GABON --- Pascaline Bongo & l’opposition gabonaise : bonjour tristesse et maladresses

 Affligeant, le spectacle qu’a offert la fille ainée d’Omar Bongo Ondimba lors d’un entretien accordé à une chaîne de télévision gabonaise, en soutien à son frère cadet Ali Bongo accusé d’usurpation de nationalité. A l’écoute de son propos, on ne peut imaginer que cette femme, incapable d’une argumentation cohérente ou d’une phrase française qui tienne la route, ait été la clef de voûte du dispositif politique mis en place par son père « artiste ». La maladresse de son plaidoyer apparaît d'autant plus révélatrice qu'elle explique bien des choses. La paresse intellectuelle qui frappe le Gabon. Cette pathologie entretenue par une famille accrochée à ses privilèges indécents. Sachant Pascaline Bongo piètre oratrice, on se demande pourquoi sa richissime famille, capable de s’offrir les services de meilleurs spécialistes en communication, ne s’est pas contentée d’une déclaration argumentée, plutôt que de la laisser s’empêtrer dans un discours incohérent, allant de l’histoire de France aux symboles des armoiries gabonaises. Et l’auditeur est parfaitement édifié sur l’histoire politique du Gabon en apprenant que l’un de ses symboles, « la mère allaitante », n’est rien moins que l’image travestie de la bonté d’Omar Bongo, critiqué injustement alors qu’il a gracieusement donné son lait à tous les Gabonais. Quant aux deux panthères noires de ces armoiries – symboles bien antérieurs au régime de Bongo –, elles ne représentent plus les vigies de la Nation mais Ali et Pascaline, gardiens jaloux du pouvoir paternel. « Faut pas toucher à notre Papa », n’a-t-elle cessé de marteler. Elle entend lutter pour la préservation de la mémoire d’un père, auto-intronisé « mère allaitante » de la Nation naissante.

Le Gabon a-t-il besoin de l’enquête d’un journaliste français, lourde de vérités par ailleurs, pour instruire le procès de la gouvernance des Bongo ? Le contraste énorme, un véritable abîme, entre les ressources naturelles du Gabon et la misère de la population n’en est-il pas le verdict cinglant ? Ceci ne relève pas du kongossa : « l’horreur économique » dans laquelle se trouve plongé ce pays dit la Petitesse d’un homme magnifié par sa seule famille, parce qu’il lui a tout légué au détriment du plus grand nombre.

Nelson Mandela reste un géant de l’humanité. En face de Westminster Abbey (Londres) trône sa statue de bronze entourée de celles d’Abraham Lincoln, de Winston Churchill et de beaucoup d’autres grands hommes. Personne ne passe devant la statue de Mandela sans un mot d’admiration. Sans lui rendre hommage. L’Histoire parle d’elle-même.

Quant à la grandeur de Bongo, elle n’a d’égale que celle des chefs africains des tristes siècles de la traite atlantique. Ceux-là qui, mus par une cupidité inassouvie et de mèche avec les marchands européens de tous poils, avaient vidé l’Afrique de sa ressource humaine, transformée en « bois d’ébène » exporté vers les marchés d’esclaves américains. Oui, c’est dans les livres de cette histoire du déshonneur que se trouve inscrit l’héritage de ce papa dont Pascaline est si fière, héritage que son frère Ali Bongo, « Biafrais » ou pas, perpétue avec une arrogance qui le perdra et menace le Gabon d’implosion.

Quant à la polémique à l’origine du plaidoyer de Pascaline, nul besoin d’y disserter de longues heures. Si tout discours excessif se décrédibilise de lui-même, il peut aussi, comme le pensait Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme (1956), soit servir d’électrochoc ou attirer plus d’attention qu’il n’en mérité. La famille Bongo n’a pas compris qu’en se répandant en procès, plaidoyers ridicules et contestations tous azimuts, elle servait elle-même de chambre d’échos, de caisse de résonance aux allégations portées contre un des leurs. Si la question controversée de la nationalité d’Ali Bongo confine désormais à une crise, c’est en raison d’une riposte disproportionnée et maladroitement pensée.

Quant à la revendication de l’opposition gabonaise, qui exige d’Ali Bongo un test ADN pour établir sa filiation, elle est vouée à l’échec. Ni Zacharie Myboto ou quelque autre personnage politique gabonais n’accepterait de s’y soumettre. Il y a surtout le tempérament darwinien d’Ali Bongo. Cet homme qui, grâce à "son armée en or" a fait de la force brute un de ces canons de gouvernance et utiliserait n’importe quel moyen pour éliminer ses adversaires. Que le docteur André Kombila aille donc prélever sa salive !

Le pragmatisme commande de combattre Ali Bongo – en dépit des risques inhérents à un tel combat – sur le terrain politique en posant la nécessité d’une reconfiguration du dispositif institutionnel actuel, qui octroie des pouvoirs disproportionnés au président de la République et en fait un monarque. La lutte pour la transition vers une nouvelle République, tel est le grand enjeu du moment qui passe par diverses épreuves de force et non par des tribunaux.

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences (Université de Reims)

Essayiste

 

 

 

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