Face à Jean-Ping ou Guy Nzouba Ndama : pourquoi Nourrédine Bongo gagnerait en 2023

"Si Ali Bongo prépare 2023 dans l’optique d’une régénération de la bête démocraticide, qui se réincarnerait dans le visage innocent de son jeune fils de trente ans, alors il y a bien un risque d’embrasement. Il est possible de voir se réaliser au Gabon l’apocalypse annoncée par Saint Jean : « la prochaine fois, le feu ! "

La population africaine est foncièrement jeune. D’après la Banque mondiale, 70% des habitants sub-sahariens ont moins de 30 ans. D’où le taux de chômage très élevé (estimé à 60%) de cette tranche de la population, qui accuse, à juste titre, la vieille classe politique d’avoir compromis son avenir et aspire aujourd’hui à la transformation radicale du continent. Le Gabon n’échappe pas à ce type de revendication, où les hommes politiques les plus en vue, candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2023, sont des septuagénaires dépositaires d’un logiciel politique suranné et corrompu.

Le cynisme et l’amnésie volontaire des Anciens

En 2016, Jean Ping avait été élu par défaut. Il s’était fait voler la victoire non parce qu’il incarnait une quelconque alternative face à Ali Bongo. Membre du clan au pouvoir, Ping était entré dans la course à la présidentielle par ressentiment, né d’un double échec : sa non-réélection à la tête de l’UA et le prétendu sabotage de son entreprise Ping & Ping Consulting, attribué au régime en place. En lui accordant massivement son suffrage, la population gabonaise cherchait davantage à se dresser contre la succession dynastique en vue d’affirmer la valeur ontologique, inhérente au système démocratique, par laquelle se pose la souveraineté du peuple : « je vote, donc je suis ».

Si l’incertitude sur l’état de santé d’Ali Bongo a fait naître le soupçon d’un vide au sommet de l’exécutif, il en est de même au sein de « l’opposition » qui fait face à un immense déficit, comblé par les anciens apparatchiks du PDG, tous comptables, au même titre qu’Ali Bongo et son père, des malheurs du peuple gabonais. En la matière, les responsabilités des uns et des autres ne sont qu’une question d’échelle.

A l’occasion du vaudeville orchestré par l’arrestation spectaculaire du dernier directeur de cabinet d’Ali Bongo et de son entourage, Jean Ping et Guy Nzouba Ndama, deux hommes politiques « blancs comme nègres », sont sortis du bois pour fustiger, l’un, « la bande à Sylvia qui tire les ficelles et s’oppose résolument à la libération de notre pays. [...] » Cette femme est la « preuve de la trahison que le Gabon subit en échange de sa générosité. » « Le Gabon a accueilli sur son sol la famille de cette femme qui a bénéficié de toutes les conditions, non seulement pour être bien intégrée jusqu’au sein de la haute administration, mais aussi pour prospérer dans le monde des affaires. » Hallucinant, ce discours d’ostracisation d’une Gabonaise d’adoption, alors que Jean Ping - de père chinois - a lui aussi une histoire familiale avec des ramifications étrangères.

Quant à Guy Nzouba Ndama, lui vitupère contre la « bande d’imberbes inconscients sortis de l’incubateur nommé Ajev. » Un incubateur de vautours responsables d’une « dévastation financière » innommable. Le champion des « Démocrates » poursuit sa diatribe patriotique en un phrasé alambiqué : « Sortis à peine de l’adolescence, l’opinion se demande quel est le pédigrée administratif et professionnel de tous ces jeunes qui ont germé comme une génération spontanée aux postes de responsabilité ? [...]. Au lieu de servir les intérêts de la Nation et d’honorer par l’occasion leur citoyenneté, nous avons plutôt eu à la manœuvre une bande de zigotos, d’individus de mauvaise race et de mauvaises mœurs qui ont cru bon de se servir. » Peut-être ces zigotos de mauvaise race ont-ils réussi leur raid financier dans les comptes de l’Etat parce qu’ils sont plutôt brillants.... Peut-être faudrait-il davantage invectiver, puis exiger la démission de l’éleveur de vautours.

Face à ce qui semble assimilable à un comportement mimétique, M. Nzouba Ndama accuse, en creux, Ali Bongo de se passer des cadres chevronnés « de ressources humaines dépositaires d’une mémoire des dossiers et de l’expertise nécessaire pour gérer selon le bon sens exigible. » Il a privilégié des ambitieux « mégalomaniaques », mus par « une ivresse du pouvoir qui a eu finalement pour conséquence de saigner sauvagement le portefeuille public. » On croit rêver lorsqu’on entend de tels propos sortir de la bouche de l’ancien président de l’Assemblée nationale. Lui qui, par ses réformes constitutionnelles taillées sur mesure pour Omar Bongo, a contribué à la monarchisation du pouvoir et à la succession dynastique au Gabon contre un modique salaire mensuel de 160 millions de FCFA (comparé aux 10 millions de FCFA touchés par son homologue de l’Assemblée française), si l’on prête foi aux révélations d’Alain-Claude Bilié-By-Nzé (Gabonreview, 8 juillet 2016). Au regard de ces accusations et quid de la présomption d’innocence, on voudrait demander à l’ancien apparatchik du PDG en quoi l’expérience, la maîtrise des dossiers, l’expertise protègent-ils l’individu de la corruption et des ambitions mégalomaniaques ? Le fait est que certains passages de son discours ont un effet miroir. Ils renvoient à l’auteur son propre reflet. Ils se lisent comme un autoportrait, semblent décrire avec précision le système de prédation et de prévarication sur lequel reposait le régime d’Omar Bongo dont Guy Nzouba Ndama et Jean Ping sont restés d’éminents et fervents partisans pendant des décennies.

Depuis 1968, le Gabon évolue sous l’emprise d’un régime « hyperprésidentiel », pour ne pas dire quasi-dictatorial. En France, on parle de monarchie républicaine. Après la Seconde Guerre mondiale, dont la France était sortie très affaiblie, le général de Gaulle avait mis en place un tel régime avec une philosophie précise de la fonction présidentielle, dotée de pouvoirs régaliens lui laissant les coudées franches pour prendre de grandes décisions, puis s’adresser directement à la population lorsque les circonstances politiques l’imposaient. Au Gabon, ce modèle politique a été davantage adopté dans un esprit de domination absolue. Omar Bongo n’a pas conçu ce système dans la solitude de son palais de marbre. Il était assisté par la vieille classe politique actuelle, laquelle se satisfaisait d’un régime qui sert essentiellement les intérêts de ceux au pouvoir. Sous l’Etat-Bongo-PDG, les acteurs politiques et institutionnels se sont livrés à la « dévastation financière ». Ils ont accumulé des rentes qui leur offrent une vie confortable sans le moindre souci pour le lendemain.

Rhétorique populiste, accuseront les uns. Langage de probité, reconnaîtront les autres. Le fait est que la jeunesse gabonaise n’est pas dupe. Il faut l’entendre sur le forum virtuel InfoKinguélé, un véritable baromètre de son ressenti à l’égard de la génération septuagénaire : tous des sangsues élevées dans les eaux putrides de la corruption. Tous des crabes issus d’un même panier de malédictions gabonaises.

Comment convaincre et mobiliser les jeunes lorsque l’opposition est dominée par des dinosaures dont l’unité a volé en éclats non point au nom de la prétendue éthique « Gabon d’abord », mais davantage par rivalité mimétique, fratricide ou « beau-fratricide ». Des dinosaures atteints d’une pathologie à l’origine de l’enlisement du pays. Des dinosaures qui auraient dû se retrouver au banc des accusés du procès des « biens mal acquis » aux côtés d’Ali Bongo, Denis Sassou Nguesso, Téodorin Obiang. Ce dernier, jugé le 16 décembre dernier à Paris, encourt une peine de prison ferme de quatre ans, assortie d’une amende d’environ 200 millions de FCFA (30 millions euros) si le tribunal suit les réquisitions du parquet.

Derrière le berger Omar Bongo, tout le gotha politique a brouté et continue de brouter jusqu’à la racine l’herbe du pâturage gabonais. Ali Bongo est le seul stigmatisé parce qu’il a doublé et écrasé tout le monde en devenant le second chef d’Etat le plus riche d’Afrique derrière son ami le roi du Maroc Mohamed VI. Si l’on fait le classement des milliardaires gabonais, beaucoup d’anciens membres de gouvernements (Premiers ministres et ministres d’Etat compris), ainsi que les présidents des institutions pseudo-républicaines se retrouveraient incontestablement à la barre pour expliquer l’origine de leur fortune.

Ils accusent leur adversaire d’amateurisme et, en experts avérés des stratégies de développement, veulent prendre sa place. Que n’ont-ils pas déployé cette expertise pendant les décennies passées au pouvoir ? C’est en réaction contre un tel cynisme que la jeunesse gabonaise pourrait plutôt opter pour un candidat qui lui ressemblerait, fût-il de la famille Bongo ou une personnalité issue de la société civile tel le groupe « Appel à agir » d’où peuvent émerger de vrais talents dans la perspective de l’élection présidentielle de 2023, l’élite de la diaspora étant disqualifiée par des dispositions constitutionnelles discriminatoires figurant à l’article 10 : « Tout Gabonais bénéficiant d'une autre nationalité au titre de laquelle il a exercé des responsabilités politiques ou administratives dans un autre pays, ne peut se porter candidat. »

La jeunesse : un atout « d’electability » face aux faucons

La politique est un art multidimensionnel. Au-delà des enjeux financiers et matériels, il y a le coup de pouce du destin, le charisme, puis ce que les anglo-saxons appellent « electability » dont on n’a pas de véritable équivalent en français. Le mot désigne une éligibilité fondée non pas sur les conditions légales requises afin de se présenter à une élection ; il renvoie plutôt à l’ensemble d’attributs objectifs et subjectifs, physiques, moraux, émotionnels et intellectuels qui rendent un candidat attrayant auprès des électeurs. Face aux Anciens déjà sur les starting-blocks pour 2023, la jeunesse et la fraîcheur sont un atout, un facteur « d’electability ». Pour peu que le projet soit cohérent et vise au nettoyage du logiciel éthique gabonais gravement endommagé.

Les enfants ne sont pas des produits manufacturés. Nous ne les fabriquons pas. Quoiqu’on leur offre, ils évoluent, négocient les écueils de la vie en fonction de leur tempérament et de leur expérience. C’est pour cela que je refuse le procès instruit contre le fils d’Ali Bongo. On doit s’opposer à ce type de procès de la même manière qu’on rejette le tribalisme ou tout autre pathologie politique. Le combat pour la démocratie et l’Etat de droit ne doit pas se confondre avec la chasse au patronyme. L’éthique démocratique commande de reconnaître à chaque Gabonais le droit d’accéder à la magistrature suprême dans le respect de la souveraineté du peuple et des dispositions d’une Constitution malheureusement tripatouillée au bénéfice d’une famille – comme l’indique la suppression du critère de l’âge de l’article 10 à l’occasion de la révision constitutionnelle de janvier 2018.

Certes le patronyme Bongo est un boulet politique, une croix pesante, mais existe-t-il en ce monde un obstacle insurmontable ? Jésus à bien porté la sienne jusqu’au sommet de la colline des fantômes, y a rendu l’âme avant que celle-ci ne redescende du ciel pour réintégrer son corps quelques jours plus tard. La résurrection, le buisson ardent, la traversée de la mer Rouge. Le miracle n’arrive pas qu’aux juifs. Noureddine Bongo peut y croire. La Constitution gabonaise le lui autorise. Mais si Ali Bongo prépare 2023 dans l’optique d’une régénération de la bête démocraticide, qui se réincarnerait dans le visage innocent de son jeune fils de trente ans, alors il y a bien un risque d’embrasement. Il est possible de voir se réaliser au Gabon l’apocalypse annoncée par Saint Jean : « la prochaine fois, le feu ! »

Marc Mvé Bekale, essayiste

Dernier ouvrage : Gabon : éthique de la résistance face au nihilisme d’Etat (L’Harmattan, 2019)

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