concevoir la politique à travers l’unique prisme de la lutte darwinienne – où le mieux armé impose sa loi au plus démuni – il sera illusoire de penser que les blocages socio-politiques actuels se dénouent par la seule radicalisation des postures. Bien sûr, le devoir de toute opposition revient à exercer la pression sur le régime en place. Mais la lutte doit également se porter sur le terrain intellectuel en exposant l’incurie du camp adverse et par la clarification des idées et des projets alternatifs. Il convient alors de dépasser la controverse sur l’origine d’Ali Ben Bongo, une Faute du passé commise par ses parents, aggravée par les tripatouillages du fils, liée à une histoire écrite par les puissances étrangères. Si la résurrection du pays passe par l’insurrection, celle-ci doit avoir pour visée la refonte d’un système – véritable fabrique de potentats -  et des institutions conçues, sous le règne d’Omar Bongo Ondimba, selon la logique de confiscation et de concentration  des pouvoirs.  Dans une chanson intitulée « Né O », Pierre Akendengue stigmatise ce système qui laisse « Derrière lui, le dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire Carrefour Rio : Cases brûlées, cris d’enfants, orphelins, mutilés, famine […] chômage, maladité. » Tout cela est l’œuvre d’un certain O, arrivé « chez nous à l’orée du bois, sans visa, ni bagage, à pied, nu, une main sur l’armée et l’autre toujours endettée. Il adore l’Afrique sans Africain. Avec lui, l’eau du ruisseau, le soleil, le vent et même notre terre ne sont plus cadeaux du ciel ». Faut-il alors jeté cet ignoble usurpateur à la mer ? Le poète-chanteur interpelle O : « Nos mineurs révoltés, nos affamés, nos exclus, que recherchent-ils ? Justice, Solidarité, Dignité, Liberté Amour, un peu d’Amour. »

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences (Université de Reims, IUT de Troyes)

Essayiste

 

 

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