Grégoire Biyogo : poétique de l'errance et quête de renaissance

 

Universitaire gabonais, auteur de plusieurs ouvrages dont certains restent controversés, Grégoire Biyogo s’est installé en région parisienne il y a quelques années. On se souvient qu’il a fait une entrée fracassante sur la scène intellectuelle africaine avec la publication d’un ouvrage fort remarqué, Aux sources égyptienne du savoir(1998), qui tentait de renouveler le débat sur l’origine de la philosophie. « Thèbes ou Athènes ? ». Cette question ne trouvera guère de réponse satisfaisante tant que la philosophie se définira comme une Interrogation sur monde. Car le propre de l’homme est d’ausculter la réalité phénoménale pour mettre au jour les ressorts cachés de la vie. La quête philosophique apparaît alors indissociable de l’être humain.

Cette première œuvre, éminemment polémique, révélait déjà chez l’auteur une fibre poétique. Elle était traversée par une verve inventive, cherchait à insuffler à la langue française une vigueur venue d’ailleurs. Grégoire Biyogo faisait alors preuve d’une redoutable érudition, arme qu’il devait utiliser contre l’universalisme dogmatique issu des Lumières. C’était sa manière, à lui, de « philosopher à coups de marteau », selon le mot de Nietzsche. De briser les idoles, de réécrire des énoncés discursifs recuits. Une telle entreprise revenait à se dresser contre la falsification de l’histoire des idées, à mener une nouvelle archéologie du savoir ayant pour objectif la réactivation des « paradigmes tus » ou délibérément oubliés, dont les bords du Nil furent une des terres fertiles. En un sens, il répondait au vœu de Cheikh Anta Diop dans Civilisation ou barbarie (1961), à savoir que l’Egypte devait être le lieu d’articulation d’un « corps des sciences humaines » destiné non seulement à rénover une culture africaine abîmée par des siècles de préjugés racistes, — ce que l’auteur désigne par le terme « d’antikémitisme » en écho à l’antisémitisme —, mais aussi à enraciner la philosophie dans son foyer primordial. 

Grégoire Biyogo s’est affirmé par la suite comme un auteur prolifique et éclectique. Sa production intellectuelle déborde souvent les champs scientifiques et les genres littéraires. Elle va de l’essai à la poésie, comprend des études sur l’art épique d’Afrique centrale, le Mvet; des guides de méthodologie de recherche, des ouvrages consacrés à ses premiers mentors intellectuels — Tsira Ndong Ntoutoume, Jacques Derrida. Depuis 2006, il s’est mis à la fiction avec la publication d’Orphée négro, Homo viator, La terre promise, une trilogieaux accents autobiographiques.

Orphée négro joue sur l’allégorie philosophique et emprunte sa trame de fond au mythe platonicien de l’Atlantide. Il épouse aussi les contours d’une quête orphique, conduit le narrateur dans une ville frappée par un terrible cataclysme. La ville en question s’appelle Atlanta. Son nom évoque l’île de l’Atlantide, dont l’engloutissement au fond de la mer, à la suite d’une catastrophe géologique, était une réponse des dieux à la déchéance morale de ses habitants, « l’enflure malsaine » (Platon), à laquelle les avaient menés la recherche effrénée des biens matériels au détriment des nourritures spirituelles. La lutte contre le mal appelait alors un châtiment exemplaire devant aboutir à l’avènement d’une ère nouvelle. Ce schéma narratif marque le voyage d’Orphée négro à Atlanta. On le suit aux côtés de sa muse, Esméralda, laquelle se révèle d’un grand soutien psychologique dans cette douloureuse « recherche de l’expression musicale et poétique de la phrase », en une contrée « où parlaient les mystères » (Orphée négro, p. 76). Le retour vers le royaume de l’enfance, à la recherche du Graal des Atlantes, recouvre aussi le sens d’un voyage exploratoire au cours duquel le héros sera confronté aux fantômes du passé. Sur sa route, il croise Hoffenbach (on a reconnu le joueur du Mvet Emmanuel Mvomo Eko), le poète harpiste puni pour avoir offensé les dieux, puis le prêtre Aton (Tsira Ndong Ntoutoume), gardien du « livre des oracles de l’Atlantide ». C’est auprès d’Aton qu’Orphée négro lèvera le voile de son destin. Il devrait s’exiler pour préparer la renaissance d’Atlanta.

Ecrit dans une belle langue, Orphée négro propose une réflexion sur l’art et le devenir de la culture dans un pays (Neverland) où la science est condamnée au bûcher. On comprend que le jeune homme soit devenu inconsolable, parcourt le monde « écrivant en fuyant et fuyant en écrivant sans trop savoir pourquoi » (161). Le « Cygne blanc d’Atlantide » s’interroge sur son nomadisme. En réalité, l’errance apparaît comme une épreuve initiatique que doit surmonter « l’Albatros de l’Eternel » avant « d’instruire […] l’ère de la Renaissance » (151).

La récurrence du thème de l’errance semble assez révélatrice de la personae de l’auteur. Ce thème revient dans le second livre de la trilogie Homo Viator. Cette fois, Orphée négro s’appelle Virgile, le poète préféré de Dante qui en avait fait une allégorie de la raison humaine, le sage par excellence, « doué du don de prophétie », « la source qui répand si grand fleuve de langage » (La divine comédie). Le Virgile de Homo Viator incarne bien ses attributs. Fin lettré, vivant par la méditation poético-philosophique, il n’arrive pas à s’épanouir dans son pays où il a choisi les saveurs de l’ombre. Accompagné de son assistante, Ogooué, Virgile, à l’image d’Orphée négro, est un homme en fuite, sans attaches. Ogooué est chargée de rédiger ses pensées, ses humeurs, de fixer dans un appareil photographique les images d’une terre qui ne sait pas aimer ses enfants.

De retour au pays natal, Virgile s’installe à l’hôtel. Fait rare, sinon insolite, en Afrique où la parenté est sacrée. Ce choix traduit la rupture de Virgile avec son pays. Bien qu’attaché à ses paysages, il semble s’être aliéné radicalement la culture de Neverland. Elle lui est désormais étrangère. L’hôtel et la mer fonctionnent alors comme des motifs métaphoriques tout au long de cet itinéraire chaotique. L’hôtel donne à voir le refus d’appartenance, la quête de liberté et d’individualité. La mer quant à elle incarne le rêve poétique de Virgile, son désir d’évasion, sa fuite vers l’incommensurabilité de l’univers. Précisément, ce rêve romantique constitue la source de sa « misère ». La quête romantique de l’infini, disait Miguel de Unamuno, philosophe espagnol, ne peut qu’engendrer « le sentiment tragique de la vie », le malaise existentiel.

Le drame de Virgile résulte aussi d’un traumatisme d’enfance. Très jeune, il dut se séparer de sa mère, Dolora, qui cherchait à « l’éloigner des lieux damnés où sévissaient l’Ange de la Mort ». Le drame affectif s’accentua avec les soubresauts historiques de Neverland auxquels s’ajoutèrent les déchirements que doivent vivre les intellectuels africains formés en Europe. Si certains trouvent des échappatoires à la misère de leur condition  dans l’alcool, le sexe, l’engagement politique, Virgile quant à lui a choisi la poésie. En cela, il fait penser au personnage du Père dans le dernier roman, Métisse palissade(2012), du Franco-Camerounais Eugène Ebodé. Comment ne pas évoquer non plus le penseur anglais Walter Pater en lisant le récit tourmenté de Virgile ? A ceux qui cherchaient à le sortir de son refuge de Cambridge, Walter Pater répondait : « Hell will afford my misery a shelter » (l’enfer abritera ma misère) — il reprenait en réalité un vers du poète mystique anglais William Cowper, « Hell might afford my miseries a shelter », tiré du poème intitulé « Hatred and Vengeance, My Eternal Portion ». La phrase de Walter Pater renvoie bien au choix de Virgile. Il a fait de l’art poétique sa Patrie. La maison de son Être. Sinon une croix qu’il traîne partout. Ogooué témoigne : « Tu voyages souvent en récitant des vers, Virgile, comme si tu priais, en griffonnant des phrases dans tes vieux carnets jaunis, ou en recherchant des phrases t’aidant à supporter la vie d’exil par leur musique inconsolable. » (Homo Viator, p. 35)

Running away s’inscrit dans la continuité de la trilogie des Carnets noirs de l’Atlantide. Comme l’indique le titre, nous sommes toujours dans la poétique de l’errance, du voyage, de la migration. Le recueil traite en effet d’un grand mythème de la littérature noire. On le trouve déjà en germe dans le poème « On Being Brought from Africa » de Phillis Wheatley, une ancienne esclave, dont l’œuvre fut accueillie en Europe au 18ème siècle avec beaucoup d’enthousiasme. L’errance constitue aussi un thème majeur chez nombre de poètes et romanciers anglo-caribéens contemporains (Derek Walcott, V. S. Naipaul, Caryl Phillips, Fred D’Aguiar) même s’il se couvre souvent d’une tonalité tragique, liée à l’exploration des silences et des non-dits de l’historiographie de la traite négrière.

Running away écrit le destin de « l’Être diasporique ». Un « Être » éclaté, toujours en fuite, condamné à apiécer son identité mosaïque. Le recueil se lit ainsi comme une œuvre mémorielle. Lorsqu’on s’enfuit, la mémoire culturelle est la seule chose qui reste de notre passé. Il n’est pas étonnant que le voyage poétique commence par le royaume de l’enfance, dont l’évocation prend les sonorités d’un cri. Comme chez un autre romancier franco-camerounais, Gaston Paul Effa (Le cri que tu pousses ne réveillera personne, 2000), le livre lancine d’anciennes blessures infligées à une « terre aux rêves fendillés ». Cette terre et le peuple qui l’habite se découvrent au lecteur à travers une irruption verbale proche de l’écriture volcanique d’Aimé Césaire. C’est que les vers de Running away, ciselés avec justesse, explosent en un foisonnement permettant de colmater les fissures et les fêlures de l’âme, situant alors la poésie comme une méditation ontologique.

Là réside précisément le génie de l’art. Dans la traduction lyrique de la douleur devenue chant de la Vie. De la « Terre-Mère-mienne ». Muni de sa lyre, le poète, à la fois proche de Dante et de Lamartine, va nous entraîner dans le tourbillon de ses amours, personnifiées par Lydia, jeune femme rencontrée au hasard d’une promenade : « Te revoir Lydia qui eût été poussière de ma poussière/ si la providence ne l’avait prohibé de sa rivalité étale/tu es absence qui revient guetter l’aube des promesses/tu es le silence qui écoute le sanglot des Lyres défuntes. » Tantôt, le poète se fait exégète, prend le lecteur par la main afin de lui révéler les figures de son style : « Tu es l’épiphore de mes versets/L’épanalepse de mes pamphlets/L’anadiplose de mon ivresse/Et le hiatus de mon odyssée troublante. » Les procédés rhétoriques et poétiques se mélangent. L’écrivain adresse au lecteur des clins d’œil sur sa propre technique verbale. Une telle stratégie esthétique fera sans doute l’objet de débats. Tous les lecteurs n’en prendront pas la juste mesure inventive. Qu’elle est révélatrice d’un auteur aux « casquettes » multiples, traduit l’impossibilité de l’universitaire à se désolidariser du poète. Pas étonnant alors que le texte brouille les frontières, détonne pareil à un feu d’artifice. Les phrases se brisent et s’entrechoquent. Nous voilà alors pris de vertige, plongés dans l’apothéose des sons et images. Nous avons le souffle coupé devant l’entrelacement de vers déployés en un rythme asyndétique rappelant les improvisations be-bop de Charlie Parker. Et peut-être davantage les audaces musicales d’un Ornette Coleman, inventeur du free jazz, avec son phrasé fait de « chaînes d’associations motiviques ». Le style « harmolodique »  qui n’obéit qu’aux élancements de l’âme et du cœur. Chez Grégoire Biyogo, cela se traduit par des échappées poétiques où le réel devient magique, tout cela exécuté en un mouvement époustouflant digne des conteurs épiques d’Afrique noire. On pense aux diseurs du Mvet.

Le titre « Running away » renvoie clairement à une œuvre musicale de Bob Marley. Le terme renferme une signification très particulière chez les Noirs d’Amérique, pour qui la fuite était synonyme de liberté et de renaissance. « Fuite-liberté » symbolisée par des oiseaux dont les battements d’ailes sont rythmés « par des filets de sanglots violents ». Les oiseaux sont une représentation symbolique de l’odyssée des hordes anonymes du Sud vers le Nord. Echapper à la géhenne africaine. La laisser loin derrière. Beaucoup ne franchiront jamais les forteresses espagnoles. On retrouvera leur corps gisant au pied des falaises. Quant aux plus chanceux, on les verra à Madrid, Bruxelles, Paris, Londres, hantant les bouches de métros, usant leurs souliers à danser « le tango d’une existence absurde ». Ceux-là ont bien atteint les rivages rêvés de la Seine et de la Tamise. Là, ils doivent se repaître de mirages, affronter une « misère » digne du théâtre de Samuel Beckett. Vladimir et Estragon attendaient encore Godot. L’attente était une source d’espoir. Les vagabonds africains, quant à eux, parvenus aux confins de la « terre de brume », balayée par les vents brûlants, n’espèrent plus rien. Ils sont au-delà de l’absurde. Ils ont l’apparence de fantômes shakespeariens. Ce sont des « ombres hurlantes », toujours en fuite devant la police, prisonnières d’une existence dominée par la hantise de la déportation en Afrique. Face à l’abîme vers lequel courent ses personnages, le poète ― Orphée aux enfers ― va à nouveau faire entendre sa lyre tel ce magicien (l’art) dont parle Nietzsche dans La naissance de la tragédie : celui « qui sauve et guérit », transforme l’absurdité de l’existence « en représentations capables de rendre la vie supportable : je veux parler du sublime, où l’art dompte et maîtrise l’horreur » permettant ainsi à l’homme de naître à une vie nouvelle.

 

N.B. l’œuvre romanesque et poétique de Grégoire Biyogo est disponible aux Editions L’Harmattan.

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences, essayiste

Université de Reims.

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