Miscellanées scientifiques du mois d'août 2020

Au programme : faire des maths en laçant ses chaussures, les femmes qui ont révolutionné l'astronomie, la naissance du quinquina, fièvre jaune et colonisation, la raison pharmaceutique et ses avatars et ce mystérieux virus de l'hépatite C.

Ce mois-ci la publication des « miscellanées » est en avance d'une quinzaine de jours en raison d'une expédition quasi scientifique sur « les terres du loup » de son rédacteur. Et il donnera surtout des idées de lecture, que ce soit sur la plage (les livres de sciences s'accommodent très bien du sable, c'est mathématique ! ) à la campagne ou sur les sommets. Plus particulièrement une série d'ouvrages sur des maladies contagieuses qui permettent de réfléchir autrement à la pandémie de covid19. Évidemment, cela ne propose aucune « solution magique », seulement des questions et des interrogations supplémentaires. Mais bien poser une question, c'est déjà avancer un petit peu dans le chemin de sa résolution...

Faire des maths en laçant ses chaussures

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Il y a de nombreux ouvrages pour vous proposer une « initiation aux maths » pour celles et ceux qui y sont particulièrement rétifs. Celui que je vous propose illustre la « déraisonnable efficacité des mathématiques » par tout un ensemble d'exemples percutants, variés et portant sur l'ensemble des domaines couverts par les mathématiques (avec une certaine propension à sélectionner des problèmes issus de la « théorie des graphes », mais il est vrai que ce secteur particulier des mathématiques est « spectaculaire » et permet de formaliser nombre de processus de la vie quotidienne.

C'est à la fois amusant et bougrement pédagogique : vous y apprendrez la meilleure façon de lacer vos chaussures, comment réaliser des petits chiens en ballon, vous comprendrez pourquoi les virus ont ces formes si bizarres, vous comprendrez même que les opinions émises sur Facebook n'ont pas l'importance qu'on leur prête et nous donnent une image très déformée de « l'opinion publique ». L'auteur est également animatrice d'un blog sur la question réservée à celles et ceux qui maitrisent le castillan (c'est en cette langue que le blog est réalisé) https://mati.naukas.com/

Présentation de l'éditeur :

« Et si les mathématiques, au lieu d’être une science obscure, étaient un jeu ? De manière amusante et concrète, Clara Grima, professeure et chercheuse en mathématiques à l’université de Séville, blogueuse et chroniqueuse dans différentes émissions de la télévision espagnole, nous montre que les maths sont partout dans notre vie, y compris dans les circonstances les plus inattendues : lacer ses chaussures, compter des bonbons dans un bocal, réussir un créneau ou un selfie, faire passer un canapé dans un couloir, comprendre les « olas » dans un stade, prévoir la météo… Avec humour et pédagogie, l’auteure nous fait entrer en douceur et sans complexe dans le monde fascinant des grands théorèmes et des formules mathématiques : de la courbe de Bézier aux probabilités, en passant par les suites, les dérivées, la théorie des graphes et même les pavages de Penrose et le théorème de Bayes. Un livre instructif et joyeux pour nous faire (enfin) aimer les maths. »

Clara Grima - Je fais des maths en laçant mes chaussures - Éditions les Arènes - 2018 - 312 pages

Scientifiques oubliées : l’astronomie au féminin

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Il y a des secteurs de la recherche qui condensent de façon plus ou moins affirmée un certain machisme : il est connu que la biologie recèle plus de chercheuses de haut niveau que la physique fondamentale, non pas en raison de supposées « caractéristiques personnelles » des chercheuses, mais en raison d'un ensemble de facteurs sociologiques. L'astronomie n'a pas échappé à ce phénomène, et l'ouvrage cité est passionnant quand il montre comment les femmes ont en même temps été « empêchée » d'intervenir dans l'élaboration de cette science et sont quand même intervenues d'une façon déterminante dans celle-là.

C'est en effet comme « calculatrices » qu'elles ont déjà été recrutées en nombre : il fallait une « main d’œuvre » nombreuse, dévouée, taillable et corvéable à merci pour analyser le flot de données qui arrive à partir de la fin du XIXe siècle. Le meilleur exemple (soigneusement étudié par l'auteur) est celui du pool de calculatrices d’Edward Pickering surnommé d'une façon assez méprisante le « harem de Pickering ». Cette structuration d'un collectif d'humbles « travailleuses de la preuve » (parce que pour des raisons expliquées dans l'ouvrage, ce sont toutes des femmes) découle du développement de la « spectroscopie », un moyen fabuleux d'investigation qui permettra de comprendre la nature même des astres et de déterminer une classification pertinente.  En décomposant la lumière issue d'une étoile, on obtient une sorte de « carte d'identité » de l'étoile en question. Et on s'est très vite rendu compte de « régularités » pertinentes que ces « calculatrices » se sont empressées de chercher à interpréter.

C'est là où l'ouvrage devient passionnant, car cela n'a pas été sans lutte ni sans résistance de l'institution scientifique. C'est cette fabuleuse histoire qui nous est comptée, au travers de femmes remarquables (et remarquées). Car ces femmes étaient du point de vue « scientifique » des « prolétaires » : un ouvrier qui « fait le job » et ne pose surtout pas de question. Les questions sont réservées aux « vrais scientifiques » !

Mais ces femmes ont toute un courage et une volonté inébranlable ! Une de mes préférées est Vera Cooper Rubin, qui avait le chic pour poser des « questions gênantes ». Elle a longtemps été très contestée en raison de ses fameuses questions, questions qui sont maintenant au centre des problématiques les plus intéressante de l'astrophysique : où est donc la mystérieuse « matière noire » ? Et l'énergie noire ? Vera Cooper Rubin a posé la question face aux réactions goguenardes de ses collègues. Mais ses interrogations sont devenues celles de tout le milieu...

Un des récits les plus passionnant rappelle la difficulté qu'elle a eu (et elle n'est pas la seule) à pouvoir ne serait-ce que de rentrer dans un observatoire. Elle restera célèbre dans le milieu pour avoir été la première à avoir le droit de pénétrer dans l'observatoire du mont Palomar, interdit aux femmes « parce qu'il n'y a qu'une seule toilette » ! Avec une signalétique sans ambiguïté montrant que cet endroit est réservé aux hommes. Vera Cooper Rubin s'empressera d'y rajouter un symbole féminin... Des fois, les progrès scientifiques tiennent à peu de chose...

Vera Cooper Rubin s'est beaucoup battue pour que les femmes puissent avoir également le droit de participer aux sciences. Ses principes tiennent en trois points :

« Je vis et je travaille en partant des trois principes suivants :

  1. il n'existe aucun problème scientifique qu'un homme peut résoudre et qu'une femme ne pourrait pas ;
  2. à l'échelle de la planète, la moitié des neurones appartiennent aux femmes ;
  3. nous avons tous besoin d'une permission pour faire de la science, mais pour des raisons profondément ancrées dans notre histoire, cette permission est bien plus souvent donnée aux hommes qu'aux femmes. »

Mais évidemment elle n'est pas la seule et l'ouvrage présente un nombre conséquent de ces femmes qui ont dues se battre pour s'imposer dans un monde « interdit aux femmes ». Le constat final nous incite d'ailleurs à ne pas relâcher notre attention : si beaucoup a été fait, beaucoup reste également à faire... 

Outre une étude toute à fait passionnante de sociologie de la science, l'ouvrage est aussi remarquable dans l'explication fournie aux phénomènes observés et présentés avec pédagogie et clarté ! Bref, un ouvrage indispensable, surtout si on s'intéresse au domaine...

Présentation de l'éditeur :

« Qui a découvert un nombre exceptionnel de comètes et d’astéroïdes ? Une femme. Qui a permis d’organiser la population stellaire ? Des femmes. Et la loi permettant d’arpenter l’univers ? Encore et toujours… une femme ! Pourtant, quand il s’agit de citer au hasard un « astronome historique », on pense le plus souvent à des hommes : Galilée, Copernic, ou plus près de nous, Hubble. Certes, au cours des siècles, les femmes n’ont guère eu l’occasion d’accéder aux sciences en général et à l’astronomie en particulier. Est-ce pour autant une raison de croire en l’absence totale de leurs contributions ?
À rebours des idées reçues, Yaël Nazé retrace le parcours de quelques scientifiques importantes qui ont en commun une particularité : leur sexe. L’ouvrage suit la trame des grandes découvertes, chaque domaine donnant lieu à une description des phénomènes astronomiques concernés et à un récit où l’on retrouve les grandes figures féminines de l’astronomie.

Yaël Nazé - L'astronomie au féminin - CNRS Editions - 2014 - 192 pages

La colonisation du savoir : comment on a découvert le quinquina

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La découverte du « nouveau monde » a donné lieu à d'innombrables découvertes : de nouvelles plantes (la tomate, la pomme de terre, le maïs, le haricot) de nouveaux animaux (la dinde) mais aussi de nouveaux médicaments. C'est cette dernière aventure qu'il nous est donné de connaitre. C'est que les conquérants vont découvrir un véritable trésor. Les « indiens » sont en fait dépositaires d'un trésor de plantes médicinales d'une valeur incomparable : la première est le bois de Gaïac qui permet de traiter la syphilis et surtout l'écorce du Quinquina qui permet de traiter les « fièvres quartes » (ainsi était nommé le paludisme)  qui empoisonnent la vie des populations proches de marais (en particulier à Rome, ce qui impactait aussi les cadres de l'église) 

Cette présentation se fait en montrant l'état de la médecine occidentale de l'époque, et une série de phénomènes qui entraine une véritable « révolution médicale » à l'époque. En particulier avec la mise au point par les jésuites du traitement à base de quinquina qui va leur apporter une grande partie de leurs revenus. C'est que plusieurs logiques contradictoires sont a l'oeuvre : une logique qui est celle de la « colonisation », celle des valeurs de l'époque, qui subissent un bouleversement complet, celles de multiples « traductions » qu'impliquent le passage d'une société donnée à une autre société tout a fait différente.

C'est ainsi que d'autres « médicaments » vont être aussi importés des « Indes », même s’ils ne sont plus reconnus comme tels : en particulier le tabac et le cacao. Mais il y a également une « légende noire » pour ce qui concerne certains produits (les abortifs en particulier, dont les indiens se sont fait une spécialité)

Présentation de l'éditeur :

« Tabac, coca, quinquina, cacao, gaïac, peyotl, poisons, abortifs De 1492 au milieu du XVIIIe siècle, les Européens s'approprient en Amérique d'innombrables plantes médicinales. Au moyen d'expéditions scientifiques et d'interrogatoires, ils collectent le savoir des Indiens ou des esclaves pour marchander des drogues, et élaborent avec elles les premières politiques de santé. Dans le même temps, inquisiteurs et missionnaires interdisent l'usage rituel de certaines plantes et se confrontent aux résistances des guérisseurs. Botanique, fraudes et sorcellerie : entre les forêts américaines et les cours du Vieux Monde, ce livre raconte l'expansion européenne comme une colonisation du savoir.

Samir Boumedienne - La colonisation du savoir, une histoire des plantes médicinales du nouveau monde - Éditions des mondes à faire - 2016 - 378 pages

La fièvre jaune au Brésil : entre science et politique

La fièvre jaune a été une préoccupation majeure du temps de la colonisation dans la mesure où elle touchait en premier lieu les colonisateurs. Pour la France, la naissance de la médecine coloniale est consécutive au désastre de la tentative de colonisation de Madagascar où la troupe française est décimée par une épidémie de fièvre jaune. Mais elle affecte très souvent les tentatives coloniales françaises que ce soit à Haïti où elle réduit au silence les troupes coloniales expédiées à Haïti en 1806, que ce soit au Sénégal (en 1875, une épidémie de fièvre jaune emporte presque toute la colonie française de Gorée) mais aussi en Cote d'Ivoire. 

En Amérique latine, le Brésil est particulièrement en pointe sur la question des recherches sur le vecteur de l'épidémie. Bien que les premières découvertes du moustique comme vecteur de la maladie soient attestées pour Cuba, c'est bien au Brésil que la recherche va faire le plus de découvertes concernant cette maladie. Ces découvertes sont en fait produites par la confrontation de trois types d'intervenants : d'une part les médecins brésiliens, d'autre part l'institut Pasteur et de l'autre son grand adversaire l'institut Rockefeller. 

C'est l'étude des stratégies mises en œuvre par ce dernier qui justifie la lecture passionnante de cet ouvrage. Car il y a une sorte de continuité entre « l’institut Rockefeller » et la « Bill Gates Fondation», ne serait-ce que par des valeurs partagées, un style d'intervention « bien américain » et également une référence commune : à l'époque, l'institut est dirigé par un certain Frederick Gates qui s'il n'est pas un parent proche de la famille de Bill Gates lui est quand même apparenté. 

Mais la véritable richesse de l'ouvrage n'est pas dans son coté « idéologique » mais dans la rencontre entre celle ci et les nombreuses questions scientifiques à résoudre. Problèmes par ailleurs encore ouverts, puisque la fièvre jaune continue d'étendre ses ravages dans les pays tropicaux comme l'indique la carte de prévalence ci-dessous.

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Présentation de l'éditeur : « La fièvre jaune, une maladie fulgurante, dramatique (" le vomi noir ") et très souvent mortelle, fut surnommée " la malédiction des tropiques " puisqu'elle s'attaquait en priorité aux nouveaux arrivants dans les pays chauds.
Elle fut de ce fait un obstacle sérieux à la colonisation, mais aussi à l'immigration dans ces pays et à leurs contacts avec le reste du monde.
La description vers 1900 du rôle du moustique Aedes aegypti dans la transmission de la fièvre jaune a ouvert la voie à l'élimination de ce fléau.
Entre 1900 et 1945, des chercheurs de l'Institut Pasteur de Paris, ceux de l'International Health Division de la Fondation Rockefeller à New York, et de nombreux médecins, administrateurs et politiciens brésiliens ont multiplié les efforts pour contrôler la fièvre jaune au Brésil.

Ces efforts ont stimulé la circulation des connaissances scientifiques entre les pays occidentaux et ceux de l'Amérique latine.
En parallèle, la lutte contre la fièvre jaune a joué un rôle important dans des tentatives d'assainissement de l'intérieur du Brésil, et plus largement dans l'aspiration à construire une nation brésilienne unie et dotée d'une identité spécifique.
Elle fut aussi rattachée aux débats et aux controverses autour de la modernisation du Brésil et l'acceptation ou le rejet du modèle occidental.
De ce fait, la diffusion des savoirs scientifiques, des techniques de laboratoire et des approches de santé publique utilisés pour combattre la fièvre jaune fut inséparablement liée à la propagation des pratiques administratives, des concepts culturels et des idées politiques.

Au-delà de l'intérêt qu'elle présente par elle-même, l'histoire de la lutte contre la fièvre jaune au Brésil soulève ainsi de nombreuses questions touchant aux problèmes de transfert de science et de technologie du centre vers la périphérie, aux rapports entre travail de terrain et recherches en laboratoire, au contrôle médical des populations et aux modalités de prise de décision en matière de santé publique. »

Llana Löwy - Virus Moustiques et modernité : la fiévre jaune au Brésil entre science et politique

Le médicament qui devait sauver l’Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies

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La trypanosomiase africaine (maladie du sommeil) ravage depuis longtemps l’Afrique. C'est une maladie qui touche surtout des régions forestières isolées, raison pour laquelle on ne lui a pas accordé grande importance (et surtout, elle ne touche pas spécialement les colons, or c'est eux qui sont traités en urgence absolue par la médecine tropicale. Mais une situation inédite va transformer en profondeur cette situation : pendant la seconde guerre mondiale, les champs d'hévéa du Vietnam sont occupés par les japonais ce qui entraîne l'empire colonial français à transformer une partie du Congo en plantation pour fabriquer le caoutchouc indispensable à la production industrielle. Cela entraîne à son tour une flambée épidémique de « maladie du sommeil », et celle-ci devient une priorité pour le pouvoir colonial car elle affecte également la production.

C'est là que va se nouer une découverte qui selon ses promoteurs pourrait régler à jamais cette question : la découverte d'un traitement efficace contre la « maladie du sommeil » en utilisant une « molécule miracle » la pentamidine. Cette recherche est en fait celle d'une collaboration entre plusieurs pays colonisateurs (la France, l’Angleterre et la Belgique) mais c'est une firme française qui va mettre au point un procédé qui promet la fin des épidémies ravageuses de la « trypanosomiase africaine » : la « Lomidinisation préventive » (la Lomidine est le nom commercial de la pentamidine). Celle-ci est considérée comme une sorte de vaccination, un traitement hautement efficace qui permet d'évoquer l'éradication de la maladie. Évidemment, il n'y a pas encore de tests « en double aveugle » et les résultats « miraculeux » ne le sont qu'en raison de l'imprécision statistique de la médecine coloniale. Par contre (et c'est sans doute un aspect trop peu évoqué par l'ouvrage) les bénéfices pour Rhône-Poulenc sont eux bien réels ! 

Ce qui est passionnant dans cet ouvrage, c'est la description circonstanciée de la « médecine coloniale industrielle » qui se met alors en place. Une véritable « usine à vacciner » se met en place  : on réunit ensemble la population totale de plusieurs villages, on met en place un « centre de traitement » en toile de tente comprenant un pôle de test de la maladie et un pôle de traitement. Des auxiliaires africains sont formés rapidement et doivent piquer des centaines de patients dans la journée. 

Le hic, c'est que cela ne va pas sans problèmes ni dégâts. Au début, ces mesures sont recherchées, attendues. Mais très rapidement, les populations locales s'aperçoivent que l'efficacité tant vantée n'est pas toujours au rendez-vous et des mesures d’hygiène insuffisantes ont des effets catastrophiques : plusieurs campagnes se sont terminées par des morts. 

Ces catastrophes sont niées par les autorités locales d'autant plus qu'elles se passent dans le contexte d'une remise en cause du système de domination colonial (entre la fin des années 50 et le début des années 60) 

Mais elles vont être lentement digérées par « le systéme ». Rhône-Poulenc devenu Sanofi va lentement oublier ses promesses dilatoires, ses essais truqués, ses bénéfices considérables... Et ce n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage que de nous rapporter cette histoire oubliée... 

Présentation de l'éditeur : « C’est l’histoire d’une piqûre magique, qui devait débarrasser l’Afrique d’une maladie qui décimait le continent. C’est l’histoire d’un scandale pharmaceutique oublié, enterré par les pouvoirs coloniaux de la fin des années 1950.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les médecins des colonies font de l’éradication de la maladie du sommeil leur priorité. Un nouveau médicament vient d’être découvert : la Lomidine. Dans l’enthousiasme, de grandes campagnes de « lomidinisation préventive » sont organisées dans toute l’Afrique. La méthode connaît quelques ratés – la molécule se révèle inefficace et dangereuse – mais ils ne freinent pas les médecins, au contraire. Il faut « lomidiniser » l’intégralité des populations, de gré ou de force.
Ce livre montre comment les médecins s’obstinèrent à utiliser un médicament pourtant dangereux, au nom du rêve d’une Afrique libérée de la maladie ; comment la médecine a été un outil pour le colonialisme ; comment elle a servi de vitrine à l’« humanisme » européen et de technique de surveillance et de répression. La petite histoire de la Lomidine ouvre une fenêtre sur le quotidien des politiques coloniales de modernisation, révélant leur envers : leurs logiques raciales, leur appareil coercitif, leur inefficacité constitutive, et la part de déraison inscrite au coeur du projet de « mise en ordre » de l’Afrique par la science et la technique.
Guillaume Lachenal renouvelle le regard sur le gouvernement des Empires, qu’il saisit dans son arrogance et sa médiocrité, posant les jalons d’une anthropologie de la bêtise coloniale.

Guillaume Lachenal - Le médicament qui devait sauver l'Afrique, un scandale pharmaceutique aux colonies - Les empêcheurs de penser en rond - 2014 - 286 pages 

La raison pharmaceutique, entre biotech et psychanalyse

La maladie mentale continue à recéler une vraie difficulté à nommer le désordre que l'on veut combattre. En ce qui concerne les maladies qui affectent le corps, il suffit de désigner l'organe touché (comme les hépatiques sur lequel nous reviendrons) ou sur la nature du virus ou du microbe.

C'est un peu plus complexe pour la « maladie mentale ». C'est ainsi qu'on a des maladies dont la nomenclature évolue au fil de considérations qui se situent plus dans la façon dont on entend traiter ces désordres que sur une classification « objective » des maladies en question. C'est ainsi que le « trouble maniaco-dépressif » est devenu un trouble bipolaire...

Et c'est à partir de cette difficulté qu'il faut envisager la possibilité pour une firme éminente du monde des biotechs « Genset » de mettre au point par génie génétique des tests diagnostics de ces désordres. Cette difficulté est encore accentuée parce que le terrain de recherche et d'expérimentation qu'ils se sont fixés se situe en Argentine, patrie incontestable de la psychanalyse. 

Entrer dans les méandres de cette expérimentation a quelque chose de follement passionnant. Comme l'éditeur le précise, c'est une « aventure » : la science en train de se faire, avec ses forces, ses faiblesses, ses découvertes et ses impensés... Mais c'est aussi bien inquiétant, surtout si on le relie aux inquiétudes du présent : on voit ce que donne le néo-libéralisme en matière de santé, les logiques discursives et administratives de « Big Pharma », un monde qu'on nous prépare et qui ressemble plus a « Big Brother » qu'aux avenirs enchantés de la science triomphante qu'on nous présentait à la fin du XIXe siècle... 

Présentation de l'éditeur : « Ce livre raconte une aventure. Un sociologue des sciences débarque en Argentine pour y suivre une entreprise de biotech française, Genset, dont le projet est d'identifier les gènes supposés être à l'origine de troubles mentaux. Genset a choisi l'Argentine parce que c'est moins cher. Son objectif est de déposer des brevets sur les gènes, obligeant ceux qui les utiliseront pour mettre au point des tests de diagnostic ou de nouveaux médicaments, à lui payer des royalties.
On comprend, chemin faisant, la manière dont s'impose une nouvelle psychiatrie biologique mondialisée née aux Etats-Unis. C'est aussi bien les manières de travailler des psychiatres, des psychanalystes que l'avenir des patients qui en sont profondément bouleversés.
L'industrie pharmaceutique dispose désormais d'outils performants qui lui permettent de savoir tout ce qui se passe dans la relation médecin-patient que l'on croyait naïvement préservée de toute ingérence. Elle a aussi les moyens de faire échouer les projets des sociétés de biotech comme Genset. »

Andrew Lakoff - La raison pharmaceutique - Les empêcheurs de penser en rond - 2008 

Requiem pour un virus : l'hépatite C et ses multiples aventures

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Comment découvre-t-on une nouvelle maladie et comment met-on au point un traitement ? L'hépatite C est un cas de figure intéressant. Découverte dans les années 70, elle se situe au départ dans la continuité de deux maladies bien connues : l'hépatite A et l'hépatite B  L'hépatite A est la forme la moins dangereuse de la maladie. Par contre l'hépatite B cause des ravages, en particulier en raison de son haut taux de contagion (mille fois plus élevé que le VIH) L'hépatite C a été découverte dans les années 70 parce qu'on a trouvé des hépatites « non A non B » dans le milieu des transfusés. Le gros problème de cette forme d'hépatite, c'est sa longue période au terme duquel on peut constater des ravages : elle donne des cirrhoses et des cancers du foie qu'au bout d'une trentaine d'années. C'est pourquoi elle a longtemps été considérée comme relativement « anodine » (et donc clairement pas une priorité). On s'est également rendu compte que le virus (particulièrement sournois) ne s'attaquait pas qu'au foie... 

Reste un compte-rendu intéressant de la façon dont ce genre de problème de santé est pris en considération, d'une façon un peu trop hagiographique par moment. L'éradication de l'hépatite C est évoquée par exemple, mais on ne cite pas le plus grand obstacle a cet objectif, la rapacité des firmes pharmaceutiques qui commercialisent fort cher des traitements et les limitent aux pays les plus riches par voie de conséquence. 

Présentation de l'éditeur : « Milieu des années 1970. Une maladie du foie inconnue fait son apparition, probablement virale, qui n'est ni une hépatite A, ni une hépatite B. D'abord jugés bénins, les symptômes se font vite inquiétants. Malgré tous les efforts de la communauté médicale et scientifique mondiale, le virus demeure invisible et se propage... Quarante ans plus tard, démasqué, il vit ses derniers moments. Aujourd'hui, l'hépatite C peut être guérie à presque cent pour cent.
Des patients qui ont souffert de la maladie aux médecins et aux scientifiques qui l'ont vaincue, cet ouvrage met en scène les principaux acteurs de cette fulgurante histoire. Un peu moins de cent mille malades restent à soigner en France. Après cette ultime bataille, la dernière heure de l'hépatite C aura enfin sonné dans l'Hexagone. Et bientôt partout dans le monde ? »

Laurence Decréau - Requiem pour un virus, une bréve histoire de l'hépatite C - Editions Autrement - 2019 - 125 pages 

 

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