Barack Obama et la consolidation de la saga despotique des Bongo au Gabon

« Je pense qu’il est un peu naïf de croire que le président des Etats-Unis ne devrait pas rencontrer les dirigeants qui ne respectent pas les normes de bonne gouvernance ». C'est ce qu'a déclaré Jay Carney, porte-parole de la Maison blanche, au lendemain de la rencontre entre Barack Obama et Ali Ben Bongo. Le président américain a surtout félicité son homologue gabonais des efforts entrepris pour reformer le pays, l’a encouragé à lutter contre la corruption.

Nos illusions sont tombées. Voilà un véritable schellacking (une claque) infligé à tous les partisans de la démocratie et de l’Etat de droit au Gabon, à tous ceux qui ont cru naïvement que les racines africaines de Barack Obama auraient pu le pousser à prendre des positions plus fermes et tranchées contre les autocrates d’Afrique noire. Il se trouve malheureusement que sa politique africaine n’est en rien différente de celle de ses prédécesseurs. En ce qui concerne le Gabon, Obama a choisi le statut quo. Le fait accompli. Et se trouvant à un an de sa réélection, il n'y a point besoin d’encourager d’autres foyers de tension au moment où il doit faire face a des situations de crise en Lybie, en Syrie, au Yémen, en Afghanistan, etc..

Ali Ben Bongo est allé vendre ses réformes à Washington. Apparemment la tactique a marché, alors que, depuis son accès au pouvoir, ses actions se ramènent à des mesurettes tels le véto sur l’exportation du bois en grume du Gabon, l’instauration d’une journée continue, l’instauration d’un code vestimentaire au sein de la fonction publique, le lancement d’une journée de respect du drapeau. Dans un poste intitulé « D’Omar Bongo à Ali Ben Bongo : la saga du sous-développement au Gabon », nous avons montré combien ces mesures étaient insignifiantes par rapport aux enjeux de l'émergence, nouveau mantra de la gouvernance d'Ali Ben Bongo.

De notre point de vue, la réforme fondamentale doit porter sur l’Etat et les institutions républicaines. Cette réforme est nécessaire pour relancer un processus démocratique plus ou moins bloqué et instaurer la bonne gouvernance. Il est un truisme de rappeler que la cohérence du dispositif institutionnel est indissociable du bon exercice de la démocratie et de l’Etat de droit. Les Etats-Unis le savent, dont les Pères fondateurs se sont inspirés des théories politiques de John Locke et de Montesquieu pour bâtir leur nation. Leur préoccupation première était de prévenir l’émergence d’un pouvoir central fort, comparable à la monarchie anglaise qu’ils avaient combattue. Ils avaient mis en place le mécanisme du checks and balances : une distribution des pouvoirs favorisant un contrôle réciproque entre l’exécutif et le législatif. Un tel dispositif empêche tout abus de pouvoir comme cela a lieu dans les régimes africains inspirés de la tradition monarchique française.

Depuis la publication de ne nos deux ouvrages, Gabon : la postcolonie en débat (2005) et Démocratie et mutations culturelles en Afrique noire (2006), nous n’avons cessé de démontrer que la monarchie républicaine instaurée en Afrique noire mène à un régime hyperprésidentiel, régime d’essence despotique, qui constitue le premier obstacle à l’épanouissement de la démocratie en Afrique. La monarchie républicaine est fondée sur un pouvoir central fort, dominé par un parti unique lequel réalise une sorte d’OPA sur l’appareil de l’Etat et verrouille l'ensemble des institutions. En cela le Gabon n’est ni une république ni une démocratie. Le Parti démocratique gabonais (PDG) contrôle le pays dans ses moindres recoins, du village le plus reculé jusque dans ses hautes sphères. L’Assemblée nationale, le Sénat, la Cour constitutionnelle, le Conseil national de la communication ne sont que de simples chambres d’enregistrement des décisions d'Ali Ben Bongo. Composés de « parlementaires godillots », ni l’Assemblée ni le Sénat ne travaillent pour la défense des droits de la population.

Si, comme il a allé le raconter à Barack Obama, Ali Bongo Ondimba est mû par un élan réformiste, il doit commencer par rompre avec la monarchie républicaine, régime franchement obsolète, en faveur d’une meilleure distribution des pouvoirs. L’exécutif jouit des prérogatives excessives lesquelles ne peuvent être contrebalancées par une opposition impuissante, qui, au vu des mécanismes institutionnels actuels, n’a aucune chance d’accéder aux affaires.

Depuis toujours, nous affirmons que les intellectuels d’Afrique noire doivent repenser les modèles institutionnels occidentaux et imaginer leurs propres idiomes politiques. C’est ce qu’avaient fait les Pères fondateurs américains au 18ème siècle. La Convention de Philadelphie de 1787 n’avait d’autre but que celui de trouver un système politique rompant avec toute forme de pouvoir monarchique. De ce fait, des intellectuels tels que James Madison et Alexander Hamilton avaient passé en revue les modèles d’Etat inventés depuis la Grèce antique. De même, il nous appartient de mener une analyse critique des institutions de la Vème République pour mettre en place une grammaire politique conforme à notre idéal postcolonial, à notre refus d’assujettissement intellectuel. Il nous faut réfléchir par nous-mêmes, quitte à se tromper et à corriger nos erreurs, tracer les voies de notre devenir.

En cela, le chantier gabonais apparaît immense. Parmi les grandes réformes à mener dans ce pays, il y a :

1/ l’émancipation intellectuelle. Elle devrait pousser les Gabonais à plus de rigueur et d’audace, plutôt que de recopier servilement les institutions politiques importées en kit, lesquelles ont montré leurs limites et ne sont pas étrangères à notre sous-développement économique.

2/ La refonte de la Cour constitutionnelle. Un tel projet doit permettre de corriger un mode de nomination qui relève du clientélisme et ne tient compte ni de la rigueur morale ni des aptitudes intellectuelles de ses membres.

3/ La suppression du Sénat dont l’utilité ne semble pas pertinente. Lorsqu’on sait qu’on peut être à la fois ambassadeur en poste à l’étranger et sénateur, on voit que cette chambre n’a aucune utilité pratique.

4/ La réforme de la structure et du mode de nomination des membres du CNC.

5/La démocratisation de l’accès aux médias d’Etat qui continuent de fonctionner comme au temps du parti unique et sont soumis à la volonté de l’exécutif.

6/ La redéfinition de la place de l’armée au sein de la République. Pour l’instant, les forces armées participent de la stratégie de l’anaconda élaborée par les Bongo. Elles sont un instrument de répression de l’expression démocratique.

Ce n’est qu’à partir de cet ensemble de réformes, censées établir un mécanisme de contrôle réciproque, que le Gabon pourra sortir la tête de la nuit noire de la pauvreté dans laquelle la famille Bongo l’a plongé. Mais ces réformes ne viendront pas d’elles-mêmes. Elles devraient être arrachées par la lutte violente. Ali Ben Bongo étant l’héritier d’un modèle d’Etat d’inspiration monarchique, il sait que le pouvoir ne se partage. Il ne s’engagera jamais dans cette voie. A moins que la rue l’y force.

Marc Mvé Bekale

MCF, Université de Reims

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