Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Billet de blog 9 oct. 2012

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Les vendeurs de doute : 2/3 la « guerre du tabac », mère de toutes les batailles

  Après le premier article d'une série de trois dédié à l'analyse et à l'histoire du lobby scientifico industriel, le deuxième sera consacré aux évolutions consacrées par la création d’un lobby d’abord mis sur place par l’industrie du tabac pour nier la responsabilité de son produit dans la survenue de cancers graves, puis ensuite utilisée dans plusieurs  circonstances différentes, touchant en général de grave problèmes environnementaux ou éthiques : la même équipe qui a été utilisée par l’industrie du tabac pour nier leurs responsabilités dans le cancer du poumon, ou de celles du  tabagisme passif comme danger majeur de santé publique   sera ensuite utilisée pour justifier l’initiative de défense stratégique de Ronald Reagan, puis la question des pluies acides, de la responsabilité des CFC dans la destruction de la couche d’ozone, pour enfin terminer avec les pétroliers par nier le caractère anthropique du réchauffement climatique ! 

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Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après le premier article d'une série de trois dédié à l'analyse et à l'histoire du lobby scientifico industriel, le deuxième sera consacré aux évolutions consacrées par la création d’un lobby d’abord mis sur place par l’industrie du tabac pour nier la responsabilité de son produit dans la survenue de cancers graves, puis ensuite utilisée dans plusieurs  circonstances différentes, touchant en général de grave problèmes environnementaux ou éthiques : la même équipe qui a été utilisée par l’industrie du tabac pour nier leurs responsabilités dans le cancer du poumon, ou de celles du  tabagisme passif comme danger majeur de santé publique   sera ensuite utilisée pour justifier l’initiative de défense stratégique de Ronald Reagan, puis la question des pluies acides, de la responsabilité des CFC dans la destruction de la couche d’ozone, pour enfin terminer avec les pétroliers par nier le caractère anthropique du réchauffement climatique !

Une des particularités importante de ces secteurs d’activité par rapport aux tactiques et stratégie mises en œuvre par les contempteurs de l’essence plombée fut le caractère totalement minoritaire des avis scientifiques qui leurs étaient favorable. Contrairement à Du Pont de nemour et General Motors, qui a pu mettre aux places de pouvoir des hommes liges qui  régentaient totalement les institutions censées garantir les intérêts (et la santé) des populations, l’industrie du tabac était face à un milieu de scientifiques qu’ils ne contrôlaient absolument pas, et qui étaient largement indépendants d’eux, et assez vite très défavorable (d’autant que la stratégie qui consistait a subventionner largement la recherche pour mieux en définir les objectifs à été jugée comme totalement contraire aux exigences déontologiques de la profession par nombre de praticiens en oncologie. Une nouvelle stratégie fut alors mise en place : jouer sur le doute, attaquer ad hominem les chercheurs, dénoncer la « junk science et jouer sur le doute, sur la part d’impondérable et d’incertitude de toute science véritable.

L’essaimage du lobby sur plusieurs champs d’interventions, concernants plusieurs industries fut également une source importante d’évolution de ces lobby, en échangeant les « cultures » d’entreprises (par exemple, l’industrie du tabac pronait l’intervention forte de « de communication » ainsi que de conglomérats d’avocats alors que l’intervention dans les problématiques de l’IDS (la fameuse « guerre des étoiles de Reagan, sur lequel nous reviendrons)

Des experts multi compétents furent aussi de la partie, à l’origine même de la création du lobby. Deux scientifiques (sur lesquels nous reviendrons) y jouérent un role éminent

La politisation de la science aux Etats unis (ou ces lobby sont particuliérement liés aux franges les plus réactionnaire de la droite locale) ne doit pas nous abuser, puisque nous verrons dans le troisiéme article de cette série que cet engagement (à « droite » de l’échiquier politique américain) n’a rien d’automatique, et que le lobby responsable du scandale de l’amiante en France puise ses racines dans l’ensemble des valeurs politiques (et en particulier ce scandale et la façon dont il a été traité serait inimaginable sans la place bien particulière du véritable créateur du « comité permanent amiante », qui fut un ex communiste ayant gardé beaucoup de relations dans le monde syndical.)  

En France aussi une collaboration a eu lieu entre l’industrie du tabac et certains spécialistes du cancer grassement payée par cette derniére pour refuser la responsabilité de cette derniére ou du tabagisme passif dans nombres de cancer.

« La bataille du tabac » : tabac et cancer dans les années 50

Il peut paraitre évident aujourd’hui d’incriminer la responsabilité du tabac dans nombres de cancers, a  commencer par celui du poumon. Cette évidence a été au contraire une rude bataille entre la plupart des oncologues (les médecins spécialiste du cancer) et l’industrie du tabac, arcboutée sur ses formidables bénéfices.  La responsabilité du tabac est mise en cause a partir de 1948 par une série de résultats significatifs et convergents. L’industrie déclanche une bataille juridique visant a discréditer « ses adversaires » en les contraignant à perdre leur temps devant les tribunaux et à etre condamné à de lourds « dommages  et intérêts ». La menace du cancer du poumon n’a été réellement prise au sérieux qu’à partir de 1950, année de parution des études épidémiologiques des Américains, le docteur Evarts A. Graham et son étudiant Ernest Wynder Les fabricants prennent alors très au sérieux le risque que cette découverte fait planer sur leur commerce lucratif. Ils contestent d’abord les résultats de ces études au motif que le mécanisme biologique n’est pas connu et que la causalité entre consommation de tabac et cancer du poumon n’est donc pas établie. De nombreux articles sur le cancer du poumon, continuent à paraître et ont un impact auprès du public. Cela amène finalement les fabricants de tabac à réagir dès 1952 en commercialisant la cigarette à filtre, que les fumeurs adoptent massivement, bercés par l’illusion (entretenue par de campagnes massives de publicité) qu’elle diminue les risques sur leur santé. Mais la bataille d’arrière garde ne sert qu’a repousser les mesures indispensable, et une mise en  évidence officielle est actée dès 1957 aux Etats-Unis par le US Public Health Service qui avait conclu que « le principal facteur de l’augmentation du cancer du poumon » résidait dans la consommation du tabac. Peut-être sentant le risque, l’industrie du tabac passe un contrat avec une agence de relations publiques, crée « Tobacco Industry Research Committee » et lance une campagne sur le thème du doute scientifique et de l’absence de preuves.

Ce rapport de 1964 va tout de même obliger les fabricants à apposer un avertissement de dangerosité sur les paquets l’année suivante, en 1965. Paradoxalement, cette mesure va éviter à l’industrie des « procès en responsabilité » puisque le consommateur ne peut plus prétendre ignorer des risques qui sont écrits noir sur blanc sur l’emballage du produit. La position des fabricants est alors la suivante : « personne ne vous a obligé à fumer, les risques sont de notoriété publique, vous êtres responsable de ce qui vous arrive et cette pratique relève du libre choix du consommateur ». C’est la même ligne de défense qui sera adoptée plus tard lors des premiers procès contre l’industrie de la restauration rapide, attaquée par certains obèses qui les estiment responsables de leur état. Ce en quoi les « anti-tabac » répondent que la nicotine prive le fumeur de sa liberté et de son libre arbitre en le rendant dépendant. L’argument des publicités trompeuses n’a plus cours à cette époque puisque les fabricants ont abandonné les allégations fantaisistes sur les bienfaits de leur produit. Pour exemple et mémoire, en 1930, Luky Strike lance l’idée que la cigarette est un moyen de rester mince et sa première campagne invite à consommer une Luky plutôt qu’une sucrerie « Reach for a Lucky instead of a sweet » ou encore Philip Morris qui en 1956 fait la promotion de sa dernière cigarette si délicieuse et douce (« enjoy the gentle pleasure ») qu’il en est aussi fier qu’une maman peut l’être de son nouveau né.

Scientifiques minoritaires

La constitution d’un « loby scientifique » apte a pouvoir intervenir dans le débat scientifique fut dés lors une des priorités des industries du tabac. Elles tentérent de débaucher quelques « vedettes » du secteur de la santé public avec un succés tout relatif. Pourtant elles injectèrent des sommes considérable dans le domaine de la santé en général et de l’oncologie en particulier, avec une seule exigence explicite : que les études (richement payées) ne mettent jamais en cause le tabac comme responsable du cancer

Pour répartir ces sommes considérables à l’époque, un comité fut créé avec à sa tête un scientifique emblématique des aléas de la guerre froide

Frederick Seitz (4 Juillet 1911 - Mars 2, 2008) était un physicien américain et un pionnier de la physique du solide . il  a été président de l'Université Rockefeller , et président de l' Académie nationale américaine des sciences entre 1962 et 1969, mais sa position « vat en guerre » sur le vietnam l’a coupé de la plupart des étudiants, et de la grande majorité des professeurs de ces années là. .  Il a été le récipiendaire de la Médaille nationale des sciences, de la NASA Prix d'excellence de la fonction publique, et de beaucoup d’autres décorations honorifiques . Il a fondé le Laboratoire de recherche sur les matériaux Frederick Seitz à l'Université de l'Illinois à Urbana-Champaign et plusieurs autres laboratoires de recherche de matériaux à travers les États-Unis.

C’est cet homme au passé prestigieux mais relativement marginalisé dans son millieu d’origine (scientifique) qui fut recruté par l’industrie du tabbac pour prendre la tête de son lobby scientifique. Bien que ses compétences scientifiques ne lui donnaient a priori aucune compétence dans le domaine traité, il avait de solides convictions eugénistes, qui l’ont convaincu que les différents cancers étaient tous d’origine essentielement génétique. Cela tombait bien, puisque c’était précisément la conviction que voulait faire circuler l’industrie du tabac. Il allait avoir un adjoint et « âme damnée » en la personne du docteur clarence Cook Litte, dit CC Litle. Le docteur Clarence Cook Little était un scientifique spécialisé dans les affections d’origines génétiques, aux opinions clairement eugénistes et réactionnaires.  Lui aussi, après une carriére réussie mais qui l’avait laissé amer et dépité, était sur une voie de garage. Son dernier poste important, de 1954 à 1969, se déroulera dans l’industrie du tabac puisqu’il deviendra  le directeur scientifique du Conseil consultatif scientifique de l' industrie du tabac Research Committee (rebaptisé Conseil pour la recherche sur le tabac en 1964). Dans ce rôle, il sera considéré comme le chef de file scientifique de l' industrie du tabac et a surpervisera un budget de recherche considérable lui permettant d’attribuer des subventions à des centaines de scientifiques. Au début de l’années 70, il déclarera : «il n'ya pas de lien prouvé de cause à effet entre le tabagisme ou toute autre maladie». CC Little  est mort d'une crise cardiaque en 1971 à l'âge de 83 ans.

Tabagisme passif

Après la bataille perdue sur la responsabilité du tabac sur la survenue de nombres de cancer du poumon, la deuxiéme bataille a opposée les mêmes forces quelques années après, celles de la question du « tabbagisme passif ». L’enjeu pour l’industrie était tout autre : elle pouvait toujours tenter de faire prévaloir le fait que le fumeur « actif » était complice consentant mais celui qui attrape une maladie quelconque parce qu’il a circulé dans un lieu enfumé pourrait parfaitement se retourner contre l’industrie. La réaction a donc été rapide et forte.  Ici, un programme fut élaboré, le projet Whitecoat, pour « renverser les conceptions scientifiques et populaires que le tabagisme passif est dangereux ». Des scientifiques furent recrutés, les mêmes think tanks furent mis à contribution, des icones furent utilisées (S. Stallone) et un argumentaire basé sur les notions de liberté et de tolérance fut mis en œuvre. La stratégie est « paralysis by analysis » ; insister sur la nécessité d’avoir toujours plus de données avant de décider.

il faut d'abord revenir en 1981. Cette année-là, le 17 janvier, le British Medical Journal publie les résultats d'une grande enquête épidémiologique montrant, sans ambiguïté, le lien entre tabagisme passif et cancer du poumon. L'étude menée par Takeshi Hirayama (Institut national de recherche sur le cancer, Tokyo) est solide. Plus de 91 000 femmes, non fumeuses et âgées de plus de 40 ans, recrutées sur l'ensemble du territoire nippon ont été suivies pendant près de quinze années : celles qui partagent la vie d'un fumeur montrent un risque de cancer pulmonaire accru, proportionnel à la quantité de cigarettes quotidiennement consommées par leur compagnon... Dans les années suivantes, une abondante littérature confirmera et renforcera ce constat.


Pour les cigarettiers, le risque se concrétise vite. Dès le milieu des années 1980, une trentaine d'Etats américains considèrent que les preuves scientifiques apportées suffisent à bannir la cigarette des lieux publics. D'où une baisse de la consommation. La réaction ne se fait pas attendre.

Pour éviter la contagion, les industriels mettent sur pied un réseau mondial de ceux qu'ils nomment dans leurs documents internes les "blouses blanches" : des scientifiques secrètement rémunérés par eux comme consultants. De fait, pour n'avoir aucun contact direct avec les cigarettiers, c'est le cabinet d'avocats Covington & Burling, (habituel partenaire de cette industrie) qui s'occupe de recruter les "blouses blanches", de les payer, de les défrayer et de rendre compte de leurs activités.


Un mémo interne de Philip Morris, daté d'avril 1988, décrit en termes simples l'objectif du projet : "Il permettra de continuer d'utiliser l'argument selon lequel il n'y a pas de preuve scientifique convaincante que l'ETS représente un risque pour les non-fumeurs." Une autre note interne, datée de février de la même année, explique qu'il devra "disperser les suspicions de risques" - en mettant systématiquement en avant d'autres polluants de l'air intérieur.

Les données scientifiques sur les méfaits du tabagisme et du tabagisme passif sont si solides et complètes que l’industrie doit les discréditer si elle veut pouvoir contourner ou saper la législation antitabac. « Notre fonds de commerce, c’est le doute », a fait un jour observer un cadre du secteur, « parce que c’est le meilleur moyen de remettre en question les preuves ancrées dans l’esprit du grand public. Et aussi parce que du doute naît la polémique. »

En s’attelant par des manoeuvres insidieuses à semer le doute sur les méfaits du tabagisme passif, la dépendance liée à la nicotine ou encore les conséquences désastreuses de la consommation de tabac, l’industrie du tabac a favorisé l’émergence d’une activité économique pesant plusieurs millions de dollars dont l’objet est de jeter le discrédit sur les recherches de la communauté scientifique. Ces consultants se sont attelés avec de plus en plus de force à détourner les travaux des spécialistes ainsi qu’à créer de l’incertitude scientifique et à l’amplifier, de sorte à influencer les décisions à l’avantage du secteur. Ce faisant, ils ont non seulement retardé l’application des mesures antitabac, mais également fragilisé les garanties de santé publique et créé des obstacles qui rendront plus difficile pour le législateur, les pouvoirs publics et les tribunaux de répondre aux futures menaces.

L’invention de  la « mauvaise science »

La bataille pour repousser la reconnaissance du tabac comme une cause majeure de cancer (et donc de santé publique) s’était terminée d’une façon totalement négative pour l’industrie du tabac. Le passage a une seconde phase, visant à s’opposer à l’incrimination du tabagisme « passif » (qui ne concernait plus les seules fumeurs, mais l’ensemble de la population) va amener un changement stratégique dans la façon dont les cigarettiers vont mener cette bataille : il ne s’agit plus d’avoir une politique de communication adéquate, mais aussi d’attaquer la partie adverse, et de faire reconnaitre la « mauvaise qualité » des analyses qui condamnent leur industrie : la «junk science » comme expression allait être inventé par les « communicateurs » et les avocats de Reynolds  LDT  un des plus important fabricant de tabac américain

Ils allaient fonder pour cela une institution co dirigée par le lobby du tabac (en particulier Phillip Morris) et de la production de produits chimiques Le TASSC se donnait comme objectif la défense d’une « bonne science », ce qui était évidemment une impôsture. La même équipe qui fournissait habituelement au lobby du tabac ses arguments « scientifiques » allaient servir dans une vision plus « généraliste » : il ne s’agissait pas uniquement de lutter contre les scientifiques qui mettaient en cause leurs produits, mais aussi (et surtout) de redéfinir les critéres de scientificité, en particulier à l’égard du grand public.

Il s’agissait pour l’essentiel des mêmes protagonistes déjà rencontré, mais un nouvel arrivant allait prendre de plus en plus d’importance, le spécialiste du climat Steve Meloy dont le site «Junk Science » allait prendre de plus en plus d’importance en particulier lors de la discussion autour du réchauffement climatique.

La constitution d’un lobby multipolaire

Une évolution déterminante de ce lobby est qu’il allait se détacher de son « industrie » d’origine pour intervenir dans toute une série de querelles mettant en jeu toute sorte d’entreprises et de marques, du domaine  chimiques, pétrolifères, l’industrie des pesticides, et the last but not least l’industrie pétrolifére. Cet tournant sera d’autant mieux négocié qu’il concernera une série de scientifiques aux positions marginales dans leurs milieux d’origine et marqués tous par une forte composante réactionnaire et un anticommunisme forcené La plupart des intervenants qui ont été cité appartiendront ou travaillerons pour le « thing tank » républicain l' Institut George C. Marshall dont Frederik Seitz que nous avons déjà rencontré sera le président fondateur. De nombreux intervenants se retrouverons dans ses positions « libertaliennes » et sa guerre contre les prétendus « écologistes radicaux », et auront tous les moyens de répendre leur propagande visant à nier toutes les atteintes environnementales ou de santé publique .

Le tournant de la  « guerre des étoile »

L'Initiative de défense stratégique (IDS), dite aussi Guerre des étoiles, est un projet lancé le 23 mars 1983 par le président Ronald Reagan durant la guerre froide compte tenu d'une part de la poussée soviétique depuis la moitié des années 1970 et de la volonté des États-Unis à rester inviolables et invincibles sur leur sol et dans leurs zones protégées. Il s'agit d'un projet de réseau de satellites dont le rôle serait la détection et la destruction de missiles balistiques lancés contre les États-Unis. « Pour contrer l'horrible menace des missiles soviétiques (…) un programme ambitieux est mis à l'étude pour protéger les États-Unis par un bouclier spatial, identifiant et anéantissant tout missile venu de la haute atmosphère. »

Carl Sagan sera le premier a se mobiliser contre cette initiative « va t en guerre », d’une part parce qu’elle est inutile et dangereuse, mais aussi parce qu’elle asséche les crédits dévolus a la « vraie science ». Il se servira de son entregent (considérable) et de sa popularité (en tant qu’animateur vedette d’émissions de vulgarisation scientifique à la télévision américaine et française ainsi que de livres sur le même sujet.

Frédéric  Seitz se mobilisera en faveur de l’initiative reagannienne, en tant que scientifique « faucon », puisqu’en tant que physicien il avait été une des chevilles ouvriéres du programme d’armement nucléaire suivi par les usa. En 1984 Seitz était le président de fondation de l'Institut de George C. Marshall et était son président jusqu'à 2001. L'Institut a été fondé pour argumenter en faveur de l'Initiative de Défense Stratégique de président Reagan, mais " au cours des années 1990 il s'est diversifié pour devenir un des principaux laboratoires d'idées essayant de démystifier la science de changement climatique. " Un rapport de 1990 co-authored avec les co-fondateurs d'Institut Robert Jastrow et Guillaume Nierenberg " a informé au centre la position d'administration de Bush sur le changement climatique incité par les humains ". L'Institut a promu aussi le scepticisme de l'environnement plus généralement. En 1994, l'Institut a publié un papier par le Réchauffement global intitulé de Seitz et les controverses de trou d'ozone : Un défi au jugement scientifique. Seitz a mis en doute la vue que CFCs " sont la plus grande menace à la couche d'ozone ". Dans le même journal, en faisant des observations sur les dangers d'inhalation secondaire de fumée de tabac, il a conclu que " il n'y a aucune bonne évidence scientifique que l'inhalation passive est vraiment dangereuse dans les circonstances normales. "

L'Institut de George C. Marshall (GMI) est un laboratoire d'idées politiquement conservateur établi en 1984 à Washington, D.C. avec un foyer sur les éditions scientifiques et la politique publique. Au cours des années 1980, l'Institut a été retenu essentiellement dans le fait de faire pression dans le soutien de l'Initiative de Défense Stratégique. Depuis la fin des années 1980, l'Institut a avancé des vues de scepticisme de l'environnement et a contesté en particulier l'opinion scientifique traditionnelle sur le changement climatique, bien qu'il continue à être actif sur la politique de défense. L'Institut de George C. Marshall a été décrit par Newsweek comme une " dent centrale dans la machine de dénégation. " L'institut est appelé comme le chef de militaires de Seconde Guerre mondiale et l'homme d'état George C. Marshall.

Un autre scientifique participant au soutien à l’initiative de défense stratégique chère à Reagan fut Siegfried Fred Singer, scientifique lui aussi réputé, spécialiste du climat dont le role ne fera que croitre au fil des dossiers

Pluies acide et trou d’ozone

Les  pluies acides dont le phénomène fut découvert en 1963 comme résultat de la pollution de l’air furent également l’objet d’une bataille dont tous les protagonistes intervinrent de façon déterminée. Ici également, la machine à engendrer le doute se met en place et les arguments seront souvent semblables : absence de preuve scientifique, disproportion entre les conséquences supposées et le coût des mesures de protection, probabilité d’autres facteurs explicatifs et notamment des causes naturelles. Le doute est propagé par des think tanks conservateurs comme le Hudson Institute ou le George Marshall Institute. Le travail de sape se poursuit et encore en 2007, ce dernier Institut écrivait que les risques associés aux pluies acides étaient « largement hypothétiques » et ce désormais en l’absence de toute étude scientifique pouvant étayer les propos.

Le cas du trou d’ozone participe des mêmes stratégies mises en oeuvre. On retrouve les mêmes techniques de relations publiques et la création d’organismes en couverture institutionnelle comme le « Aerosol Education Bureau » ou le « Council on Atmospheric Sciences ». L’argumentation était élaborée autour de trois axes : absence de preuve que les CFC allaient dans la stratosphère, absence de preuve qu’ils produisaient de la chlorine, absence de preuve que celle-ci détruisait la couche d’ozone.

Le doute comme machine de guerre

Pour tenir le public dans la confusion  au sujet des risques engendrés par le réchauffement climatique, le tabac, l’amiante, le plomb, le plastique et beaucoup d’autres matières toxiques, les cadres de l’industrie ont embauché des scientifiques peu scrupuleux et les lobbyistes  pour  contester les preuves scientifiques sur les risques sanitaires.. Ce faisant, ils ont non seulement retardé l’action sur les risques spécifiques, mais ils ont construit des barrières pour rendre plus difficile pour les législateurs, les organismes gouvernementaux, et les tribunaux les  réponses aux  menaces futures.

En apparence, la recette est simple : financement en sous-main de « groupes de réflexion » (think tank) composés d’universitaires (des scientifiques, mais aussi des économistes) payés pour donner des conférences ou rédiger des mémoires sympathiques à l’industrie; publication de dépliants, de bulletins et de livres, expédiés à des milliers de politiciens et de journalistes. L’objectif : non pas combattre la science par la science, mais semer le doute dans l’esprit du public : « d’autres produits peuvent causer le cancer », « la science est faite d’incertitudes », « davantage d’études sont nécessaires » avant de réglementer le tabac. Dans les mots de Naomi Oreskes :

« L’industrie avait compris qu’il vous est possible de créer l’illusion d’une controverse simplement en posant des questions, même si vous connaissiez en fait les réponses et que vous saviez qu’elles n’aidaient pas votre cause. »

Car l’industrie savait : les procès du tabac inventés dans les années 1990 ont en effet révélé que ces compagnies savaient dès les années 1950 qu’il existait un lien entre tabac et cancer. Elles ont dès lors travaillé à le dissimuler, et la stratégie a plutôt bien fonctionné : il a fallu attendre les années 1980, voire 1990, pour que le public nord-américain cesse de croire que la science était divisée sur le caractère cancérigène du tabac.

Forts de leur succès, ces « marchands du doute » se sont mis au service de l’industrie du charbon (lorsque le gouvernement américain a voulu la réglementer pour combattre les pluies acides), des CFC (le trou dans la couche d’ozone) et de l’armement. Depuis 15 ans, ils sont au service des industries du pétrole, du charbon et de l’automobile, où ils travaillent à créer l’illusion qui subsiste un débat scientifique autour du réchauffement climatique.

« Le réchauffement climatique. D’abord, ils ont affirmé qu’il n’y en avait aucun, puis ils ont affirmé que ce n’était qu’une variation naturelle, puis ils ont affirmé que même s’il était réel, et que c’était de notre faute, cela importait peu puisque nous avions juste à nous adapter. Cas après cas, ils ont systématiquement nié l’existence d’un consensus scientifique. »

Du tabac au climat, ce sont en effet les mêmes tactiques de communication qui reviennent encore et encore, ce qui rend cette lecture parfois désespérante.

Les médias portent une part de responsabilité, puisque ce sont eux qui répercutent les « études » de ces Institut Cato, Competitive Enterprise Institute et autres groupes prétendument indépendants. Mais la désinformation a su, avant toute chose, exploiter une qualité du journalisme, qui devient dans ce cas-ci une faiblesse : l’obsession d’accorder un temps de parole égal au « pour » et au « contre ». Devant un document farci de jargon scientifique, signé par le détenteur d’un doctorat affilié à une université, le journaliste et le politicien sont impressionnés… ce qui est exactement l’objectif initial.

Si les tactiques sont restées les mêmes depuis l’époque du tabac, le ton est devenu plus hostile ces dernières années. La droite américaine, en particulier, ne se contente plus de semer le doute, elle envoie des mises en demeure aux scientifiques, joue la carte du harcèlement, et certains climatologues ont reçu jusqu’à des menaces de mort. En entrevue pour l’émission Je vote pour la science en novembre, Naomi Oreskes expliquait cette évolution par les enjeux plus élevés : « À mesure que les enjeux sont devenus plus élevés, la pression est devenue plus élevée et les tactiques, de plus en plus extrêmes. »

La bataille du climat

Le chapitre consacré au réchauffement climatique est le plus actuel. Il montre que là aussi le consensus est quasi total dans la communauté scientifique et que les rares doutes concernent les conséquences et leur degré de gravité (échelle d’élévation de température) et non la part anthropique.

Seitz a signé 1995 la Déclaration de Leipzig et, dans une lettre ouverte les scientifiques accueillants pour signer l'Institut D'Oregon de Science et de la pétition de réchauffement global de Médecine, a demandé les États-Unis de rejeter le Protocole Kyoto. La lettre a été accompagnée par un article de 12 pages du changement climatique qui a suivi un style et un format presque identique à cette d'une contribution aux Procédures de l'Académie nationale de Sciences, un journal scientifique, en incluant même une date de publication (" le 26 octobre ") et de nombre de volume (" Vol. 13 : 149-164 1999 "), mais n'était pas en fait une publication de l'Académie nationale. En réponse l'Académie nationale Américaine de Sciences a pris ce que le New York Times a appelé " le pas extraordinaire de réfuter la position d'un [de] ses anciens présidents. " Le NAS a précisé aussi que " La pétition ne reflète pas les conclusions de rapports spécialisés de l'Académie. "

Conclusion : vers d’autres batailles

Nous voyons donc s’élaborer devant nous un lobby scientifique au service des entreprises afin de les soustraire à leurs responsabilités au niveau de la santé publique, des équilibres biologiques ou du climat. Le fait de voir apparaitre ce lobby à la fois puissant et  pose deux questions, celle de l’intervention démocratique du public, qui est toujours le laissé pour compte de ces question, et des périls que ces gens font courir a la science.

Ce chapitre n’aurait pu être écrit sans une un ouvrage remarquable dont on attend l’équivalent pour la France (les faits racontés concernent exclusivement les états unis, même si on sait que les choses se sont passés a peu prêt de la même façon en France)

Oreskes Naomi et Erik M. Conway, Les marchands de doute Edition du pommier  2012  

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