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Paru en 2022, Saharienne Indigo est le dernier roman de Tierno Monénembo. Le titre m’a d’abord laissé indifférent. Peu parlant. Peu alléchant. Un brin ésotérique. Pourtant dès les premières pages, la surprise est immédiate. Embarquement pour un voyage dont les séquences vont alterner entre Paris et Conakry. En compagnie de comtesse, une narratrice très en verve, qui semble assez fâchée avec la vie : « le bonheur, je m’en fous », clame-t-elle d’emblée. On la comprend. Lorsqu’on voit le jour, sans le savoir, dans l’abominable Camp Boiro, « l’Auschwitz des Guinéens », de parents brutalement assassinés, comment ne pas se fermer à la vie ? Comment s’ouvrir à la première personne qui vous aborde dans la rue : Mme Corre. Une vieille Parisienne, elle aussi, frappée par le sort. La narration, tantôt diaphonique, est ainsi construite autour de deux destins parallèles, ceux de comtesse et Mme Corre, « deux bateaux ivres qui tentent désespérément de se faire écho ».
D’abord étrange : cette Africaine, à la fois comtesse et auxiliaire de vie, qui passe ses journées à pousser un vieux monsieur moribond dans une chaise roulante. La bizarrerie attise la curiosité. Mais une fois dépassée la coquetterie littéraire de son statut nobiliaire, comtesse révèle peu à peu sa face cachée. Issue du lumpenprolétariat guinéen, la jeune femme de quinze ans étonne, détonne même, par son regard acéré sur le monde, par ses tournures de phrases dignes d’une agrégée de lettres de la Sorbonne. On n'est pas dupe du jeu de ventriloquisme. Un intello campe ce personnage. Pas surprenant alors de le rencontrer au quartier Latin. Le royaume des lettres francophones. Sis à la rive gauche qui pense quand l’autre dépense.
Comtesse est une femme teigneuse. Elle n’a pas l’air de beaucoup apprécier Mme Corre. Celle par qui advient la chevauchée entre deux mondes, Conakry et Paris. Conakry surtout, où nous sommes confrontés à une succession d’événements horribles. D’abord le parricide commis par l’adolescente. Puis sa fuite en forme de descente aux enfers. Turpitudes au club l’Oxygène, concentré de vices et de péchés humains. Tout y est en excès : l’alcool. La drogue. La prostitution. La boustifaille. Ces fléaux cachent une profonde misère. Une faune de jeunes gens vivote à l’Oxygène dans l’espoir d’en sortir un jour. De s’envoler vers des cieux heureux qui ont déserté la Guinée-Conakry.
Comtesse à Paris, au pays natal, elle est connue sous divers noms : Véronique Bangoura, Néné Fatou Oularé. Derrière le jeu onomastique, se profile l’enjeu d’une identité confuse, incertaine, forgée dans la violence tout au long de son odyssée au pays des naufragés. Une vieille sorcière égarée au milieu des marécages prédira son avenir : « Un génie est amoureux de toi. Il ne veut pas qu’un homme t’approche. » Avant son mariage avec Philippe, le génie amoureux, elle sera recueillie par Diaraye, la sœur qu’elle n’a jamais eue, et Yâyé Bamby, une âme abîmée par un passé de trahisons amoureuses, politiques et économiques.
Qui est ce monsieur, devenu un légume, que comtesse Véronique Bangoura traîne à longueur de journée dans une chaise roulante ? L’homme s’appelle Philippe. Ancien avocat issu d’une famille aristocratique, il s’est retrouvé paralysé à la suite d’un incident survenu dans leur domicile parisien où une bande de clodos, menée par Alfâdio, l’ancien petit ami de comtesse était venu lui réclamer de l’argent. Véronique Bangoura et Philippe s’étaient rencontrés à Conakry alors que ce dernier, spécialiste des droits de l’Homme, membre de l’association « Mémoires vives », y séjournait pour une enquête sur le Camp Boiro, un enfer historique qui a fait l’objet d’une abondante littérature – on lira à ce propos Mémoires d'une rescapée de la dictature de Sékou Touré (2018) de Maïmouna Bâ Marega, Grain de Sable : les combats d’une femme de disparu (1983) de Nadine Bari, autrice, entre autres, de L’accusé Sékou Touré au tribunal du CPI (2014) et La dictature, modes d’emploi (2017).
Philippe est chargé de recenser les « nombreux enfants [nés au Camp B] adoptés par les tortionnaires de leurs parents ». Dans ce pays en capilotade, privé de sens et de repères, Véronique Bangoura est le seul enfant dont l’avocat français parvient à retracer le parcours. Les deux font connaissance dans un maquis. Tombent amoureux. Puis commence la longue marche vers la reconstruction de l’histoire de la jeune femme. En l’écrivant, cette dernière peut clamer avec Maïmouna Bâ Marega avoir « vaincu les bourreaux » de ses parents.
« Le bonheur, je m’en fous », car il s’agit d’un leurre. Toute une éthique liée aux épreuves qui ont forgé sa vision désabusée du monde. On se régale alors de ses envolées philosophiques révélant de grands moments de nihilisme lucide. De sorte que la jeune femme africaine fait tantôt penser à Ivan, le rebelle métaphysique des Frères Karamazov. En réponse à Mme Corre qui la presse d’écrire un livre sur sa vie, Véronique s’interroge : pourquoi faire ? « Il n’y aura jamais assez de bouquins et de films pour contenir les conneries des hommes ». La survie est alors à rechercher dans la « drogue dure de l’amnésie », « le lit douillet du néant ». Elle se résoudra néanmoins à sortir de l’amnésie volontaire pour raconter ses doutes sur l’humain, une « passion inutile », disait Sartre.
L’histoire violente de son pays a fait d’elle une orpheline, « une herbe sauvage » : « … Au fond, je ne suis pas un être humain. Je suis une petite herbe sauvage. Je n’ai rien reçu de ce qui d’habitude nourrit le petit de l’Homme : les caresses, les berceuses, la morale, la religion. Je ne connais ni l’islam, ni le christianisme, ni le marxisme, ni le bouddhisme. Mes parents ne m’ont jamais parlé. Je ne pige rien au genre humain. » Sur Dieu, la parole de comtesse se pare tantôt d’une tonalité dostoïesvkienne : « Dire que Dieu a créé l’Homme à son image, c’est avoir une piètre idée de Dieu ». Affirmation contrapunctique qui fait écho au propos d’Ivan Karamazov : « si le diable n’existe pas et que par conséquent c’est l’homme qui l’a créé, il l’a fait à son image et à sa ressemblance ». L’homme ne sera jamais le reflet de Dieu, qu’il a inventé pour s’aveugler devant le « malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près » (Pascal). En réalité, la consolation face à notre misérable condition réside dans la conscience de cette vérité et dans la découverte de beaucoup d’autres belles pépites philosophiques que recèle ce magnifique roman : « Les tyrans ne valent pas les dieux mais ils leur ressemblent : leur volonté est toujours faite ». Même s’ils finissent, eux aussi, par périr.
Saharienne Indigo relève de la Grande littérature. Celle qui panse les blessures de l’âme, parce qu’elle donne à penser l’homme. On la range alors en bonne place dans sa bibliothèque pour transmission à la nouvelle génération qui s’en émerveillera à son tour lorsqu’elle se sera lassée de TikTok.
MMB