Critique des sciences et théories du complot

La science n'est pas en crise de façon « interne », comme elle a pu l'être dans le passé. En revanche, la confiance qu'on accordait généralement à celle ci et à ses représentants semble durablement compromise !Depuis la fin du XIX° siècle, la science a souvent été utilisée pour justifier un certain ordre des choses. Elle a été instrumentalisée à des fins de propagande (« nos scientifiques, notre progrès technique, nos bas nylon »), justifiant des choix techniques et politiques et servi de religion à des sociétés qui s'en prétendaient libérées . Or cette crise aux multiples racines est expliqué par une prétendue « remontée de l'irrationalisme », relié elle même à l'émergence de « théories du complot » agitée par des militants de l'ombres aux objectifs obscurs. Les peuples ignorants sont maintenant tenu de rejeter ces contestations aux relents complotistes. Deux intervenants réguliers de l'Afis (l'Association Française d'Information Scientifique, qui se fixait à l'origine l'objectif de lutter contre les pseudo sciences) Gérald Bronner et Jérôme Quirant se sont fait une spécialité de cette dénonciation. Qu'en est il exactement ? 

La science n'est pas en crise de façon « interne », comme elle a pu l'être dans le passé. En revanche, la confiance qu'on accordait généralement à celle ci et à ses représentants semble durablement compromise !

Depuis la fin du XIX° siècle, la science a souvent été utilisée pour justifier un certain ordre des choses. Elle a été instrumentalisée à des fins de propagande (« nos scientifiques, notre progrès technique, nos bas nylon »), justifiant des choix techniques et politiques et servi de religion à des sociétés qui s'en prétendaient libérées . Or cette crise aux multiples racines est expliqué par une prétendue « remontée de l'irrationalisme », relié elle même à l'émergence de « théories du complot » agitée par des militants de l'ombres aux objectifs obscurs. Les peuples ignorants sont maintenant tenu de rejeter ces contestations aux relents complotistes. Deux intervenants réguliers de l'Afis (l'Association Française d'Information Scientifique, qui se fixait à l'origine l'objectif de lutter contre les pseudo sciences) Gérald Bronner et Jérôme Quirant se sont fait une spécialité de cette dénonciation. Qu'en est il exactement ?

 

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Faust : quand le scientifique passe un pacte avec le diable

La crise de confiance qui affecte la science est d'abord attestée par la perte de crédit qui affecte l'image des scientifiques. Leur dévouement est devenu suspect, leur désintéressement n'est plus qu'une légende. Ils sont passé du rôle du « bon savant » dont les images remplissait nos livres d'école (Pasteur vaccinant le petit Joseph Meister contre la rage, Gallilée résistant à l'Eglise) à une figure de Faust vaguement inquiétante. On peut noter la progression de cette méfiance dans la société. Ce sont d'abord les deux guerres mondiales qui ont ravagées le XIX° siècle : lors du premier conflit mondialisé, les scientifiques ont été tenu pour responsable d'une des horreurs de cette guerre, l'utilisation des gaz.

C'est l'époque ou un des scientifiques les plus éminent de la chimie allemande, Fritz Haber, fut accusé d'avoir mis ses connaissances au service du mal en mettant au point l'utilisation du gaz de Chlore comme arme de guerre. Avec une équipe scientifique qu'il a réuni, il met au point la diffusion du clore via des tubes qui en permettent l'utilisation vers les tranchées ennemies. Les dégâts sont immenses, et impressionnants. D'autres gaz, plus létaux encore, furent ensuite inventés par d'autre que lui, mais son nom reste associé à l'horreur des gaz, en particulier parce que le suicide de sa femme (avec qui il ne s'entendait plus) est corrélé à cet usage On le somme de rendre le prix Nobel qu'il a reçu pour la synthèse de l'ammoniac.

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Vagues gazeuses dérivantes de Chlore en 1914

La fin de la première guerre mondiale verra ainsi l'image des chimistes gravement affectée, mais la révolution de la physique (la relativité d'Einstein et les quantas de bohr) fera oublier les complicités entre scientifiques et pouvoirs établis. Celles ci seront relancé lors de la seconde guerre mondiale. Le formidable « projet Manhattan » (la mise au point de l'arme nucléaire) verra en effet la responsabilité des scientifique engagée dans sa mise au point. On s'aperçoit que les scientifiques ne sont pas seulement au service du progrès, mais aussi au service du pouvoir, quel qu'il soit... Les images et les fantasmes liés à l'arme « atomique » ultime marqueront pour une longue période les imaginations. Au final les deux guerres mondiales ont gravement affecté l'image des scientifiques.

Mais cette méfiance va être contrebalancée par des tendances contraires. Tout d'abord, ce sont les scientifiques eux même qui vont prendre la tête de la lutte contre l'arme atomique. Einstein sera surveillé par les services de renseignement américains Mais la figure de proue de cette lutte des savants contre la nuit nucléaire va être incarnée par Robert Oppenheimer. Celui ci était la « cheville ouvrière » du conglomérat qui mettra au point l'arme nucléaire. Il sera aussi celui qui prendra la tête d'un mouvement citoyen des savants contre l'horreur qu'il avait contribué à créer. Il le paiera du sacrifice de sa carrière scientifique.

D'autre part, la science mettra au point dans l'immédiate aprés guerre des innovations, ou ouvrira à des techniques qui seront vécues par la société comme étant des vecteurs de progrès sans nuages. Il s'agira d'abord de la mise au point des insecticides chimiques, qui éloignera définitivement l’Europe du spectre des famines et de la malnutrition qui l'avait ravagée pendant des siècles. Il y aura le développement de l'aviation civile, reprenant le vieux fantasme icarien. Il y aura les progrés continus de la médecine scientifique qui repoussera la mort elle même.

Cependant ce ciel sans nuage ne durera pas ! Le DDT qui semblait un miracle les premières années de son utilisation verra ses effets invisibles dénoncé dans le « printemps silencieux » de Rachel Carson (alors même qu'on ne songeait pas encore à dénoncer ses effets cancérigènes) L'évolution allait d'ailleurs obérer l'efficacité du produit, dont les ravageurs contre lesquels il était censé lutter vont apprendre à s'adapter (via l'échec des grandes campagnes de lutte contre la « fièvre des marais », le paludisme.) Bref, le ciel sans nuage est désormais traversé d'éclairs.

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"Printemps silencieux" de Rachel Carson, le premier ouvrage "écologiste"

De même les avions qui traverse nos cieux sont ils maintenant montrés comme polluants, sources de pollution en même temps qu'une des composantes d'un effet de serre aux redoutables conséquences. Quand à la médecine « scientifique », ses progrès révolutionnaires verrons l'émergence d'un secteur industriel de la pharmacie aux pouvoirs considérables, financier et symboliques. C'est de ce secteur que viendront tout une série de scandales, de triche attestée et de manipulation de l'opinion. Il y aura la série de scandales sanitaires qui affecterons l'image immaculée de la médecine et la ferons ployer devant les conflits d’intérêts.

Il y a donc des explications sociales, économiques et politiques au désamour du public envers la science. Celle ci n'est plus uniquement vécue comme le garant de l’intérêt commun, et de la vérité mais lié a des forces sociales agissantes : économiques, industrielles et politiques. La vulgate scientifique montre une science idéale, réduite aux déductions logiques entreprises à partir d'expériences incontestables. Mais la vérité est liée a des réalités bien moins reluisante, a des chiffres truqués, a des interprétations biaisées. Une série d'affaires politico scientiques ont en effet montré une science au service d'affairistes, comme le montre les affaires ayant mis en cause les scientifiques sur l'expertise des dangers de l'essence plombée, sur ceux de l'amiante, sur ceux des perturbateurs endocriniens, sur ceux de la sous évaluation possiblement dramatique de la dangerosité de certains médicaments.

Face a ça, la politique de communication des firmes mises en cause a consisté a dénoncer les « théories du complot » les mettant en cause, et à chercher des alliés dans des regroupements informels ou organisés défendant une certaine vision « scientiste », dénonçant les « pseudo sciences » et une vision « religieuse » de l'écologie. L'Afis est une des pièces centrale de ce dispositif, et deux de ses intervenants participent régulièrement a la dénonciation d'une certaine « critique des sciences » qui fait beau jeu selon eux d'une vision « complotiste » des sciences. Gérald Bronner sociologue et membre de l'Afis montre dans « la démocratie des crédules » comment les visions complotistes des sciences ont envahies internet pendant que son compère Jérome Quirant s'est faite une spécialité de la dénonciation des thémes « complotistes », thémes qui culminent selon lui dans une « science citoyenne » aux objectifs prétendument totalitaire. Bref, cette technique argumentative est quand même très sommaire, qui prétend évacuer les critiques des techniques qu'on tend à nous imposer en calomniant ceux qui les défendent.

Une des premières «justification» utilisé est de distinguer radicalement « science », « techniques » et « croyances », en renvoyant ses adversaires à un registre de croyances irrationnelles. Or si on peut facilement distinguer « science » et « croyances » (la science étant dans un registre de « connaissance » distinct, qu'on pourrait définir comme « une tentative de savoir objectivé ») comme catégories fondamentales, on peut plus difficilement écarter le fait que la science ne peut totalement se distinguer d'un fond culturel prégnant sur lequel elle applique ses méthodes spécifiques.

Une cathédrale se distingue nettement d'un château, mais la culture de leur époque, des conceptions générales et des connaissances particulières agit sur les deux édifices, sans que jamais elles n'abandonnent leur spécificité. Or la science n'est pas non plus hors de la société et hors de son époque.

Elle entretient toujours un rapport complexe avec la société dont elle est contemporaine. Les idées scientifiques ne jaillissent pas du néant. Les sociologues de la « théorie de l'acteur réseau » (dite aussi « sociologie de la traduction ») tendent de rendre compte de cette nécessité pour la science de mobiliser des secteurs de la société voisins par leurs préoccupations ou leurs valeurs. Les deux théoriciens de la critique des science comme « application pratique des théories du complot » ont en commun le fait de dénoncer les critiques comme des « croyances » sans jamais remettre en cause leurs propres croyances.

De même remettent ils en cause un ensemble impressionnant de « biais cognitifs » qui seraient source d'erreur chez les « critiques de science » : biais de confirmation, dissonance cognitive, illusion des séries, etc. sans jamais penser que les biais qui affectent le raisonnement de ceux qu'ils prétendent combattre pourrait également les affecter eux même. Or cette attitude est elle même un biais cognitif connu...

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Une autre méthode bien connue consiste à montrer le rôle d'internet comme accélérateur de mensonges. Ce n'est pas parce que les méthodes mettant en jeu les mécanismes de l'expertise scientifique sont en crise que le grand public recourt plus systématiquement à internet, mais c'est parce que le grand public recours plus volontiers à internet que l'expertise démocratique est en crise

Une interwiev de Gérald Bonner donné au journal « les échos » en donne un exemple significatif :

Jusqu’ici, nombre de croyances qui défient l’orthodoxie de la science étaient confinées dans des espaces de radicalité (extrême gauche, extrême droite, groupes religieux et écologistes groupusculaires). Mais certaines sont devenues majoritaires. Ainsi, une majorité de Français croit désormais qu’il est aussi dangereux de respirer l’air des villes que de fumer des cigarettes. En 2005, 49% d’entre eux croyaient que vivre près d’une antenne relais était cancérigène, ils sont 69% en 2010 ! Un bond de 20 points en cinq ans, c’est énorme ! Or nos contemporains croient ici quelque chose que la science, jusqu’à preuve du contraire, dit être totalement faux.

Or à la date ou l'entretien à été entrepris (juin 2013) la science n'était plus aussi affirmative, et avait même révisé son avis sur la possibilité de contracter un cancer en usant de façon abusive d'un téléphone sans fil (ce qui dans un premier temps avait été rejeté selon les autorités compétentes).

Il n’empêche que Internet est dénoncé sans nuance comme un danger potentiel, laissant des cerveaux disponibles être triturés par des individus aux louches motivations :

Internet est un marché de l’offre d’idées. Il est donc hypersensible à la nature des offreurs, or ceux-ci ne sont pas représentatifs de la population. On peut le vérifier sur les forums : ce sont toujours les plus motivés, voire les plus radicaux, qui s’expriment. Car la croyance implique cognitivement et affectivement. C’est un principe de non-indifférence à un objet ; tandis que la plupart des non-croyants sont en fait indifférents. Si vous croyez au complot du 11 septembre, vous aurez à cœur de le démontrer ; mais si vous n’y croyez pas, vous ne voudrez pas perdre votre temps à le dénoncer. C’est la même chose avec la nocivité des OGM. Seulement, cette indifférence affaiblit votre argumentaire face aux croyants. Et si vous êtes indécis et que vous regardez un tel débat, vous jugerez sans doute le croyant militant plus convaincant.

Il est vrai qu'Internet est avant tout un média « social », mais la vision d'un internet confisqué par les « militants » de tout poil ne repose sur aucune analyse objective. Gérald Bonner se livre beaucoup au comptage des occurrences sur Google, en montrant que les théories « complotistes » sont sur représentées. Et il montre des statistiques impressionnantes ou sur des mots clés judicieusement choisi, on montre une sur représentativité des millieux « complotistes » : on parle par exemple des « illuminati » (un groupe franc maçon censé être à l'origine de toutes les politiques ultra libérales) des « chemtrails » (ces traces d'activité aéronautique qui sont considéré par certains milieux complotistes comme des signes d'activité chimique destiné à modifier le climat)

Or il est significatif qu'il ne donne pas par contre certains résultats : si on compte les résultats de google concernant les OGM, le nucléaire, et les pesticides, trouve t on aussi représenté uniquement les militants « contre » : les anti ogm, les anti nucléaire, les anti pesticides ? Or le résultat est bien moins unilatéral que prévu. Pour une bonne raison : c'est que si il y a également des « forces sociales » pour contester l'usage des ogm dans le domaine agricole, l'utilisation du nucléaire pour nos sources d'énergie et celui des pesticides dans une agriculture industrielle dont on commence à entrevoir les dangers et les limites, il y a également d'autres forces sociales qui défendent ces usages, à commencer (mais pas uniquement) par les entreprises qui commercialisent ces produits, font des recherches sur ceux ci, etc. Et que ceux ci sont un enjeu d'une bataille sociale où les camps sont tous les deux bien représentés. Or si les deux commentateurs contestent radicalement toute validité a une science « citoyenne », qui intégrerait la variable « population » dans une analyse qui ne céde en rien sur l'exigence de qualité scientifique, ils sont bien moins regardant sur les compromis appelé à être effectués par une science au service des intérêts de quelques uns, sociétés industrielles intervenant dans les domaines les plus pointus des techno sciences: semenciers branchés sur les possibilités des biotechnologies, firmes parmaceutiques, opérateurs des contrats juteux liés au nucléaire comme pourvoyeur d'électricité, etc.

La dénonciation rageuse des « sciences citoyennes » est devenue une spécialité d'un autre intervenant de l'Afis, Jérome Quirant qui estimait sans doute que son créneau de dénonciation des « théories du complot » étaient trop étroites. Cela lui permettait en outre de pouvoir utiliser à nouveaux frais tous les outils rhétoriques qu'il avait eu tant de mal à développer. Dans un billet qu'il écrivait le sens de sa démarche :

Pourtant, nul besoin d’associations « citoyennes » pour démontrer le théorème de Pythagore. Il n’existe pas plus de science citoyenne que prolétarienne ou bourgeoise, mais une démarche scientifique qui permet d’expliquer notre monde et de proposer des solutions techniques pour améliorer notre quotidien.

Et toute allégation, quelle qu’elle soit, doit être vérifiable et vérifiée par n’importe quel scientifique respectant les fondements de la démarche scientifique. Ainsi progresse la science.

Or si la science a comme critère de validité la vérité ou pas de ses affirmations (c'est scientifique parce que c'est vrai) les techniques ont également un autre critére tout aussi important pour valider un exposé : c'est vrai parce que « ça marche ». Or la conception du « ça marche » est bien plus complexe que le « c'est vrai ». Mais on voit que l'objectif réel de jérome quirant n'est pas la vérité (ou pas) de ses affirmations que le futur industriel des techno science, ce qu'il démontre d'ailleurs dès le prochain extrait :

Or, si sur le 11 septembre ces gesticulations n’ont eu aucune influence sur la production scientifique – elle en est restée à un enchaînement « crash d’avion – incendie – affaiblissement de la structure – effondrement » pour les tours du WTC –, il en va autrement pour d’autres secteurs d’activité. Souvent, les mouvements « anti » ont instillé la frilosité, voire sapé toute recherche ou développement industriel :

Alors que dans les années 90, la France était leader sur les OGM, il est devenu impossible de faire la moindre recherche de manière sereine sur ce sujet.

Dans les années 70 et 80, des projets industriels majeurs ont vu le jour en France (TGV, Airbus, Ariane, nucléaire civil…). Aujourd’hui, quels sont les grands desseins capables de doper une industrie moribonde et créer les emplois qui iraient avec ?

Nous sommes passés depuis ces 30 dernières années d'une « big science » développe avec un clair shéma keynesien (fort secteur d'état, développement hypertrophié de l'armée et d'un secteur étatique de la recherche scientifique) à une techno science au fort relent néo libéral. Les secteurs de la recherche scientifique associés à ces deux pôles ont eux même été totalement bouleversés. Du temps des « big science », c'était la physique, plus précisément le secteur de la physique nucléaire qui était privilégié. C'est maintenant les sciences biologiques qui sont mis en avant, plus précisément la génétique, qui est la principale discipline à bénéficier de cet essor. Mais cette mutation d'une science « sous contrôle de l'état » a celle d'une science « sous contrôle du marché » ne s'est pas faite sans bruits, ni sans efforts. Les industriels ont en effet d'autres contraintes que les millitaires, en particulier ils exigent souvent que le retour sur investissement s'effectue le plus rapidement possible, en général dans un délai de 5 ans. Internet sous leur égide, n'aurait jamais fonctionné : il faut se souvenir qu'ils vont mettre presque 15 ans a mettre en place un « protocole de routage » efficace (cette notion désigne la possibilité de réunir de façon à la fois souple et efficace les équipements entre eux de façon quasi automatique) Cela pose un vrai probléme, celui de l'indépendance des chercheurs placés de plus en plus dans des positions qui combinent précarité de plus en plus visible et valorisation affirmée de l'entrepreneurat (via le systéme des « start up » de plus en plus recherchées comme moyens de bénéficier de l'engouement pour telle ou telle recherche) Et c'est pour cela que la critique de « l'indépendance » passe par l'amalgame (les associations critiquant tel ou tel aspect de la transgenèse des plantes ou de l'utilisation des téléphoness cellulaires n'ont rien à voir avec l'association  Reopen911 qui traite des "événements" du 9/11/2001)

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Ces associations citoyennes se revendiquent aussi et surtout « indépendantes ». Reopen911, qui a donné du crédit en France aux théories complotistes sur le 11 septembre, demande une enquête « indépendante » pour expliquer comment se sont effondrées les tours du World Trade Center, alors que cette question est réglée depuis longtemps dans la communauté scientifique.

L’association Robin des toits, « indépendante du lobby de la téléphonie », lutte pour la baisse d’intensité des champs électromagnétiques (supposés nocifs) induits pas les antennes de téléphonie mobile et s’esbaudit devant n’importe quelle expérience allant dans ce sens, même totalement inepte.

La dernière en date était celle de lycéennes danoises, qui ont magistralement démontré que l’exposition de semences à des conditions de température et d’hygrométrie différentes (les graines étaient placées derrières les ventilateurs d’ordinateurs !) joue sur leur croissance…

Le Criigen, farouchement opposé au développement des OGM, a été capable de recueillir 2 millions d’euros pour financer une étude « indépendante », mais qui ne vaut rien sur le plan scientifique…

Le Criirad, censé révéler la vérité vraie sur le nucléaire, a redécouvert la radioactivité naturelle grâce à ses compteurs Geiger. L’association, « indépendante du lobby nucléaire », a même dû mettre à jour ses connaissances sur la mesure de la radioactivité suite à la catastrophe de Fukushima.

La dernière affirmation atteint quand même le sommet dans l'art de l'allusion calomnieuse. Rappelons que le Criirad est composé de scientifiques tout aussi compétents dans leur domaine que celui des scientifiques travaillants eux pour les autorités officielles, les entreprises privés et tout ce qui dépend peu ou prou du lobby du nucléaire. Il se trouve que le Criirad n'a pas uniquement des « compteurs geigers », et à depuis très longtemps souligné le rôle de la radioactivité naturelle. C'est plutot les autorités « naturelles » qui ont redécouvert le radon et autres spécificités de notre milieu naturel, comme explication plausible aux pics de radioactivité qui ont atteint la Corse lors des événements consécutifs a Tchernobyl. Et c'est le Criirad qui a montré l'inanité de leurs démonstrations...

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Mesure de radioactivité

Mais le meilleur est encore à venir : on sait que l'objectif des « sciences citoyennes » n'est pas de fixer une vérité scientifique a partir d'un débat avec les utilisateurs éventuels de telle ou telle technique « scientifique » que de faire participer les citoyens aux décisions qui les concernent. Tant qu'on en reste aux sciences (c'est a dire au savoir) on peut dire que seuls les scientifques ont le droit au chapitre (c'est la fameuse « démocratie scientifique » qui est basées sur l'échange entre pair. Mais quand on commence à mélanger science, politique et technique, alors on ne peut pas conférer à la science une autorité qu'elle n'a pas, sauf a être instrumentalisée pour des causes qu'elle ne maitrise pas et qu'elle n'a aucun intérêt à suivre. On a connu la science « allemande », on a connu la science « prolétarienne », on devrait maintenant subir une science instrumentalisée par les industriels à leur seul bénéfice  ? C'est pourtant ce qu'on nous propose, en interdisant évidemment au grand public toute possibilité de participer à un débat éclairé 

L’autre dada des associations citoyennes est l’organisation de débats publics qu’elles réclament à cor et à cri. Pourquoi ? Platon l’a très bien expliqué dans son « Gorgias », trois siècles avant J.-C., en écrivant un dialogue entre Gorgias, maître rhéteur, et Socrate :

« Suppose qu’un orateur et qu’un médecin se rendent dans la cité que tu voudras, et qu’il faille organiser, à l’assemblée […], une confrontation entre le médecin et l’orateur pour savoir lequel des deux on doit choisir comme médecin.

Eh bien j’affirme que le médecin aurait l’air de n’être rien du tout, et que l’homme qui sait parler serait choisi s’il le voulait. […] Car il n’y a rien dont l’orateur ne puisse parler, en public, avec une plus grande force de persuasion que celle de n’importe quel spécialiste.

Ah, si grande est la puissance de cet art rhétorique ! [...]

La rhétorique n’a aucun besoin de savoir ce que sont les choses dont elle parle ; simplement, elle a découvert un procédé qui sert à convaincre, et le résultat est que, devant un public d’ignorants, elle a l’air d’en savoir plus que n’en savent les connaisseurs ».

Non seulement la vérité scientifique est loin d’être assurée de sortir victorieuse de tels débats, mais comme l’a souligné le physicien Serge Galam dans une tribune parue dans Le Monde en avril, le débat est une machine à produire de l’extrémisme :

« Le débat public […] cache une machine infernale de production d’extrémisme au service des a priori, des menteurs, des préjugés ». A supposer même que ces débats puissent se tenir. »

Quoi qu’il en soit, s’il est concevable que des débats publics soient organisés sur des choix sociétaux ou autres, il faut aussi rappeler que jamais dans l’histoire aucun « débat public » n’a fait avancer la connaissance scientifique d’un pouce. Jamais. Ce n’est tout simplement pas là que la science se développe

L'auteur semble confondre deux niveaux d'intervention du « public » dans les sciences, et les sciences « participatives » et les sciences « citoyennes ». Dans un premier temps, il y a effectivement des « débats publics » qui tiennent du contenu social et politique de certaines innovations de la techno science. Remarquons que pour l'instant, cet aspect est traité sur le seul aspect de la « morale » (ou de l’éthique) et confié a des « comités ad-oc » composés d'experts assermentés, (religieux, philosophes spécialisés, etc) qui ne semblent pas davantage compétants que les discussions ouvertes qu'on pourrait entreprendre avec un vaste public pas si ignorant que l'affirme la vulgate scientiste. Mais on rencontre également des disciplines ne demandant pas forcément des instruments de laboratoires coûteux, et la « science citoyenne » tient compte de l'apport d'un vaste public (par exemple, dans le domaine de la biodiversité, l'apport d'un public intéressé et formé à des méthodes rigoureuses (et scientifiques) de mesure de la biodiversité ont beaucoup fait progresser la science dans ce domaine)

La conclusion est sans appel, c'est celle d'une science au bénéfice exclusif de quelques uns (entreprises, quelques rares scientifiques capables de négocier a nouveaux frais leurs savoirs) , et dont l'intéret ne pourrait aller que dans un seul sens, celui de « l'économie ». Le modèle du « publish or perish » est alors remplacé par celui du brevetage obligatoire. Pourtant de nombeux savoirs ne sont pas brevetables, et ne sont peut être même pas associables à des gains économiques potentiels. Si la science et la confiance publique qu'on peut avoir en elle et ses représentants est en crise, ce n'est pas en raison d'un « complot irrationnel » fromenté par des écologistes forcéments irresponsables, mais bien la conséquence du choix d'une posture techno scientifique qui mêne directement à la technophobie. Lisons la conclusion de l'article de Jérome Quirant

Le savoir académique est devenu inaudible : on se retrouve à devoir choisir, par exemple, entre l’avis d’un scientifique compétent sur le nucléaire, mais par la force des choses en relation avec l’industrie ou la recherche dans le domaine, et celui d’un « citoyen » incompétent qui se promène avec son compteur Geiger (remplacer « nucléaire » par « cancer » ou « OGM », et « compteur Geiger » par « poudre de perlimpinpin » ou « tomate bio » pour le même effet).

La situation économique de la France, avec une industrie atone et un commerce extérieur catastrophique, est grave. Les Chinois exportent leur propre TGVou leurs centrales nucléaires… Nos récoltes ne se vendent plus à l’étranger, car non OGM ( !)... et demain, nous en serons réduits à acheter les semences issues de laboratoires indiens.

Sous prétexte de principe de précaution, nous en sommes arrivés à ne plus rien faire du tout, et même à régresser. De façon paradoxale, alors que la gauche a été porteuse des progrès considérables que nous avons connus au XXe siècle, elle est aujourd’hui en prise avec les pires obscurantismes contemporains.

Il serait temps d’en prendre conscience avant de percuter le mur vers lequel nous avançons à vive allure. Et surtout de relancer la recherche en France, seule façon pour les « citoyens » français de subsister encore au XXIe siècle.

Dans les années 70, on disait qu’en France on n’avait pas de pétrole, mais des idées. Aujourd’hui, le paradigme s’inverse : il semblerait qu’on ait du gaz de schistes (à vérifier) mais qu’on soit en panne d’idées…

Deux attitudes tout aussi contestables s'affrontent : celle d'une technophilie enchantée, donnant aux techniques (ou plus précisément à certaines techniques bien déterminées) un rôle qui excéde largement leur importance objective (par exemple on donne aux plantes ogm la faculté de lutter contre les problémes de mal nutrition et de sous alimentation qui affectent toute une partie pauvre de la planéte) et celle d'une technophobie qui s'accordent également au premier groupe cité pour conférer aux choix technique une importance démesurée.
À certains égards, la querelle des technophiles et des technophobes rappelle des querelles plus anciennes : pour ou contre l’image dans les religions monothéistes, pour ou contre le théâtre au XVIII°siècle (la querelle du spectacle), pour ou contre les mass media au XX°…

La science a aussi généré, depuis les utopies sociales du XIXe siècle, sa propre hypertrophie, qui la dessert presque autant, ne serait-ce que par l’animosité qu’elle déchaîne : « la technophilie des promoteurs de la science est plus redoutable pour celle-ci que la technophobie »

Peut être faudrait il intégrer à l'ensemble de ces considération le livre lumineux de Luc Boltanski « Enquéte à propos d'enquéte » qui pose la question d'une science sociale critique. Il montre ainsi que toutes les disciplines sociales « critiques » ont toujours été accusées de développer un esprit « paranoiaque ». Sa démonstration faite sur les textes de Karl Popper visant à dénier toute vérité au marxisme et à la psychanalyse (toutes deux rejetées sous le prétexte infamant de « pseudo science ») est parfaitement argumentée, et montre la continuité d'une démarche qui est d'abord une démarche politique, un vrai choix de société. Contre un pouvoir de l'élite, technocratie ou gouvernement des savants proposés par Auguste compte, il reste à inventer une véritable démocratie des sciences et des techniques.

Bibliographie :

Bruno Latour Changer de société - Refaire de la sociologie La découverte 2007

Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe Agir dans un monde incertain - Essai sur la démocratie technique Seuil 2001

Gérald Bronner - La démocratie des crédules - PUf - 2013

Luc Boltanski – Énigmes et Complots. Une enquête à propos d’enquêtes. Paris, Gallimard, « nrf essais », 2012.

Les deux textes cités :

entretien  de Gérald Bronner journal les échos : "le scepticisme fragilise la démocratie"

http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/interview/0202787138820-gerald-bronner-les-croyances-et-le-septicisme-fragilisent-la-democratie-572911.php

Site consulté le 22/11/2013

11 Septembre, OGM, ondes... : la science citoyenne, cette fumisterie

http://www.rue89.com/2013/08/04/11-septembre-ogm-ondes-sciece-citoyenne-vaste-fumisterie-244746

Site consulté le 22/11/2013

Sites web consultés :

théorie du complot et analyse scientifique

http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/2006/05/27/2006_05_thorie_du_compl/

Site consulté le 15/11/2013

OGM : La théorie du complot généralisé redouble d'intensité sur Internet

http://www.imposteurs.org/article-17876208.html

Site consulté le 6/12/2013

OGM, Ondes, Nucléaire : La science bafouée… comment résister en terre obscurantiste ?

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2139

site consulté le 6/12/2013

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