Gabon : « la conférence nationale souveraine », un leurre face à l’absolutisme du pouvoir d’Ali Ben Bongo

 

« Vivre, c’est résister », Friedrich Hebbel (1813-1863), poète et dramaturge allemand.

La dérégulation économique, menée aux Etats-Unis depuis les années 1980 sous la présidence de Ronald Reagan et poursuivie par les gouvernements républicains successifs jusqu’aux années 2007-2008, a provoqué en Occident une crise à plusieurs facettes. La crise est économique et frappe violemment les pays de l’Europe du sud (le Portugal, la Grèce, l’Espagne, l’Italie) où les taux de chômage atteignent des records (25% de la population active en Espagne par exemple). Elle est financière et a culminé aux Etats-Unis avec la chute d’une grande banque d’affaires comme Lehman Brothers, tandis qu’un fleuron de l’industrie automobile américaine, General Motors, a pu échapper au dépôt de bilan grâce à l’intervention du gouvernement de Barack Obama. En France, le chômage, sans cesse en augmentation, se situe aujourd’hui à 10,7 %. Ce pays compte plus de trois millions de demandeurs d’emplois, soit deux fois l’équivalent de la population gabonaise. Pour autant, ni les Etats-Unis, ni les pays européens n’ont exigé la tenue de « Conférences nationales souveraines » pour dénouer ces différentes crises. Les défaillances gouvernementales sont toujours corrigées par les populations au travers des élections ou par des mouvements de contestation populaires, à l’instar de ceux organisés en Espagne sous la bannière des « Indignados » ou aux Etats-Unis par « Occupy Wall Street ». D’où vient alors que les Gabonais, au lieu de s’armer de courage, de détermination et de descendre massivement dans la rue au nom de leurs droits, s’accrochent à l’organisation d’une « Conférence nationale souveraine », désormais présentée comme une potion magique censée mettre fin à leurs maux socio-économiques ?

Les acteurs politiques gabonais peuvent se retrouver pour de grands déballages publics ou « se parler », selon le mot d’un ancien baron du PDG passé à la dissidence, l’on ne voit guère de quelle manière un tel dialogue permettra de surmonter la crise actuelle aux paramètres multiples. Si l’on admet sa dimension structurelle, en l’exemple du chômage ou du dérèglement des valeurs sociales matérialisé par la récurrence des sacrifices humains, il est clair qu’elle n’est pas le seul fait d’Ali Ben Bongo, mais de l’ensemble de la classe politique issue des quarante-deux ans de règne monarchique d’Omar Bongo Ondimba. 

L’ambassadeur américain et le renouveau de la « démocratie conviviale »

Dans un entretien accordé au quotidien en ligne Gabonreview, le diplomate américain Eric D. Benjaminson, s’étant arrogé la fonction d’arbitre de la démocratie gabonaise, nous apprend que l’opposition doit rester absolument active sans pour autant chercher à déstabiliser le pays. Car l’action menée par André Mba Obame au PNUD en 2011, où il s’était réfugié avant de s’autoproclamer président de la République, s’inscrivait dans des pratiques à proscrire si l’on recherche un meilleur fonctionnement de la démocratie. Au vu de telles déclarations, on comprend pourquoi nombre d’Etats américains avaient réprimé dans la violence le mouvement des droits civiques des Noirs, organisé sous la houlette de Martin Luther King, Jr. On comprend aussi pourquoi Nelson Mandela et tous les membres de l’ANC avaient été fichés comme terroristes aux Etats-Unis, alors qu’ils combattaient le régime nihiliste de l’apartheid. Sans l’activisme des figures telles que Martin Luther King ou Nelson Mandela, la cause noire n’eût guère connu une avancée significative. Loin de comparer André Mba Obame à ces grandes figures historiques de l’humanité, force est de constater que sans mouvements contestataires, les Noirs seraient toujours des citoyens de seconde zone aux U.S.A. et en Afrique du Sud. La transformation radicale de ces sociétés ― passée par la conquête des droits civiques ―  est advenue au terme de longues luttes que les pouvoirs en place qualifiaient d’illégales. Il en va de même de l’instauration  des libertés démocratiques en Afrique.

Aux Etats-Unis et en Europe occidentale, l’avènement de la démocratie n’a jamais été un « long fleuve tranquille ». L’esprit sain (t) n’avait pas un beau matin pénétré les monarques européens afin de leur conseiller de renoncer au pouvoir. La chute des régimes monarchiques ou despotiques s’est toujours accompagnée de sauts et de soubresauts, de secousses et de mouvements tumultueux. La « démocratie conviviale » à laquelle l’ambassadeur américain invite l’opposition participe d’une tactique bien connue : administrer au peuple gabonais de bons vieux sédatifs afin de l’endormir devant les maux socio-politiques auxquels il a été acculé depuis l’accession de la dynastie des Bongo au pouvoir.

La volonté populaire ne s’imposera au Gabon ni par des initiatives diplomatiques, ni par les revendications timorées d’une classe de transfuges politiques, dépositaire d’un héritage bongoïste suranné. Une classe de transfuges du PDG dont on se demande, au regard de sa complicité dans l’appauvrissement de la population gabonaise, si elle n’est pas mue par la seule « rivalité mimétique ».

De la « désobéissance  légitime » comme nouvelle arme de résistance

La Constitution est le texte fondateur d’un Etat. La plupart des Constitutions africaines s’ouvrent par un préambule qui consacre les « droits de l’homme », institués en France au lendemain de la Révolution de 1789. Les idéaux inscrits dans ce texte recoupent ceux de la « Déclaration d’indépendance américaine » de 1776. Ces deux grands textes révolutionnaires établissent clairement une rupture radicale avec le passé, entérinaient la fin de l’absolutisme monarchique, le rejet des traditions politiques anciennes, avant d’installer la France et les Etats-Unis dans un nouveau processus historique. Ce processus résulte d’une conquête et non pas d’arrangements ni de compromissions entre quatre murs. C’est que la population française (pardonnez le raccourci), excédée par la misère, les privilèges, les injustices, avait décidé de tourner le dos à la monarchie pour l’avènement de la République. Ce fut également le cas des treize colonies britanniques d’Amérique du nord. Assujetties à de lourdes charges fiscales et à de multiples abus, elles en vinrent à la résolution qu’elles devaient se révolter au nom des droits et des idéaux pour lesquels beaucoup d’entre eux avaient émigrés en Amérique.

Nous l’avons déjà écrit dans « Gabon : la postcolonie en débat » (2006), l’une des plus graves entraves à un fonctionnement efficace de la démocratie au Gabon procède de la mise en place d’un régime hyperprésidentiel incontrôlable, au sein duquel l’exécutif, hyperpuissant,  a la mainmise sur l’appareil de l’Etat et se livre à tous les abus. L’esprit monarchique du système politique gabonais constitue donc un redoutable frein à toute possibilité d’alternance démocratique. Face à un tel verrouillage institutionnel, on comprend que Daniel Mengara, depuis les Etats-Unis, appelle les Gabonais à l’insurrection et y voit le seul moyen de résurrection nationale.

« Déclaration d’indépendance américaine », « Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen », « Mai 1968 », « Printemps arabe 2010 » : tous ces évènements historiques, d’essence insurrectionnelle, apparaissent instructifs au regard de l’actualité politique gabonaise. Ils montrent que les libertés politiques, indissociables de la démocratie, sont d’abord une longue histoire de combats et de sacrifices.

99% de Gabonais peuvent signer des pétitions contre Ali Ben Bongo ; tant qu’il n’y aura pas d’actions de résistance dans les rues, le pouvoir, conscient de sa domination du rapport de forces, restera imperturbable. La donne ne peut commencer à s’inverser qu’au travers des actions recouvrant la forme de ce que nous appellerons une « désobéissance légitime », notion clairement définie par la « Déclaration d’indépendance américaine » : « Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont nés égaux ; ils ont été dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements ont été institués parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur pouvoir émane du consentement des gouvernés. Chaque fois qu'un gouvernement, de quelque nature qu’il soit, méconnaît ces fins au point d’en menacer l’existence, le peuple a le droit de le changer ou de l'abolir et d’instituer un nouveau, gouvernement en le fondant sur des principes et selon la forme qui lui paraîtront correspondre le mieux aux exigences  de sa sécurité et de son bonheur. »

L’appel à l’organisation d’une « Conférence nationale souveraine » relève alors d’un leurre, d’une mise en scène qui n’impressionne pas le pouvoir. Corps et âme, les Gabonais souffrent au quotidien. L’alcool, la sorcellerie et la religion sont devenus leur refuge parce que leur droit au bonheur ici-bas  a toujours été bafoué. Une bonne partie de la population, à Libreville et dans les villages, est condamnée à des conditions de vie misérables (habitats insalubres sans eau courante ni électricité, à l’image des cabanes dans lesquelles vivaient les esclaves africains aux Amériques ; maladies, famine, etc.) pendant que le nouveau potentat du Gabon, comme s’il s’ennuyait chez lui, sillonne la terre entière, organise des forums dispendieux au nom d’une émergence économique qui, pour l’instant, relève d’une pure propagande.

Ali Ben Bongo et les siens : un enrichissement darwinien

Les Bongo sont devenus les Rockefeller, les Warren Buffet, les Bill Gates, les Bernard Arnaud, les Liliane Bettencourt du Gabon. Si Américains et Français ont bâti leur fortune en partant pratiquement de rien ― le cas précis de Rockefeller ou de Bill Gates ― l’enrichissement des Bongo est totalement illicite. Il est sauvage, immoral, darwinien et révulse parce qu’il ne se justifie pas. Les Bongo sont capables de dépenses à donner le vertige. Des dépenses à couper le souffler. D’après les révélations du Canard enchaîné en 2011, Omar Bongo avait dépensé 344. 000 euros (225.649.208 millions de FCFA) le 30 octobre 2007 pour l’achat de costumes avant de mourir deux ans plus tard, Ali Ben Bongo, 88.000 euros (57.724.216 millions de FCFA) pour l’achat de costumes, Pascaline Bongo, 158.000 euros (103.641.206 millions de FCFA) pour l’achat d’Armagnac, sa demi-sœur Flore, 1.037. 500 euros (680.553.875.0 millions de FCFA) entre 2010 et 2011. Faisons le calcul : en l’espace de quatre ans, la famille présidentielle a dépensé plus d’un milliard de FCFA en alcool, vêtements et loisirs. Ce ne sont pas les fondateurs de l’ex-Union nationale qui s’en offusqueront vu qu’ils ont participé, d’une manière ou d’une autre, à ce type d’orgies de dépenses insensées. La dénonciation et la lutte contre ces dérives sont le combat du citoyen makaya. En effet, le seul fait d’enrichissement illicite, ayant entraîné l’appauvrissement du plus grand nombre, DOIT pousser les Gabonais à organiser des révoltes fondées sur l’affirmation des droits inscrits dans la Constitution. Pour y parvenir, il leur faut expérimenter de nouveaux champs d’action politique, envisager la formation physique, psychologique et morale à la « désobéissance légitime » : le refus actif de l’ordre injuste établi au Gabon depuis près d’un demi-siècle. La « désobéissance citoyenne », telle semble l’une des voies pouvant mener à « l’organisation d’une conférence nationale », à l’abolition du despotisme et à débouter Ali Ben Bongo d’un pouvoir acquis sans le moindre mérite, si ce n’est la préservation d’un consumérisme familial crasse et la mise en place  d’une politique orientée tout entière vers l’ultralibéralisme. Une politique qui accorde peu de place, sinon aucune, à la protection sociale des Gabonais, à la culture et à l’éducation. Pourtant le secteur éducatif, parce que stratégique pour l’émergence, devrait être prioritaire et bénéficier d’investissements massifs bien ciblés. Il devrait servir de terreau à une expertise nationale indispensable au développement économique. Or il se trouve qu’en matière d’éducation, le Gabon occupe la queue de peloton des classements mondiaux. Récemment, le très sérieux magazine anglais The Economist a publié, à partir d’une étude scientifique menée par les chercheurs de l’Université de New Mexico aux Etats-Unis, un classement international des pays par QI (quotient intellectuel). La Guinée équatoriale, le Gabon et le Cameroun ont remporté la palme d’or du QI le plus bas au monde. Bien qu’elle soit quelque peu controversée, l’étude établit clairement le lien entre le déficit intellectuel et le manque d’investissements dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Peut-on vraiment s’étonner de voir les Gabonais avec un QI médiocre (sans doute une autre stratégie de contrôle des esprits au même titre que l’alcoolisme et la religion) quand les écoliers sont abrités dans des terrains de football pour apprendre ? Si Ali Ben Bongo avait invité le prix Nobel américain d’économie Joseph Stiglitz au New York Forum for Africa, ce dernier lui aurait certainement rappelé, comme il le fait dans son dernier livre « The Price of Inequality » (Le Prix de l’inégalité, 2012), que l’éducation constitue la pierre angulaire de toute économie performante. Stiglitz écrit : « En investissant dans l’éducation, la technologie, les infrastructures ; et en garantissant la sécurité aux citoyens, on aboutit à une économie plus efficace et dynamique » (p. 267). En revanche, l’accroissement des inégalités conduit à l’effondrement des valeurs sociales et à la perte du sentiment national. N’est-ce pas que nous écrivions dans notre dernier article (Le Temps, 3 octobre 2012) intitulé « Ali Ben Bongo contre la construction d’un idéal national au Gabon » ?

 

Marc Mvé Bekale, essayiste

Maître de conférences (Université de Reims)

 

Article paru dans le journal Le Temps du Gabon

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