Affaire Oscar Pistorius : fric & nihilisme

Oscar Pistorius n’est pas un athlète ordinaire. De nationalité sud-africaine, il a été amputé de deux jambes alors qu’il avait onze mois. Mais ce handicap ne l’a pas empêché de se lancer dans le sport de haut niveau. Doté d’une volonté hors du commun, Oscar Pistorius est devenu un redoutable sprinter.

Oscar Pistorius n’est pas un athlète ordinaire. De nationalité sud-africaine, il a été amputé de deux jambes alors qu’il avait onze mois. Mais ce handicap ne l’a pas empêché de se lancer dans le sport de haut niveau. Doté d’une volonté hors du commun, Oscar Pistorius est devenu un redoutable sprinter. Il a été surnommé « Blade Runner » parce qu’il court sur des lames.

Dans la nuit de la fête des Amoureux (la Saint-Valentin), Oscar Pistorius, couché auprès de sa compagne Reeva Steenkamp, diplômée en droit et présentatrice de télévision, entend du bruit dans sa maison de Pretoria. Il se lève, ramasse une arme, contourne le lit pour aller vérifier la fenêtre du balcon, puis se dirige aux toilettes d’où venait le bruit. Quelqu’un, sans doute un cambrioleur, s’y est enfermé. Plutôt que d’alerter la police, il tire quatre coups de feu avant de se rendre compte de l’horrible bourde qu’il venait de commettre : le présumé intrus n’était personne d’autre que sa petite amie.

Oscar Pistorius est arrêté, conduit à la police, puis présenté au juge. Quelques jours plus tard, il sort LIBRE du tribunal moyennant une caution. Circulez, on se reverra en juin pour le l’ouverture du procès. Le meurtre n’était pas prémédité comme l’avait prétendu Hilton Botha, le policier chargé de l’enquête, accusé lui-même de tentative de meurtre pour avoir tiré, en état d’ébriété, sur un taxibus transportant sept passagers. Si l’incompétence de Hilton Botha, dessaisi de l’affaire, a ouvert les portes de la liberation provisoire à Oscar Pistorius, l’on peut parier que cet homme ne connaîtra jamais les affres de la prison. Blanc « beau » et riche, il ne présente pas un profil de meurtrier en dépit des antécédents qu’il traîne et des « improbabilités » relevées par le juge dans son récit. L’humanité ne s’est pas encore débarrassée de ses archétypes. Le blanc reste la couleur des anges, tandis que l’assassin a toujours le visage noir du Kaffir, le fils maudit de Soweto.

La libération conditionnelle d’Oscar Pistorius ne s’est pas seulement jouée grâce à sa fortune, à l’habileté de son principal avocat, Barry Roux, et aux maladresses de l’enquêteur en chef. Elle recouvre incontestablement une connotation raciale. Eût-il été kaffir, le champion paralympique sud-africain n’aurait jamais reçu le traitement de faveur dont il a bénéficié. Dès son arrestation, il a été confortablement installé dans l’habitacle du fourgon de police alors que n’importe quel quidam aurait été menotté et jeté à l’arrière du véhicule tel un singe dans une cage. Tout au long des auditions, il est resté en détention au commissariat où ses parents et ses amis lui apportaient à manger et du réconfort. Comme l’a déclaré Khusela Sangoni-Khawe, porte-parole de la Ligue de la jeunesse de l’ANC, au premier quotidien sud-africain Mail & Guardian (23 février), « il faudrait être aveugle pour ne pas voir à quel point Oscar Pistorius a bénéficié d’un traitement de faveur depuis le commissariat de Brooklyn où il était détenu jusqu’à sa libération sous caution. L’histoire raciale de l’Afrique du Sud est telle que la minorité blanche dans ce pays continue d’engranger les bénéfices des années d’oppression de la majorité noire à travers un accès exclusif aux infrastructures de formation, aux meilleurs entraîneurs, aux contrats de parrainage et à beaucoup d’autres privilèges, accessibles à la minorité blanche et fermés à la majorité noire. »

Le père de la victime a fait preuve de retenue. Il a dit laisser l’accusé avec sa conscience. S’il a menti, il en souffrira toute sa vie. A l’image de Caïn après le meurtre de son frère Abel. Quant à nous, la première issue de ce drame tend à nous désespérer de la justice des hommes, toujours soumise au régime de l’apartheid socio-économique tant elle fait la part belle aux méchants fortunés. Même si la mort de Reeva Steenkamp a été un malheureux accident, la préméditation de l’acte meurtrier reste incontestable. Plutôt que de prévenir la police, l’homme avait pris son arme  non pas dans une réaction de légitime défense, étant donné qu’il n’était pas directement menacé, mais pour faire lui-même la loi. Il se comportait ainsi en hors-la-loi.

Il y a en outre la réaction indécente des amis d’Oscar Pictorius, qui ont éclaté d’un « Yes ! » triomphal  à l’annonce de la libération de leur ami. Ont-ils un seul instant pensé à la victime et à sa famille ? Leurs cris de joie ne relèvent-ils pas du nihilisme ? De la négation de la vie ? On peut imaginer que trois jours après l’inhumation de Reeva Steenkamp, les amis de Pistorius sont allés fêter la victoire de leur champion, lequel va reprendre ses entraînements pour recouvrer ses « esprits », selon les déclarations de son entraîneur. Ce qui lui laisserait aussi le temps de mieux peaufiner le scénario de « l’homicide involontaire » avant de retrouver le cours normal de sa vie. Les sponsors oublieront très vite ses mésaventures et miseront à nouveau sur lui. Lors des jeux à venir, nous irons admirer les exploits de « Blade Runner » (« le Coureur aux lames ») dans les stades olympiques ou devant les écrans de télévision. Ce jour-là, nous joindrons nos voix au chorus nihiliste des fans d’un héros responsable d’une mort accidentellement préméditée.

Marc Mvé Bekale

Essayiste

Maître de conférences (Université de Reims)

 

 

 

 

 

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