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Billet de blog 10 novembre 2022

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"Habiller le ciel" d’Eugène Ebodé : une cantilène pour Mama Africa

A travers cette odyssée aux accents et contours d’un rite de passage, racontée dans une prose au lyrisme envoûtant, Eugène Ebodé nous fait entendre une belle cantilène en souvenir de Mama Africa.

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Ecrivain prolifique depuis la parution de son premier roman La transmission (2002), Eugène Ebodé n’a eu de cesse de nous gratifier de grands récits qui nous transportent d’un continent à un autre. Auteur puisant son inspiration dans un sol fertile, son imaginaire est riche de la complexité de l’histoire afro-diasporique (lire Métisse palissade, Brûlant était le regard de Picasso) ; opère selon le concept glissantien du « tout-monde ». La transmission avait pour épicentre le Cameroun et la famille. On pouvait particulièrement y apprécier un jeu rhétorique, issu de la Grèce antique, que les philologues nomment stichomythie. Celle-ci consistait en une joute oratoire où le père du héros, Karl Ebodé, défiait son épouse, Magrita, dans la langue de Molière, à laquelle cette dernière ripostait par des proverbes béti. Avec Habiller le ciel, Eugène Ebodé nous propose à nouveau une fiction mémorielle où la figure maternelle occupe une place centrale. Sa disparition est l’occasion d’un retour dans la chair brûlante des souvenirs d’une femme virevoltante, dont la courte existence se révèle aussi trépidante que la ville de Douala qui ne dort jamais. Mère émigre en ville à la poursuite des rêves de la modernité. Mais elle se laissera happer par le tumulte de la vie urbaine, surtout celle des bars populaires où elle s’imposera comme une danseuse hors pair.  Le retour au royaume de l’enfance passe aussi par la mise en lumière d’une galerie de portraits qui ― un peu sur le mode narratif proustien ou même joycien, on pense ici au roman The Portrait of an Artist as a Young Man ― défile en une sorte d’anamnèse et constitue autant de moments d'exploration du passé. C’est que le parcours du narrateur est décrit comme une suite d’épreuves initiatiques, d’expériences faites d’espoirs déçus. Après l’échec au bac camerounais, le jeune narrateur prend, en compagnie de quelques camarades, la route de l’exil. Il atterrit au Tchad voisin en espérant décrocher le sésame, non vraiment pour lui-même ― le football est sa véritable passion ―  davantage pour assouvir le goût immodéré de Mère pour les diplômes qu’elle « tapissait sur le mur du salon familial ».

Le séjour tchadien tourne court lorsqu’éclate la guerre civile. Le jeune Eugène se retrouve dans un camp de réfugiés, enterrant en lieu et place le rêve d’une carrière de footballeur naissante, abandonnant une petite amie entre les mains sanguinaires d’un général tchadien. L’adolescent découvre l’horreur de la guerre dans une scène qui évoque la débandade de l’armée américaine en Afghanistan en 2021. Le chaos provoqué par les combats est tel que femmes, hommes et enfants s’accrochent aux ailes des aéronefs (affrétés par la France pour secourir les siens) d’où ils tombent « comme des chiffons, comme des miettes de vie lâchées dans un océan enfumé de carnages ». Ces « parachutistes sans parachute » sont une métaphore des populations pauvres abandonnées à une existence funeste.

Au final, à travers cette odyssée aux accents et contours d’un rite de passage, racontée dans une prose au lyrisme envoûtant, Eugène Ebodé nous fait entendre une belle cantilène en souvenir de Mama Africa.

MMB

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