"QUI T'A FAIT ROI ?"de l'universitaire gabonais Guy-Rossatanga-Rignault : entre ventriloquisme et syndrome du perroquet

 

Enseignant à l’Université du Gabon, conseiller spécial du président Ali Ben Bongo, Guy Rossantaga-Rignault vient de publier un ouvrage au titre étrange : Qui t’a fait roi ? Etrange, en effet, par le décalage entre son propos, consacré à la démocratie électorale en Afrique, et l’illustration de couverture où l’on voit un roi africain assis sur un trône, entouré des membres de sa cour et de ses esclaves. D’emblée le lecteur s’interroge : pourquoi cet anachronisme ? Quel est le sens de cette désynchronisation ? L’image inviterait-elle à remonter le temps afin de comprendre la source des déboires actuels du processus démocratique sur le continent africain ? S’agit-il d’une pure provocation ? Quel message se profile derrière ce langage proche de l’oxymore ? A ces questions, le lecteur n’aura guère de réponse précise.

Guy Rossatanga-Rignault eût-il été un essayiste lambda que je ne me serais pas donné la peine de m’épancher sur son livre. Avec sa triple casquette de professeur de droit, de conseiller du président de la République, « d’intellectuel » gabonais de référence comme le laissent entendre l’historien Elikia M’Bokolo et l’écrivain britannique V. S. Naipaul, il opère en des lieux (université et présidence) où se joue l’avenir du Gabon. Or la lecture de son essai, loin de rassurer, laisse plutôt songeur, suscite un profond sentiment d’inquiétude quant à l’avenir du Gabon placé entre les mains d’hommes et de femmes incapables de développer une pensée ou une argumentation politique claire et cohérente.

♦ Eloge du syllogisme et des lumières obscures

Le livre s’attaque, semble-t-il, à l’idée d’universalité de la démocratie, qu’avait déjà battue en brèche Guillaume Pambou Tchivounda dans un article plutôt subtil et dense, intitulé « A propos de la prétendue universalité de la démocratie » (L’Union, 11 novembre 2002). A l’époque, nous avons exprimé notre désaccord avec l’éminent professeur de droit gabonais en indiquant que, certes le dispositif institutionnel censé servir de lit, d’espace de vie à tout régime démocratique devrait refléter l’esprit ou le tempérament d’un peuple, certaines valeurs démocratiques recouvrent un caractère universel du fait qu’elles dérivent des lois ontologiques ou naturelles, momentanément étouffées mais jamais oblitérées (voir Gabon : la postcolonie en débat). Il en va ainsi de la liberté. En écho au livre de Marcel Gauchet La démocratie contre elle-même (2002), Pambou Tchivounda se demandait : « la capacité de la démocratie à s’auto-diffuser n’expose-t-elle pas la démocratie à œuvrer ‘contre elle-même’ dès lors que cette propension ne trouve de tempérament nulle part sur sa trajectoire ? » Une telle question, avons-nous montré, participe d’un pur jeu rhétorique car, loin de s’auto-réaliser ou de s’auto-diffuser, la démocratie résulte de longues luttes idéologiques, politiques, philosophiques, sociales et s’épanouit par la réinvention continue de ses règles.

Bien qu’il ait royalement ignoré le brillant article de son ancien professeur, Guy Rossatanga-Rignault entreprend à son tour un travail de déconstruction de l’illusion universaliste de la démocratie, perçue aujourd’hui comme le terreau d’un nouveau messianisme dont la guerre d’Irak signa le couronnement. Dans un premier temps, l’auteur examine la double question de la légitimité et de la légitimation du pouvoir par les élections, principes inhérents aux démocraties modernes. S’appuyant sur de multiples exemples d’échec et d’enlisement démocratiques en Afrique, l’auteur, en une sorte de réveil de l’afro-pessimisme, tire un bilan irrémédiablement négatif donnant lieu à un questionnement non moins controversé : la démocratie électorale est-t-elle un véritable progrès politique pour l’Afrique ? Est-elle adaptée au contexte culturel du continent noir ? Ne s’agit-il pas d’un dogme, d’une nouvelle « religion », d’une escroquerie occidentale qu’il convient de combattre ?

Ces interrogations l’amènent à aborder la notion de légitimité à l’aune des catégories mises au jour par le sociologue allemand Max Weber : la légitimité charismatique, traditionnelle, rationnelle-légale. Au terme du parcours, nous avons droit au syllogisme suivant : si aucune de ces formes de légitimité n’est illégitime, alors toutes les légitimités sont permises et se valent. Ce d’autant plus qu’aucun régime politique connu à ce jour n’échappe à « la complexe alchimie » wébérienne. L’argument est repris dans la conclusion à la lumière de la pensée de Talleyrand, politicien royaliste connu pour son cynisme et son opportunisme : l’illégalité et l’illégitimité d’un régime politique peuvent absolument se légitimer avec le temps. De telles constructions traversent l’ouvrage. Elles sont noyées sous une masse de citations qui rendent l’argumentaire indigeste et apportent plus de confusion que d’éclairage dans les esprits.

En 2010, l’écrivain britannique V.S. Naipaul, prix Nobel de littérature, a publié The Masque of Africa, un travelogue sans intérêt. Guy Rossantaga-Rignault, son principal informateur au Gabon, lui a fait la confidence suivante : « Les nouvelles religions, l’islam et le christianisme, sont aujourd’hui dominantes [au Gabon]. Mais en nous il y a la forêt. » Certes l’intellectuel gabonais sert à son interlocuteur, en quête de sensations conradiennes et d’exotisme, la mythologie d’une Afrique toujours plongée « au cœur des ténèbres », reste que le sous-entendu métonymique de cette « révélation » nous renvoie au potentiel animal ou bestial en sommeil au fond de nôtre âme noire. Si tel est le cas, une question se pose alors : comment contenir la « bête » qui a fait tant de ravages en Afrique et a culminé dans le génocide rwandais ? Comment neutraliser la « bête » qui pousse tant de politiciens véreux africains à appauvrir leurs compatriotes parce qu’ils s’achètent des lubies et une vie de luxe en Occident ? Ne vous attendez pas à trouver de réponse dans ce travail prétendument « scientifique ». Sans doute l’auteur vous répondra-t-il, en écho à l’humour cinglant de feu Omar Bongo Ondimba, que la corruption est une voie à double sens de circulation qu’aucune institution politique, fût-elle démocratique, ne saurait endiguer. Point d’analyse sur les vertus du contrôle citoyen de l’homme politique, le rôle décisif du pouvoir judiciaire et celui des médias. Rien de tout cela. Le lecteur a plutôt droit à une glose censée relativiser la signification du vote, la définition de l’élection, l’identité nationale, etc.

♦ La science idiote du psittacisme et du copié-collé

Le débat sur la démocratie en Afrique ne saurait, écrit notre collègue, « échapper à un questionnement scientifique… la science qui ne connaît ni évidence incontestable ni dogme ne saurait se contenter de vérités aussi absolues et définitives » que celles consacrées par le principe de la procédure électorale comme source de légitimation du pouvoir. Le fait est qu’il faut bien plus qu’un opuscule d’une centaine de pages pour mener une discussion « scientifique » sérieuse sur la démocratie à l’échelle d’un continent. Pareille discussion exige une lecture pluridisciplinaire intégrant l’essentiel des sciences humaines et peut-être les mathématiques. Ce type d’approche, courant dans les recherches américaines aujourd’hui, tire ses conclusions d’une masse de données et d’un croisement méthodologique. Le dernier livre de Daron Acemoglu et James Robinson, deux universitaires de Harvard et de la MIT, en est une parfaite illustration. Intitulé Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty (Pourquoi les nations échouent : Aux sources du pouvoir, de la prospérité et de la pauvreté), il repose sur une somme considérable d’informations d’ordre sociologique, économique, juridique, politique, anthropologique pour expliquer le mécanisme de décomposition, de paupérisation et de développement des Etats. En 2002, le magazine anglais The Economist avait également consacré un dossier complet à cette problématique en réalisant la synthèse des travaux de William Easterly (Centre d’études du développement global) et de Ross Levine (Université du Minnesota). Les deux chercheurs analysaient « les racines du développement » à l’aune des facteurs géographiques, institutionnels et politiques. L’ensemble de ces études, opérant à travers plusieurs variables, ont conclu à l’importance vitale des mécanismes de contrôle démocratique du pouvoir dans tout processus de développement économique et social.

Guy Rossatanga-Rignault, quant à lui, parle de « science », alors que son travail relève du psittacisme et du copié-collé. Il est constitué, de la première à la dernière page, d’un ramassis de citations, dont beaucoup alourdissent inutilement son texte et apparaissent souvent inadaptées au contexte africain. D’innombrables auteurs mentionnés pêle-mêle, certains rigoureux (Pierre Rosanvallon, Jacques Rancière, Marcel Gauchet), d’autres extrêmement controversés (Claude Allègre, Alain Badiou, etc.) mènent des recherches et une réflexion davantage orientées vers l’évolution interne des démocraties occidentales. Leurs travaux ne sauraient être mécaniquement appliqués aux pays d’Afrique noire, en proie à des blocages engendrés par des facteurs à la fois endogènes et exogènes. Dès lors, on attend du chercheur africain qu’il élabore un appareil heuristique arrimé aux problématiques sociologiques, historiques, philosophiques africaines même si celles-ci apparaissent indissociables de l’Europe. Il doit intégrer à son analyse des questions ontologico-culturelles susceptibles d’expliquer la difficulté d’émergence de nouveaux régimes d’historicité en Afrique.

♦ Entre royalisme et libéralisme : la démocratie comme terrain de jeu 

Qui t’a fait roi ? comporte un chapitre superficiel sur la tradition politique du peuple mpongwè du Gabon. Son enjeu : signaler l’existence, au sein des sociétés africaines ante-coloniales, contrairement à la vision répandue, de modèles démocratiques de légitimation du pouvoir. Allons un peu plus loin. Examinons brièvement la conception du pouvoir chez deux groupes ethniques du Gabon (les Mpongwè et les Fang) à partir de quelques substrats culturels qui leur sont propres.

Organisée autour d’une « chefferie traditionnelle », la société mpongwè était structurée selon un régime politique d’obéissance à un roi. De même, il faut remonter le cours de l’histoire du peuple fang pour saisir sa philosophie politique et son rapport au pouvoir. Les Fang ont longtemps été marqués par la mobilité. Leur histoire a évolué sous l’influence d’une tradition dans laquelle primait la liberté clanique : chaque chef de clan ou de lignage était libre de migrer avec les siens où il voulait et quand il le désirait. Pareil trait culturel, devenu un archétype, développe au sein du groupe et chez l’individu un sens aigu du libre choix et du libre arbitre. D’une façon générale, il est à noter que tout peuple migrant, nomade, au-delà des nécessités économiques, est d’abord porté par le mouvement, par « l’Idée » abstraite d’une vie meilleure possible « ailleurs ».

D’innombrables travaux historiques ont souligné le caractère désordonné de la migration des Fang vers l’Afrique centrale. Les chercheurs évoquent à ce titre deux grandes vagues migratoires. Certes la seconde vague semble avoir été déterminée par des facteurs économiques, il reste que la volonté et le désir de mobilité chez les Fang procédaient essentiellement d’un tempérament rétif à tout ce qui avait trait à la soumission. Tel est le principal enseignement que nous livre le Mvet, l’épopée historico-mythique qui incarne le mieux l’Esprit de ce peuple. Les premiers ethnologues et explorateurs européens y ont perçu l’expression symbolique, sinon fantasmée, d’une volonté de puissance conquérante. Pourtant, en arrière-plan de la lutte pour la conquête ou la préservation de « l’Immortalité », thème central du Mvet, s’articule la question de l’affirmation de la liberté humaine. Ce thème est récurrent dans la poésie de Pierre-Claver Zeng.

Incarnation de l’esprit libéral de l’Être fang, le ton même du Mvet, guerrier, dit le refus d’embrigadement. La tentative d’immortalisation d’Omar Bongo en lui octroyant, dans les années 1990, le statut suprême d’Akoma Mba, l’un des patriarches de la Cité des Immortels d’Engong, participait, de ce fait, d’un opportunisme qui traduisait le pervertissement de l’essence philosophique du Mvet. Cet acte politique avait également un arrière goût d’anachronisme car dans Le Mvet. L’homme, la mort et l’immortalité (1993), Tsira Ndong Ntoutoume signale, en y introduisant sans doute sa propre voix (auctoriale), comment s’opère progressivement le phénomène de « transvaluation », sinon un questionnement critique des valeurs du Mvet chez Akoma Mba. A partir de la plaidoirie de Nkene Messie pour soustraire son mari, Asseng Mbane Ona, « aux travaux de route — entendez travaux forcés — d’où l’on ne revient pas » (p. 81), Akoma Mba va ouvrir la page d’un nouvel humanisme au terme d’un voyage spirituel proche de l’anamnèse, de l’introspection qui le conduit à s’interroger sur l’absolutisme du pouvoir des habitants d’Engong, puis à reconsidérer le concept « d’Immortalité » qu’il associera, en définitive, aux valeurs de « paix et d’amour » (p. 85). Ces frères d’Engong en feront d’ailleurs un sujet de raillerie en le rebaptisant « l’homme-paix » : « L’homme belliqueux Akoma Mba, batailleur et méchant, venait d’être définitivement vaincu par cet autre Akoma, l’homme-paix, le vrai immortel descendu en lui des voûtes célestes. » (p. 91).

A partir de ces brèves considérations mythico-culturelles, il apparaît que le Fang et le Mpongwè n’avaient pas, à l’origine, la même conception du pouvoir et de l’autorité. Rétifs à toute forme d’assujettissement –— attitude qui les avait poussé à prendre la fuite devant des groupes ethniques militairement mieux organisés tels les guerriers peuls (à en croire l’historien Joseph Ki-Zerbo) et aussi à opprimer des peuples plus faibles —, le Fang rejette l’idée de l’homme comme « sujet de… ». Ainsi entre l’esprit royaliste mpongwè et l’esprit libéral fang, il n’y a que la démocratie électorale, établie sur la logique du contrat moral, juridique et institutionnel préalablement négocié, pour créer les nouvelles conditions de légitimation de l’exercice du pouvoir et pour favoriser la coexistence pacifique au sein d’un même Etat. En l’absence d’un tel Etat, ce sera le triomphe du darwinisme. La légitimation de la force brute ainsi qu’on l’a vu avec l’avènement d’Ali Ben Bongo au pouvoir. En son temps, le peuple d’Akoma Mba aurait pris les armes. Aurait entonné sa « Marseillaise ». Mais ayant renoncé à sa culture belliciste, il recherche résolument la paix qu’offre la démocratie, régime au sein duquel le conflit est sublimé dans le débat, où nul n’est « sujet de… » mais citoyen jouissant de ses pleins droits.

Plus haut, nous avons évoqué l’article de M. Pambou Tchivounda. Pertinent et rigoureux, son propos s’achevait par des orientations claires, destinées à « quiconque aspire à diriger une démocratie ». Quant à la posture de Guy Rossatanga-Rignault, elle confine à une capitulation : si en Afrique la démocratie ne mène nulle part, alors il faudrait y renoncer. Pas une idée forte pouvant aider à la construction ou à la consolidation des Etats démocratiques. L’homme est si obnubilé, si aveuglé par les blocages structurels qu’il ne saurait poser l’épanouissement de la démocratie à l’horizon du temps. Le même aveuglement le pousse à reprendre, sans la moindre distance critique, des analyses théoriques parfois inadaptées au stade d’évolution actuelle des sociétés africaines.

L’histoire politique et économique de l’Occident  montre qu’aucune avancée significative ne s’y est déroulée sans esprit critique ni échange. Prenons un exemple éloigné de notre débat actuel : les mathématiques. Langage universel indispensable à la science, les mathématiques se sont développées grâce à la rencontre entre quatre continents — l’Afrique septentrionale, l’Orient, l’Europe et l’Asie. De ses premiers embryons en Egypte, elles se sont étendues en Orient, puis en Grèce. Les pays arabes, la Chine et l’Inde y ont aussi contribué de façon décisive. Bien qu’il ait eu en Afrique noire des traditions savantes (Tombouctou vient à l’esprit), le relatif isolement de nos sociétés tout au long des siècles a malheureusement entravé l’enrichissement intellectuel né des contacts avec d’autres peuples. Ces contacts se sont souvent déroulés selon la logique de la relation maître/esclave/colonisé (cf. les traites négrières transsaharienne et transatlantique, la colonisation et la dépendance économique de l’Afrique à l’Occident). Tout cela pour dire que la démocratie, dans sa forme moderne, participe du processus universel d’enrichissement ou d’échange culturel pour peu qu’il ait appropriation et réévaluation critiques.

Qui t’a fait roi ? est augmenté d’une préface de Mamadou Diouf, enseignant à l’Université de Columbia (New York). Brillante par son écriture, cette préface reste néanmoins d’une complaisance préjudiciable à l’épanouissement intellectuel de notre compatriote. Elle crée l’illusion d’une mission accomplie alors que le livre évoque davantage l’art du ventriloquisme, sinon le syndrome du perroquet : avec son fouillis de citations, il apparaît comme une caisse de résonance des opinions, des appréciations subjectives, des postures idéologiques, philosophiques des politologues et polémistes européens. L’enseignant gabonais succombe à son tour au péché de servilité, sinon de servitude intellectuelle, stigmatisée à la fin de l’ouvrage, propre à nombre de dirigeants africains lesquels recherchent sans cesse l’imprimatur de la France lorsqu’il s’agit de légitimer leur pouvoir souvent usurpé.

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences, essayiste

Université de Reims

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.