La mémoire de l’esclavage au Jardin du Luxembourg : un monument pour l’amnésie ?...

« A Paris, la mémoire de l’esclavage est évoquée par une sculpture composée de trois modestes anneaux disposés dans un coin discret du Jardin du Luxembourg. Il me semblait que le choix d’ériger cette sculpture insignifiante dans un emplacement à l’abri des regards participait davantage d’une volonté d’amnésie que de mémorialisation de l’horrible crime contre l’humanité africaine. »

"Le Cri, l'Ecrit", sculpture à la mémoire de l'esclavage inaugurée au Jardin du Luxembourg en 2007 "Le Cri, l'Ecrit", sculpture à la mémoire de l'esclavage inaugurée au Jardin du Luxembourg en 2007

Ce texte est extrait d’une fiction à venir

 Le ciel était d’un bleu océanique au-dessus de Paris. Il n’y avait aucun nuage de pollution à l’horizon. Les Parisiens respiraient. Les oiseaux chantaient. Le retour de l’air sain, ils le devaient à la nouvelle mairesse Anne Hidalgo. Aussitôt élue, sa première grande décision fut de bannir la circulation automobile des voies qui longent la Seine. Puis de rétrécir les grands boulevards haussmanniens afin qu’aux abords, dans un futur propre, on puisse y planter fruits et légumes, aménager des potagers le long des Champs Elysées et des façades d’immeubles. La verdure devait y pousser à la verticale tels des lits de lichen sur les troncs d’arbres. Si les écolos du quartier du Marais se voyaient comme des enfants bénis du nouvel Eden d’Anne, les banlieusards et autres habitants férus d’autos, eux, maudirent la mairesse. Ils râlèrent pendant l’hiver planqués derrière leurs écrans. Puis arriva la douceur du soleil printanier. La joie des terrasses de cafés et des soirées bachata à la pointe de l’Île Saint-Louis. Les Parisiens dansèrent, avalèrent des litres de mojito et oublièrent.

Au Jardin du Luxembourg, le bal des beaux jours s’ouvrit avec des percussions traditionnelles japonaises. Chaque soir, trois musiciens habillés de kimonos samouraïs jouaient des tambours taikos sous le kiosque situé non loin de la Fontaine Médicis. Et ce n’était qu’une mise en bouche, disaient les ouvriers qui montaient une scène sur le parvis du Sénat et parlaient d’un opéra que la chambre haute du parlement allait offrir au peuple d’en bas. « Et peut-être », ricanaient-ils, « aurions-nous aussi droit à des fontaines de vin pour mieux amadouer la plèbe ? »

Je venais de quitter la Fontaine Médicis quand j’entendis des clameurs s’élever à l’entrée du métro Luxembourg. Des badauds s’étaient pressés autour d’un petit trio de jazz qui y jouait chaque après-midi un swing palpitant aux couleurs néo-orléanaises. Un swing à la clarinette et au piano baroque qu’accompagnaient certains jours une batterie et les cris intermittents du vendeur de marrons chauds.

Je poursuivis ma ballade en remontant le jardin du Luxembourg et tombai par hasard sur un monument érigé à la mémoire de l’esclavage. J’en avais déjà entendu parlé. Il s’appelait « Le cri, l’écrit ». Il était composé de trois anneaux dont j’imaginais d’emblée qu’ils évoquaient les chaines auxquelles étaient attachés les captifs africains lors de l’horrible traversée de l’Atlantique qu’on a appelée « Middle Passage ». La mémoire de cette douloureuse épreuve, qui dura plus de quatre siècles et vit l’Europe vider l’Afrique noire de sa population, était évoquée à Paris par trois modestes anneaux disposés dans un coin discret du jardin du Luxembourg. Je les contemplai et fus pris d’une envie de rire pour ne pas pleurer de ce qui m’apparaissait comme un acte manqué. Il me semblait que le choix d’ériger cette sculpture insignifiante dans un emplacement à l’abri des regards participait davantage d’une volonté d’amnésie que de mémorialisation de l’horrible crime contre l’humanité africaine. Cela se voyait d’ailleurs. Les Parisiens passaient devant la sculpture « Le cri, l’écrit » sans y prêter la moindre attention. A mille lieues des préoccupations de l’esclavage, ils déambulaient d’un pas nonchalant, le nez au vent, humant la fraîcheur printanière sous le feuillage des frênes, des hêtres pourpres et des marronniers. Je vis un couple s’arrêter devant la branche déployée d’un tilleul. L’homme en arracha une feuille, la passa sous les narines de sa compagne avant de l’embrasser. Puis tous deux inspirèrent : muuummm… Je ne pus m’empêcher de les imiter : muuummm…

 

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