Victor Hugo : « le blanc a fait du noir un homme »

Paul Ondo, tu viens de faire là une découverte inattendue ; tu connaissais un Victor Hugo humaniste, défenseur des faibles et des misérables avant d'apercevoir la face cachée d’un écrivain au racisme flamboyant. Tu voulais te complaire dans une thèse doctorat animée par une admiration béate de Hugo, maintenant il faut explorer la face sombre du soleil hugolien....

Nous prenions du thé Lipton accompagné de cookies bas de gamme à la résidence universitaire Montparnasse quand Paul Ondo nous rejoignit après une journée passée à la bibliothèque Sainte-Geneviève. D’habitude, Paul faisait irruption dans la pièce pour nous entretenir de l’évolution des recherches qu’il menait sur Victor Hugo dans le cadre de sa thèse de doctorat en littérature française. Mais ce soir, loin de son enthousiasme contagieux, il avait le regard sombre et fermé comme s’il venait de perdre un proche parent ou son meilleur ami. Assis sur le rebord de la fenêtre, une tasse de thé à la main, Mihindou ne manqua pas de lui faire la remarque sur sa mine terne. En réponse, Paul éclata d’une voix indignée :

― Putain, je me suis bien fait berner ! Comment pourrai-je poursuivre mon travail sur Victor Hugo avec ce que j’ai appris aujourd’hui à la bibliothèque. Je suis un irréductible fan de Victor Hugo depuis que j’ai lu Les misérables et Les châtiments. J’aime Hugo plus que Césaire ― trop hermétique et néologiste, à mon goût ― pour l’énergie révolutionnaire qu’il insuffle dans l’âme de ses lecteurs. Je suis tombé sous son charme flamboyant au lycée Léon Mba, quand j’ai lu pour la première fois son poème « Le parti du crime ».

Mihindou interrompit Paul :

― Dis-donc, tu fais cette gueule de chiot battu pour une affaire de poésie... Non mais franchement, je ne comprendrai jamais l’âme d’un littéraire.

Paul répliqua d’une voix calme :

― Tu es mathématicien et jongles avec les conjectures et des équations insolvables. Pareil avec moi depuis que j’ai découvert ce matin le « Discours sur l’Afrique » de Victor Hugo. Je ne sais plus quoi penser. Je ne sais plus sur quel pied danser. Comment pourrai-je continuer de travailler sur « l’humanisme » d’un homme qui a dit tant d’horreurs sur les Noirs et l’Afrique. Je ne sais pas comment résoudre cette équation.

Mihindou intervint à nouveau :

―  Ça aiderait un peu si tu commençais par éclairer notre lanterne.... C’est quoi ton problème avec Victor Hugo que tu as toujours encensé comme écrivain français de tous les temps....

Comme s’il était seul, Paul Ondo se mit à tourner dans la pièce en s’écriant :  

― Hugo ! Hugo ! Hugo ! Vous vous imaginez ?... Un dimanche du 18 mai 1879 est organisé à Paris un grand banquet à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage au domicile d’un certain Bonvalet. S’y trouvait ce jour-là une vingtaine de convives parmi lesquelles Victor Schœlcher, le grand abolitionniste devant l’Eternel, président de « la Société des Amis des Noirs », et Victor Hugo. Schœlcher est le premier à s’exprimer. Il prononce quelques mots élogieux sur Hugo, le présente comme un héritier de la « race des géants » dont la parole va « porter la lumière à des populations encore dans l’enfance, et leur enseigner la liberté, l’horreur de l’esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine; votre parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation. »

Paul poursuivit :

― J’étais conscient du paternalisme des abolitionnistes du 19ème siècle, mais Hugo « le grand poète et le grand prosateur », « chef de la littérature moderne... le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. » Ce Victor Hugo-là, je le connaissais ; j’ai lu des centaines de fois son poème « Le parti du crime » dans lequel le verbe se dresse telle une lance enflammée contre la tyrannie de Napoléon III.

Paul sortit de son sac à dos Les châtiments et commença à lire :   

Et maintenant il règne, appuyant, ô patrie,

Son vil talon fangeux sur ta bouche meurtrie ;

Voilà ce qu’il a fait ; je n’exagère rien,

Et quand, nous indignant de ce galérien,

Et de tous les escrocs de cette dictature,

Croyant rêver devant cette affreuse aventure

Nous disons, de dégoût et d’horreurs soulevés :

― Citoyens, marchons ! Peuple, aux armes, aux pavés !

A bas ce sabre abject qui n’est même pas un glaive !

Que le jour reparaisse et que le droit se lève ! ―

C’est nous, proscrits frappés par ces coquins hardis,

Nous les assassins, qui sommes les bandits !

Nous qui voulons le meurtre et les guerres civiles !

Nous qui mettons les torches aux quatre coins des villes !

 

Je connais ce poème par cœur. Nous en avions fait notre glaive lors des manifestations contre le régime dictatorial de Bongo à Libreville. Il fut une source d’inspiration au même titre que la grande fresque révolutionnaire de Delacroix « La liberté guidant le peuple » ou la « Déclaration d’indépendance américaine ». Jusque-là, je connaissais Hugo, « le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. » Mais à la bibliothèque Sainte-Geneviève, je suis tombé de très haut vers le trou noir. Tout mon corps fut saisi de stupeur pendant que je lisais le « Discours sur l’Afrique » prononcé devant une assemblée des « Amis des Noirs ». En leur compagnie, Hugo, tenez-vous bien, déclare : « ... puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai, puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes attentifs ; puisque nous sommes assemblés ici autour d’une pensée unique, l’amélioration de la race humaine; puisque nous sommes, en un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l’homme, profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l’avenir; demandons-nous ce que fera le vingtième siècle : [...] la destinée des hommes est au sud », entendez l’Afrique.

Si J’avais été dans l’assistance, j’aurais certainement applaudi cette entrée en matière. Mais écoutez la suite : « La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute la civilisation et de l’autre toute la barbarie. » Si je ne me méprends pas, le bord civilisé de la Méditerranée se trouve du côté européen, tandis que le côté où sévit la barbarie s’étend en Afrique. Et l’Egypte ? De quel bord Victor Hugo place-t-il la civilisation égyptienne ?

Hugo poursuit : « Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations [européennes] : Unissez-vous! allez au sud [vers]... ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité ― l’Afrique. Quelle terre que cette Afrique! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire; l’Afrique n’a pas d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer ; et, quand elle s’est crue délivrée de l’Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas : Africa portentosa ! C’est plus et moins que le prodige. C’est ce qui est absolu dans l’horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c’est l’Afrique. Il semble que voir l’Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit. Eh bien, cet effroi va disparaître.

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique ; la France la tient par l’ouest et par le nord ; l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l’unité des peuples se révèle en tout. L’Afrique importe à l’univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s’accommoder plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé. [...]Cette Afrique farouche n’a que deux aspects: peuplée, c’est la barbarie; déserte, c’est la sauvagerie; mais elle ne se dérobe plus. »

― Je savais le 19ème siècle européen fondamentalement raciste. Mais quand je suis arrivé à la chute de son discours, quoi que conseillent Epictète et tous les stoïciens grecs de neutraliser les affections de l’âme, j’aurais pu assassiner Hugo si je l’avais rencontré ce jour-là. Parce que sa dernière phrase m’a achevé : « je me borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n’est qu’un détail, mais qui est immense: au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. » Victor Schœlcher et toute la Société des Amis des Noirs lui offrirent un tonnerre d’applaudissements.

En manière de conclusion, Hugo déclare : « Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C’est la grande marche tranquille vers l’harmonie, la fraternité et la paix. [...] Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe... » Ainsi écrivait « le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. »

Paul fit une pause, se saisit d’une tasse de Lipton avant de repartir :

― Comment pourrai-je encore me passionner pour l’œuvre d’un grand prosateur qui a jeté l’Afrique à la vindicte colonialiste ? « Le blanc a fait du noir un homme » ! Ô rage ! Ô orage ! Des conneries... rien que des conneries... Et si tout ce que Hugo a écrit contre la tyrannie n’était que des conneries... Comment pourrai-je encore croire à la parole poétique d’un homme qui s’est enivré des conneries de son époque jusqu’à la lie. J’y retrouve les litanies racistes de Kipling et de Hegel. Hugo, le plus grand écrivain français. Un monument national aux côtés de de Gaulle. Il repose au Panthéon. Sa parole révolutionnaire, enseignée à l’école sans filtre, continuera de cimenter la conscience morale des Français qui, grâce à Hugo, ne cesseront de croire à l’idée stupide que « le blanc a fait du noir un homme ». Et alors, les humanitaires contemporains seront portés par cette vocation et iront aux quatre coins d’un continent enveloppé dans l’obscure légende perpétuée par les maladies Ébola et le sida.

Mihindou intervint à nouveau pour mettre fin à ce long soliloque :

 ― Franchement Paul, tu devrais plutôt être content, parce que tu viens de faire là ce qu’il est convenu d’appeler une découverte. En épistémologie, on parle d’ailleurs de sérendipité pour qualifier ce type de découverte inattendu ; tu connaissais un Victor Hugo humaniste, défenseur des faibles et des misérables pour apercevoir la face cachée d’un écrivain au racisme flamboyant. Tu voulais de complaire dans une thèse animée par une admiration béate de Hugo, maintenant il faut explorer la face sombre du soleil hugolien....

Jusqu’à présent, Ivanga avait écouté sans rien dire. Il sortit tout d’un coup de sa torpeur et lança à la cantonade :

― Moi, je propose quelque chose pour adoucir la colère de Paul. Nous allons acheter des bombes de peinture et le lundi matin, nous entrerons discrètement au Panthéon comme de gentils touristes et irons taguer la tombe de Victor Hugo. Nous signerons : « Au bon souvenir du monstre nègre fait homme par le Blanc. » Qu’est-ce t’en dis, ça sera une belle revanche, non ? ... 

Cette proposition eut pour effet de nous détendre. Tout le monde partit dans un éclat de rire avant que Mihindou reprenne.

― Si vous voulez vraiment assassiner Victor Hugo, pourquoi ne pas aller faire sauter sa tombe à la dynamite au lieu de vous contenter des gribouillis... Une bombe au Panthéon, c’est certain que le monde entier en parlera.

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