Dans un entretien accordé au quotidien anglais The Telegraph, Lee White, ministre gabonais des Eaux, des forêts, de la mer, de l’environnement, chargé du plan climat et du plan d’affectation des terres, s’est exprimé, en marge de la COP27 récemment organisée en Egypte, sur la question de l’indemnisation des pays pauvres en cas de dégâts liés au changement climatique. « La Grande-Bretagne », déclare-t-il, « ne devrait être tenue responsable que des dommages qu’elle a causés au climat après qu’on a pris conscience du réchauffement climatique et pas avant. » Il poursuit en soulignant que l’exigence d’une compensation climatique s’apparente aux réparations demandées pour le commerce des Noirs. « C’est un peu comme l’idée de dédommager les nations ou les individus pour la traite négrière. Sauf que je pense que c’était différent car à un certain moment de l’histoire, nous avons constaté le changement climatique et ce n’était pas pendant la révolution industrielle au Royaume-Uni. Par conséquent, personnellement, je ne pense pas qu’on devrait tenir le Royaume-Uni responsable à partir de la toute première machine à vapeur ».
D’abord, il convient de noter que la première partie de l’argumentation procède d’une construction intellectuelle assez étrange. Elle rattache la responsabilité humaine (ici celle de la Grande-Bretagne) dans le changement climatique uniquement à l’aune des connaissances scientifiques disponibles. Si, comme cela semble unanimement établi, l’activité humaine est à l’origine des bouleversements environnementaux observables, quelle importance de les problématiser en rapport avec l’apparition de la première machine à vapeur ? Le véritable enjeu du débat concerne les pays dont les activités ont précipité le monde dans la crise actuelle. Et la Grande-Bretagne en fait partie. Elle appartient au club des pays à forte empreinte carbone et a l’obligation de participer à l’effort de justice climatique.
La crise climatique actuelle est indissociable de la volonté de puissance conquérante qui a poussé les Européens aux quatre coins du monde. Elle a été accélérée par leur emprise agressive sur la nature. Cette agression de la terre est visible lorsque vous observez le monde physique américain ou européen, défiguré tout au long des siècles parce qu’il a fallu détruire les forêts pour développer l’industrie et l’agriculture. En France, l’agriculture occupe 54% du territoire. Prenez une région telle que la Champagne-Ardenne. Une bonne partie de ses forêts ont été rasées, puis remplacées par des vignobles auxquels nous devons un produit de luxe prisé dans le monde entier, le champagne, mais qui n’est aucunement vital à l’existence humaine. Son exploitation relève des enjeux purement culturels, historiques et des intérêts économiques qui contribuent au déséquilibre climatique. Aujourd’hui, le producteur champenois vit dans le confort, voire l’opulence, et ne peut renoncer à sa manne pendant que le paysan malien ou burkinabè tire le diable par la queue en raison de la sècheresse. Il ne s’agit pas ici de stigmatiser le champagne que j’aime bien par ailleurs, on peut cependant multiplier, dans les pays développés, des exemples de « produits non essentiels », générateurs d’une forte activité industrielle nocive, pour montrer combien la justice climatique est une exigence morale fondamentale. Alors, pas besoin de s’arrêter à la machine à vapeur pour établir les responsabilités dans le processus de basculement climatique.
Un ministre africain ne devrait pas tenir de tels propos
Il est surprenant de voir le ministre gabonais opérer un glissement vers l’esclavage, sujet historique très grave, source de polarisations, sur lequel il s’exprime avec une certaine désinvolture. Les dédommagements liés aux dégâts climatiques pendant l'aire pré-industrielle, pense-t-il, s’apparente aux revendications concernant les réparations du commerce négrier. Lorsqu’on est homme d’Etat, il semble de bon ton de s’informer avant de donner son avis. Le fait est que la prise de position de M. White ici apparaît non seulement révélatrice d’une insuffisance de culture historique, il sous-tend surtout une totale insensibilité à la double tragédie que furent la traite négrière et l’esclavage des Noirs. Il est possible que les connaissances de notre compatriote en la matière soient déficitaires. C’est donc le lieu d’une petite piqure de rappel.
La traite atlantique inaugura un commerce inégal et inhumain entre l’Afrique et les Etats européens. L’Afrique, complice de cette abominable entreprise, fournissait une main d’œuvre réduite au statut juridique de bien meuble, constituée d’hommes, de femmes et d’enfants exploités comme bêtes de somme pour une production optimale des matières premières qui enrichiront l’Europe et lanceront la révolution industrielle. Contre le dépouillement de sa force vitale, l’Afrique sera transformée en un déversoir de produits de consommation de moindre qualité. De ces échanges iniques, initiés par les nations européennes que Lee White cherche à dédouaner, il en résulta deux grands mouvements historiques contraires : le naufrage économique de l’Afrique quand les nations et les colonies esclavagistes connaîtront un développement exponentiel. Après l’abolition de l’esclavage qui dura quatre siècles, l’exploitation outrancière du continent se poursuivra avec le travail forcé et diverses formes de violence instaurés par le système colonial et néocolonial.
Haïti et la « dette de l’indépendance »
Au-delà de l’empathie ou du sentiment de compassion que l’on peut avoir envers la souffrance des Autres, la revendication d’une justice réparatrice comme réponse à l’oppression coloniale des Noirs repose sur une littérature historique bien documentée. Ainsi savons-nous que les malheurs insurmontables d’un pays comme Haïti ne relèvent pas d’une malédiction ontologique, mais résultent de la rançon que ce pays a dû payer pour son indépendance conquise de haute lutte.
En 1791, les esclaves de la colonie française de Saint-Domingue mènent une révolte victorieuse qui aboutit, en 1804, à la création de l’Etat indépendant d’Haïti. Pour leur liberté chèrement acquise, des générations d’Haïtiens se virent forcées de dédommager les héritiers de leurs anciens maîtres, parmi lesquels on compte des personnalités prestigieuses : l’impératrice du Brésil, le gendre du tsar russe Nicolas Ier, le dernier chancelier impérial d’Allemagne. En 1825, Haïti fut contraint, sous la menace d’un escadron militaire envoyé par le roi Charles X, de verser à la France des millions de francs en échange de la reconnaissance de sa souveraineté. C’est ce qu’on a appelé la « dette de l’indépendance ». Le pays supportera les entraves à son développement économique jusqu’au 20ème siècle. Il ne profitera guère de ses richesses dont les retombées étaient siphonnées par le Crédit Industriel et Commercial ou CIC, banque qui a participé au financement de la tour Eiffel. Des décennies durant, le CIC, devenu l’un des plus importants conglomérats bancaires d’Europe, exercera un contrôle absolu sur les finances haïtiennes. Après l’établissement français, Wall Street prit le relais de l’extorsion par le biais de la banque connue aujourd’hui sous la raison sociale de Citigroup. Cette banque encouragea l’occupation militaire d’Haïti par les Etats-Unis. Au regard de tels faits bien documentés, Lee White estime absurde l’idée de dédommager les nations ou les individus pour les crimes du passé.
L’Affirmative Action est un dispositif de justice compensatrice. Il fut mis en place par les Etats-Unis afin de corriger les inégalités socio-économiques dues à l’esclavage, à la ségrégation raciale, à la violation des droits civiques ayant entravé chez beaucoup de Noirs le potentiel de développement humain qu’offre une société libre. Le seul moyen de lutter contre le déterminisme qui enfermait les Noirs dans le statut de citoyens de seconde zone passait, en partie, par l’Affirmative Action, aujourd’hui en voie de démantèlement dans nombre d’Etats américains à cause des hommes politiques qui partagent les idées anti-réparatrices de Lee White.
La pseudo-résilience du Gabon aux chocs climatiques
Dans le quotidien anglais, M. White laisse également entendre que le Gabon, grâce à la densité de sa forêt (90% du territoire), n’aura pas besoin du mécanisme d’indemnisation revendiqué par les pays pauvres en raison de sa relative résilience aux chocs climatiques à venir. Autrement dit, la seule présence d’une forêt opulente met le Gabon à l’abri d’éventuelles menaces climatiques. La notion de résilience implique la capacité de résistance aux effets du changement climatique grâce à une expertise scientifique, un savoir-faire technologique, des infrastructures permettant au pays de s’adapter et de faire face aux menaces. Où trouve-t-on tout cela au Gabon, pays privé de routes, dont les principales villes, envahies par les bidonvilles, connaissent de véritables déluges pendant les périodes de grandes pluies.
La forêt, claironne partout le ministre gabonais, est devenue une nouvelle manne, de l’or vert, grâce à ses 90 millions de tonnes de crédits-carbone censés apporter des bénéfices substantiels au pays une fois vendus sur le marché international. Là aussi, une contextualisation est nécessaire. Si le pétrole continue de garantir d’importants revenus au Gabon, cela est moins sûr pour le carbone soumis à un marché encore immature et frileux. Bien de pays en voie de développement en ont déjà fait l’amère expérience comme le rapporte le Wall Street Journal (10 novembre 2022). En 2021, la Papouasie Nouvelle-Guinée a émis 9 millions de tonnes de crédits auprès des acheteurs privés pour n’écouler que le modique volume de 20 mille tonnes. Quant au Gabon, les experts doutent de la crédibilité de ses crédits ainsi que leur volume, trop important, qui aurait du mal à trouver preneur sur le marché. Pour réussir à les écouler, il faudrait probablement revoir leur valeur à la baisse, sinon les brader. Les crédits-carbone sont validés contre la réalité d’une réduction des gaz à effet de serre. La préservation d’une forêt non vouée à l’exploitation ne s’inscrit pas dans ce cas. Elle ne rapporte pas automatiquement de crédits. Certains analystes voient ainsi des imprécisions dans le dossier gabonais, lequel présente des « signaux d’alarme » (« red flags ») qui ne devraient pas rassurer les acteurs du marché.
En 2019, dans le cadre de la Central African Forest Initiative (CAFI) créée en 2015 par les Nations unies, la Norvège a promis au Gabon le versement de 150 millions de dollars sur dix ans, dont 17 millions (soit plus de 10 milliards de fcfa) ont déjà été perçus. A signaler également le montant de 35 millions de dollars (environ 23 milliards) octroyé au Gabon par Jeff Bezos lors de son bref séjour dans le pays en 2022. On peut donc voir que le Gabon commence à engranger des capitaux grâce à la conservation de la forêt. Lee White a toujours affirmé qu'une partie de ces fonds sera affectée à la création de « 500000 nouveaux emplois. Sans davantage d’emplois, nous aurons une génération entière de gens en colère. C’est la recette pour une guerre civile. » Il faut donc « construire des routes, des trains, une économie forestière durable ». Avec les 10 milliards perçus de la Norvège, peut-on montrer aux Gabonais les infrastructures réalisées et le nombre d'emplois créés ?
Le marché du crédit-carbone est également soumis à la question de la bonne gouvernance. Il est quelque peu régi par des normes éthiques. Les acteurs, souvent de très riches entreprises, préfèrent financer directement des opérations à vocation écologique lorsqu’elles n’exigent pas que les fonds, issus des crédits-carbone, reviennent aux véritables bénéficiaires à l’instar des populations locales qui préservent les forêts. Elles érigent donc des garde-fous afin que ces fonds n’aillent pas alimenter la corruption. La partie n’est donc pas gagnée pour le Gabon avec ses scandales financiers à répétition.
Plus de trente années de complicité avec les Bongo, Lee White accomplit sa mission avec diligence, ferveur et efficacité, disposant, en cela, d’un double atout : la légitimité scientifique et ses compétences en matière de gestion de l’environnement. Lesquelles lui donnent une visibilité mondiale. On aurait applaudi à pleines mains, salué avec tambours et tams-tams si cette visibilité n’était pas au service d’un chef d’Etat illégitime qui instrumentalise la forêt gabonaise pour s'acheter une reconnaissance internationale.