Mitzic-Okano : Christian Mezzui Messono, salut l’artiste !

Plus qu’un couturier, Christian Mezzui était un artiste qui avait habillé ses compatriotes de renom en l’occurrence Pierre-Claver Zeng et Hilarion Nguema. Dans son domaine, il aurait pu rivaliser avec les plus grands. Christian Lacroix. Yves Saint Laurent.

Il s’appelait Christian Mezzui Messono. Le Noble, de son nom de couturier. Il l’avait choisi de la même manière que le compositeur Duke Ellington avait ajouté un titre aristocratique à son patronyme pour rehausser sa côte dans le monde du jazz. Plus qu’un couturier, Christian Mezzui était un artiste qui avait habillé ses compatriotes de renom, en l’occurrence Pierre-Claver Zeng et Hilarion Nguema. Dans son domaine, il aurait pu rivaliser avec les plus grands. Christian Lacroix. Yves Saint Laurent.

mezzui

Mais né à Engong, une bourgade située à une trentaine de kilomètres de Mitzic, son étoile a été moins lumineuse. Et pour cause. Le Gabon est inondé de pacotille européenne vénérée quand les créations d’un Christian Mezzui n’ont jamais été reconnues à leur juste valeur esthétique.

Christian était mon beau-frère. Il a taillé mon premier ensemble jean. Ce vêtement m’a fait homme. Il m’a sorti de l’adolescence. Pauvre dans mon village, allant toujours pieds nus, vêtu de haillons, ce premier costume a instillé en moi le sentiment d’exister. Dieu ! Que j’eusse aimé le revoir pour lui dire MERCI !

Tout artiste crée et offre du bonheur. Il rend les gens heureux. Il n’est pas étonnant que beaucoup d’entre eux vivent et meurent dans le dénuement. Pour y échapper, Christian dut abandonner sa machine à coudre à Mitzic pour aller chercher du travail à Libreville. Difficile de gagner sa vie avec une paire de ciseaux lorsqu’on est pressé par sa parentèle. « Il faut un village pour élever un enfant », disait Hillary Clinton. Mezzui vécut cette expérience à l’envers. Son obligation fut d’habiller toute une ville, Mitzic, presque sans rémunération. Je le sais. J’étais son beau-frère. M’habiller gratuitement était son devoir.

Christian. Un couturier talentueux. Généreux. Mais pas entrepreneur. Devant son atelier du quartier Etang à Mitzic, la file était interminable. Sa maison donnait sur une lagune au lit saumâtre dans laquelle il allait se baigner chaque matin avant de commencer le travail. Des rouleaux de tissus s’empilaient dans la maison qu’il partageait avec sa sororité.  Jeannette, la grande gueule. Opwa Ngone, la charmante. Il y avait surtout sa mère. Memà Mengue Me Ndong. Une célèbre soignante-voyante-prêtresse, qui avait élevé seule ses trois enfants, les avait éduqués en leur servant chaque matin la phrase « ém mt » ("le fils de l’homme "), qu’ils adopteront ensuite comme code moral. Le nom Memà Mengue Ndong était, à lui tout seul, une formule médicale magique.Il avait sur les malades un effet christique, parce que son évocation ressuscitait pratiquement ceux qu'on croyait perdus. Mais Memà  nourrissait des sentiments ambivalents. Elle était admirée autant qu’elle faisait peur. Elle rappelait, pour cela, le personnage d’Ofo Yang – sœur d’Akoma Mba dans le Mvet – dont le regard transperçait les apparences. Grande thaumaturge, on prêtait à Memà des pouvoirs à la fois divins et démoniaques.

J’avais sept ou huit ans quand ma mère transporta une de mes sœurs en urgence chez Memà Mengue Mendong. De quoi souffrait-elle ? Difficile de m’en souvenir. Olick parviendra à recouvrer la santé. Quant à sa cadette, Georgette, elle ne sortira pas indemne de ce séjour. Elle sera foudroyée par la beauté de Mezzui qui attirait les femmes comme un pot de miel. Je fus moi-même impressionné par son teint de mulâtre le jour où il nous rendit visite dans notre village sur sa mobylette. Il avait un visage de Méditerranéen que rehaussait sa moustache à la Lionel Richie. Puis il y avait son bagout. Les gens de mon village disaient qu’il en avait hérité de sa mère.

A Mitzic, petite ville d’environ quatre mille habitants, au nord du Gabon, Christian Mezzui ne pouvait pas vivre de son talent. Pourtant il ne rechignait guère au travail. Tous les jours, il y avait une longue file d’attente devant son atelier de couture.  La réalité est qu’il ne s’agissait pas de clients. C’étaient plutôt des amis et sa parentèle du canton Ndoum dont il était originaire. Tous voulaient se faire tailler des costards gracieusement. Parfois, c’étaient les hommes politiques de la ville qui passaient des commandes à crédit.

Christian avait beau jouer d’astuces, de bonnes paroles et de son irrésistible sourire ; rien n’y faisait. Un jour, il résistait. Un autre, il cédait jusqu’à ce qu’il en eut marre. Las d’être exploité par les siens, il renonça à la couture, alla jeter ciseaux et machines à coudre dans la lagune jaune avant d’émigrer à Libreville où il trouva un petit boulot dans un laboratoire d’analyse à Gros Bouquets.

Christian a vécu avec Georgette pendant une vingtaine d’années. Leur divorce m’a fait beaucoup de peine. C’était un homme brillant. Jovial. Généreux. Agréable. D’une grande beauté et souplesse d’esprit. Un homme dont je porte une part d’héritage. Chaque fois que je pense à lui, je vois toujours le soleil briller au-dessus de ma tête.

Cher Christian, tu resteras une icône à Mitzic au même titre que Moïse Nkoghe Mvé et Jean-Baptiste Ngomo Obiang. Ton magnifique sourire restera toujours gravé en une photographie indélébile dans nos mémoires. Adieu le Noble. Puisse un halo de grâces et de lumière t’entourer dans ce voyage qui te ramène auprès de la Mère éternelle : Memà Mengue Me Ndong.

Ton ami et beau-frère, MMB     

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.