Marc Tertre
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Billet de blog 30 nov. 2021

Miscellanées du mois de novembre 2021

Ce mois ci au lieu du panorama habituel entre de multiples rubriques, nous approfondirons les analyses d'un livre important sur les politiques publiques de santé compilants les interventions de Didier Fassin anthropologue de la santé publique au Collège de France.

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***

Ce mois ci les "miscellanées" ne fournirons pas comme c'est le cas depuis leur création  une diversités d'approches et de sujets autour des sciences, mais se concentrerons autour de l'étude d'un ouvrage important sur l'analyse des questions de santé publics qui permettra d'éclairer  certains des enjeux autour de la pandémie du Covid 19

Entre une vision trop hautaine de ces enjeux et les querelles sans fin, la réflexion autour d'une réflexion profonde sur la nécessaire analyse anthropologique de ces politiques de santé a paru une nécessité impliquant de consacrer l'ensemble de cette rubrique a cet ouvrage

Cet éclairage nous sera fourni par Didier Fassin,  ancien médecin devenu anthropologue de la santé publique dont les travaux sur l'univers carcéral font autorité, et qui est devenu professeur au Collège de France titulaire de la chaire de santé publique juste avant que la pandémie due au covid-19 ne se déclenche. 

Sa démarche est faite de détours historiques et géographiques  (il nous parle d'une "épidémie oubliée" le saturnisme qui touche de façon quasi exclusive des populations immigrées d'Afrique de l'ouest dans l’habitat dégradé qui leur est destiné au début des années 80 mais aussi du "syndrome de la guerre du Golfe" qui touche au début des années 2000 certains soldats américains, et sans oublier la population des asiles et des prisons, des centres de rétention ) et de recentrements sur l'actualité brute nous ouvres a de nouvelles perspectives alors même que nous sommes saisis par « l'urgence de la situation » au gré d’une épidémie hors de contrôle.

Les ouvrages de réflexions ont plusieurs utilités : certains confirment ce qu'on pouvait penser, d'autres au contraire réfutent nos évidences. Mais l'avancée la plus précieuse que peut conférer un tel ouvrage est de permettre de voir la réalité autrement, d'une autre façon. Et c'est de cette sorte là qu'est cet ouvrage...

Une anthropologie décentrée  des politiques sanitaires

présentation de sa chaire au collège de France :

Avec la pandémie de covid, la santé publique a fait irruption dans le monde. Tout ce qui fait le mouvement des sociétés s’est brusquement mis à tourner autour des questions sanitaires.

Pour saisir cette expérience, le cours propose un détour en partant d’une scène ordinaire et méconnue pour, au fil des leçons, en décliner les différents enjeux à travers une série d’études de cas conduites sur trois continents. La vérité du chiffre invite à réfléchir sur la manière dont le travail de quantification représente les faits sociaux et sanitaires. Les frontières épistémiques interrogent la confrontation de conceptions profanes et savantes de la maladie adossées à des légitimités concurrentes. Les thèses conspirationnistes révèlent des réactions de défiance à l’égard des savoirs autorisés et des pouvoirs officiels. Les crises éthiques dévoilent des mécanismes de violation des droits et de détournement des communs au bénéfice d’intérêts privés. Quant aux enquêtes portant sur les exils précaires et les épreuves carcérales, elles permettent d’appréhender, à travers deux catégories, les migrants et les prisonniers, la généalogie et la sociologie de l’administration des populations vulnérables.

Chacun de ces enjeux jette un éclairage singulier sur la pandémie de covid et permet de l’appréhender autrement. Au terme de ces excursions anthropologiques, la santé publique peut apparaître simultanément comme un miroir tendu à la société et un reflet que cette dernière lui renvoie.

Didier Fassin est médecin, anthropologue et sociologue français. Ses recherches portent sur la santé publique, la prison les asiles, avec une approche anthropologique mais aussi une vision de "sociologie morale" qui en fait toute l'originalité

En 2019, il est élu au Collège de France sur la chaire annuelle de santé publique et donne sa leçon inaugurale sur « L’inégalité des vies", un de ses axes de recherche fondamentaux.  La particularité de cette nomination, c'est qu'elle a été décidée juste avant que la pandémie de Covid19 ne ravage notre société : les premières leçons qu'il a écrite avant l'arrivée du COVID19 ne peuvent donc pas prendre en compte ce phénomène dans toute son ampleur. Mais de la façon dont elles ont été conçues, elles en éclairent quelques enjeux essentiels, loin des querelles déclenchées par des traitements "alternatifs" ou la politique gouvernementales (effectivement très discutable). Mais le déroulé de son cours en a été affecté durablement, puisqu'il n'a pas pu se tenir dans des conditions "normales" (les cours n'ont pas pu avoir lieu pour cause de confinement) ce qui l’a sans doute contraint à cette approche originale

Mais ce détour par une approche généalogique et analytique ne l’empêche pas de revenir aux enjeux de la période et même si il défend la nécessité d'une certaine "distance" avec son sujet qui seul garanti la qualité d'un travail scientifique, il n'en revient pas moins dans une analyse sans complaisance  sur les politiques de santé publique en France a l'occasion de la catastrophe sanitaire déclenchée par le virus...

Une des questions centrales que Didier Fassin permet d'appréhender est la constatation dans une société démocratique et prétendue égalitaire au niveau des droits (en particulier de la santé publique) d'un processus dérangeant d'inégalité devant la mort (et la santé publique) : on a pas les mêmes chances ni les mêmes conditions de vie quand on est un ouvrier ou un ingénieur, un détenu ou un homme libre, un ressortissant d'un pays du tiers monde ou un privilégié des pays riches. La question de la santé publique ne peut faire l'économie de cette différence fondamentale : vous ne mourrez pas de la même façon ni à la même date selon que vous êtes riches ou pauvre...

un détour par une pandémie oubliée

Pour définir ce qu'est une politique sanitaire et une question de santé publique, Didier Fassin passe par un détour et une pandémie aujourd'hui totalement oubliée, passée sous silence. Il ne s'agissait pas alors d'un virus, mais d'un métal : la question du saturnisme posée avec force dans les années 90 apparait comme totalement oubliée aujourd'hui. Le rappel qu'il en fait éclaire de façon pertinente les enjeux fondamentaux en discussion dans les problématiques de la santé publique

En février 1987, la Revue de Pédiatrie publie un article d’un jeune chef de clinique intitulé « L’intoxication par le plomb chez l’enfant » [1][1]Régis Cohen, « L’intoxication par le plomb chez l’enfant. Un…. Il porte sur trois cas de saturnisme diagnostiqués à Paris au cours des années quatre-vingt et commence ainsi :

 L’intoxication par le plomb est connue depuis longtemps […] En France elle est très rare chez l’enfant. Par contre, aux États-Unis, au Japon et en Australie, les nombreux cas infantiles en ont fait un problème de santé publique qui a justifié une organisation nationale de détection des nouveaux cas.

Comment un phénomène qui ne touche que quelques rares cas en France pourrait elle révolutionner la conception qu'on se fait de la "santé publique" ? On connait depuis longtemps l'empoisonnement en France par le plomb, ou plutôt on croit le connaitre. On croit d'ailleurs avoir résolu le problème en interdisant les peintures au plomb (interdiction de la "céruse" la peinture au plomb pour les ouvriers du bâtiments) du moins en usage professionnel (les peintures au plomb pour les particulier ont été autorisées jusqu'en 1994) 

Or en dix ans on va totalement changer de regard sur cette question. Le regard de départ est celui de médecins pour lesquels le saturnisme est surtout une grave maladie au pronostic mortel. Pour eux le saturnisme est "sous controle" et il n'y a que quelques individus a en etre affectés. Or progressivement d'autres catégories d'intervenants vont etre amenés a intervenir sur cette question : intervenants et intervenants sociaux, dispositifs concus autour de l'habitat insalubre, etc. Et on va découvrir une vérité jusque là oubliée : des enfants sont affectés par un saturnisme récurent : ils n'en meurent pas mais n'en sont pas moins affectés :

On observe, de 1985 à 1990, une mobilisation progressive de différents « mondes sociaux » au sein du domaine de la santé pour une prise en charge essentiellement sanitaire et sociale de la pathologie. Nous prêtons une attention particulière aux instruments et aux tactiques utilisés, notamment au rôle primordial de l’épidémiologie dans l’administration de la preuve. En effet, en 1985, tout se passe comme si finalement « tout repartait à zéro », aucun lien n’est fait au départ avec la somme des connaissances acquises ni avec l’expérience américaine. Il va s’agir pour les médecins de la santé et de l’hygiène publique locales qui se sont mobilisés, non seulement d’attester l’existence et l’étendue de la pathologie mais aussi de prouver que les peintures au plomb sont bien responsables des intoxications et de montrer le rattachement à l’habitat insalubre, alors que ces éléments étaient connus et avaient déjà été démontrés. On a donc affaire à une véritable « réinvention » d’un problème de santé publique.

On assiste donc a un double symptôme : d'une part un nouveau regard sur un phénomène qu'on croyait connu et maitrisé montre que cette connaissance et cette maitrise n'était pas si grande que ce qu'on pensait. Et d'autre part que cet oubli a des causes sociales :

 le fait que la maladie affecte quasi exclusivement des populations immigrées détermine le type d’inscription dans l’espace et l’action publics. La faiblesse de l’enjeu politique que représentent les conditions de vie des immigrés retarde l’action publique locale, ou permet tout du moins une certaine inertie, et ne déclenche pas d’emblée une mobilisation générale. 

Mais cette irruption du social (et donc du politique) dans ce qui est régit uniquement jusque là par un "regard médical" qui se veuf froid et objectif est à son tour source de crises, de questionnement et de redéfinition du "réel" mis a rude épreuve... Il signifie également le remplacement d'une catégorie d'intervenantes et d'intervenants bien précis par d'autres catégories qui acquièrent à cette occasion toute légitimité pour intervenir dans un domaine qui jusque là n'était pas le leur...

La politique des chiffres

Tous ces phénomènes se déroulent dans un domaine saturé de statistiques, de données brutes ou corrigées, de graphismes "significatifs" et de spécialiste de leur maniement (car rien n'est plus facile que de dire des bêtises a partir d'une statistique. Cette importance que l'auteur montre dans toute une série d’événements du secteur de la santé publique montre le coté "stratégique" qu'apporte ce maniement massif des statistiques et des chiffres. 

« À un positivisme qui conduit à imaginer que les données sont prêtes à être colligées pour décrire le monde de manière objective et neutre, indique-t-il, on peut en effet opposer une lecture en termes de récit dans lequel les statistiques et les probabilités, les modélisations et les projections, les tableaux et les graphiques sont des protagonistes qui influent sur la représentation de la réalité et modifient le cours de l’action. La canicule de 2003 en fournit une illustration »

On pourrait adopter une vision quelque peu paranoïaque des politiques de santé sociale et montrer que les chiffres sont en permanence manipulés, triturés, voir inventés pour les besoins de la cause.

"Si, comme l’affirme Alain Supiot, les sociétés contemporaines sont de plus en plus gouvernées par les nombres, le triomphe annoncé du positivisme, dont la célébration des big data et la progression de l’intelligence artificielle sont le signe, appelle certainement une évaluation critique. Qu’il s’agisse de mortalité liée à la vie reproductive en Équateur, à la canicule en France ou au sida en Afrique du Sud, les statistiques ne décrivent jamais simplement le réel. Elles le construisent, l’interprètent, le manipulent. Elles le racontent. Loin de l’objectivité qu’elles prétendent avoir, elles manifestent des partis pris au sujet de ce qui est intéressant et de ce qui ne l’est pas, de ce qu’on a envie de démontrer et ce qu’on cherche à occulter. La vérité du chiffre n’est donc pas une. Elle est multiple et contradictoire. "

Mais si on ne peut pas s'appuyer sur "la vérité des chiffres", sur quelle réalité peut on s'appuyer ?

la politique des marges : asiles, prison

une des spécificités de Didier Fassin est de s’intéresser aux « marges «  du sujet qui linteresse. Comme médecin il a choisi de combattre l'épidémie qui ravageait alors le monde en Afrique, c'est a dire loin du confort des hopitaux bien achalandé et des sociétés ou s'étale une richesse insolente. Plus tard, en tant qu'anthropologue il s'est intéressé a des terrains décentrés : les asiles, les prisons, les centres ou s'entassent les sans papiers. On a assez peu discuté de la situation sanitaire de ces endroits désolés. Le résultat est il compatible avec celle d'une société qui affiche "Liberté Egalité Fraternité" à la porte de ses prisons ?

Il est évident que non. On l’a vu avec la lenteur à réagir et, dans certains pays, l’absence même de réaction par rapport aux populations carcérales qui, dans de nombreuses prisons surpeuplées, se sont trouvées directement exposées au virus, de même que les surveillants qui en étaient souvent les vecteurs. L’empressement à protéger les vies des communs des mortels n’incluait pas les personnes détenues, comme si elles étaient moralement dépréciées, alors même que celles qui étaient les plus à risque, dans les institutions de court séjour comme nos maisons d’arrêt, étaient soit prévenues, donc présumées innocentes dans l’attente de leur jugement, soit condamnées, mais à des peines courtes pour des délits mineurs. Pourtant, il a fallu des mobilisations et des interventions fortes pour vaincre l’immobilisme des administrations et la réticence des politiques, et obtenir, ici ou là, des libérations anticipées, souvent en nombre insuffisant.

On peut d'ailleurs constater une grande différence entre le traitement des prisonniers condamnés pour des faits de droit commun et des sans papiers en centre de rétention : alors même que les mesures prises pour les détenus ont permis d'éviter le pire, les sans papiers ont été victime d'un terrible déni de justice

 La crise sanitaire a permis de montrer de manière presque expérimentale cette simple vérité : toutes les vies n’ont pas la même valeur. C’est bien sûr vrai d’un pays à un autre, et ces inégalités sont plus grandes aux États-Unis qu’en France, mais aussi à l’intérieur d’un pays, où des hiérarchies s’établissent entre différentes catégories sociales, puisqu’on semble moins accorder de prix aux vies des étrangers dont la seule infraction est d’être en situation irrégulière qu’à celles des prisonniers auxquels on reproche des délits et des crimes. On le voit, cette réalité empirique contredit le principe affirmé haut et fort de la vie comme bien suprême, et par conséquent théoriquement de même valeur, quelle que soit la condition.

Le conspirationnisme avant et après le covid19

un chapitre conséquent de l’ouvrage est consacré aux théories du complot. Didier Fassin avait déjà consacré une étude à ce phénomène quand il avait étudié de façon approfondie les politiques de santé en Afrique suite à l'épidémie de Sida qui avait ravagé ce continent. Cette catastrophe avait entrainé de nombreuses "théories du complot" : "le sida n'existe pas", "le sida est une invention des blancs" et "il existe un traitement bon marché qui règle la question d'un claquement de doigt". Si on se réfère a ces discussion, nombre d'échanges récent autour de la question de la pandémie de Covid19 s'éclaire d'un nouveau regard...

Évidemment, les "théories du complot" (qui rappelons le ne consistent pas  a dénoncer des complots qui peuvent être par ailleurs bien réels, mais a en inventer, et a les inscrire dans une vision très particulière du "social" ou celui ci est subsumé par un mystérieux complot qui explique l'ensemble des faits que nous ne maitrisons pas. 

Mais son approche est originale en ce qu'elle refuse a la fois les facilités d'une condamnation sans discussion et également d'une complaisance coupable. Il rappelle a ce propos la position sans équivoque de Clifford Geertz grand anthropologue qui décrit ainsi son ambition épistémologique :  "Étudier des dragons, et non pas les domestiquer, les maudire ou les noyer sous des flots de théorie c'est ce qui fait l'objet de l'anthropologie" Et il a raison de rappeler que de ce point de vue, les "théories du complot" sont nos dragons...

Pour autant il n'est pas du tout complaisant envers tous ces propos qui se prévalent de l'autorité de la "pensée critique" pour dire n'importe quoi. Ne serait ce que parce que leur instrumentalisation par des forces obscures   

Il est donc important d’opérer, une clarification. Le fait que la pensée conspirationniste intègre souvent une dimension critique n'implique pas qu'à l'inverse, la pensée critique puisse être vue comme conspirationniste. Brouiller la frontière entre les deux, c'est vouloir disqualifier toute tentative de questionnement de l'ordre des choses

Didier Fassin nous propose comme détour  l’analyse d’un "moment conspirationniste" particulièrement fort : celui qui a touché l’Afrique du Sud face à l’épidémie de Sida et qui a cumulé avec la mise en avant du Virodene : ce traitement " miracle" qui a été mis en avant par le gouvernement de Thabo Mbeki en meme temps que celui ci affirme que le sida n'est pas cause des nombreuses morts constatées. Or trés rapidement il apparait que les résultats de ce traitement sont totalement inventé, et que d'important profits sont engrangé par la chercheuse a l'origine du traitement "miracle

Pendant deux années, la controverse va se poursuivre : au Parlement, où le Democratic Party accuse le gouvernement de se servir des patients comme « de cobayes humains », dans les cénacles médicaux, où le responsable du programme du sida de la ville du Cap exprime son « profond dégoût », dans les milieux associatifs enfin, où se manifeste, après l’espoir, une amère déception. Aux critiques qui fusent de toutes parts, la ministre de la Santé Nkosazana Zuma répond par des accusations : « Le Democratic Party hait les gens de l’ANC, dit-elle. Si les choses se passaient selon leurs vœux, nous serions tous en train de mourir du sida ». Le vice-président Thabo Mbeki dénonce à son tour : « Afin de confirmer son opposition déterminée au Virodène, le Medicines Control Council a, de par ses pouvoirs de décider qui doit vivre et qui doit mourir, également contesté aux malades mourant du sida la possibilité de traitements compassionnels auxquels ils ont moralement droit ».

Pour autant la question ne reste pas limité au petit théâtre d'ombre autour de quelques protagonistes comme peut le laisser entendre le compte rendu journalistique de l'affaire. Comme le rappelle judicieusement Didier Fassin, la question du sida, et tout ce qu'elle évoque est un puissant facteur qui éclaire la société post appartheid en Afrique du Sud d'enjeux qui dépassent de loin la seule problématique de la santé publique :

Rendre compte de ce qui se joue autour du sida implique toutefois de considérer, au-delà de ce microcosme, un théâtre dont la scène est la société sud-africaine. Sur cette scène, ne s’affrontent pas seulement des membres du gouvernement tenants des théories dissidentes et quelques représentants de la société civile défenseurs d’une thèse établie, mais deux coalitions stratégiques dont chacune est constituée d’agents affichant des idées variées et porteurs d’intérêts distincts. Rien là qui doive nous étonner, et l’histoire nous rappelle opportunément que les épidémies ont souvent divisé les sociétés selon des lignes de fracture bien loin d’être univoques

Une critique sans équivoque des politiques suivies :

Concernant les politiques de santé, le fait de procéder par détours autour de la question centrales des politiques possibles autour de la vie, de ce qu'elle prend en considération et de ce qu'elle permet n'a de sens que si on en revient à la question centrale, celle de la pandémie. En effet comme le disait un philosophe marxiste a propos de tout autre chose "l'histoire nous mord la nuque" et nous ne pouvons rester sans réponse aux défis de l'heure. 

Didier Fassin dans la dernière leçon donnée au Collège de France qui a valeur de conclusion revient sur la question de l'épidémie mondiale de covid 19 d'abord pour en montrer la singularité : cette pandémie constitue une rupture totale avec les politiques suivies  lors des précédentes pandémies, que ce soit celle du sida, celle des épidémie de grippe a impact mondial (de la "grippe espagnole à la pandémie de H1N1 plus récente)

En effet la priorité avancée a été inédite : "la vie est prioritaire" et on a mis en avant la nécessité de prendre des mesures d'urgences pour "sauver des vies" avant même les contraintes économiques qui pourtant avaient jusque la force de loi. Pour autant cette question est elle résolue et les "vieilles méthodes" définitivement oubliées ? Didier Fassin nous montre qu'il n'en est rien, que l'on suive les détours proposés ou qu'on se plonge dans l'actualité la plus récente :

Mais il ne faut pas perdre de vue que ce mot d’ordre, sauver des vies, ne vaut assurément pas pour tout le monde, et je me situe ici non au niveau français mais au plan international. Il ne vaut pas pour les détenus entassés dans les prisons de court séjour, pour les étrangers en situation irrégulière enfermés dans des centres, pour les migrants et réfugiés entassés dans des camps aux portes de l’Europe, à la frontière de la Turquie ou au sud des États-Unis, pour celles et ceux qui continuent de se noyer en Méditerranée ou dans la Baie du Bengale. L’argument humanitaire nous concerne nous, et ce « nous » est non inclusif.

Un autre aspect évident dans les politiques menées et qui réclament discussion c'est le coté très autoritaire qu'a pris l'application des politiques de santés face au Covid-19. En partie cet autoritarisme cherche a cacher les inconséquences et les graves erreurs commises par le gouvernement français face à la pandémie. Mais il serait sans doute insuffisant d'attribuer à la seule incompétence macronienne la mise en place d'une véritable "police sanitaire" 

Il est du reste remarquable de constater comment le gouvernement a cherché depuis le début de l’épidémie à déplacer la responsabilité de la situation actuelle, tant sur le plan épidémiologique que sur le plan économique, vers les citoyens, alors qu’il devrait être tenu comptable des graves erreurs commises et des nombreux mensonges proférés. Faute d’avoir développé une politique préventive, on a donc mis en place une police sanitaire, en ne cessant d’accuser et même d’incriminer celles et ceux qui prenaient un peu trop de liberté avec le confinement, alors que la rigueur de ce dernier était avant tout la conséquence de l’impéritie des pouvoirs publics.

La question de la police sanitaire a été au centre des résistances ou des révoltes qui ont constitué l'autre facteur déterminant du bilan provisoire de la pandémie : face au problème les garanties démocratiques de notre société ont été relativisées quand elles n'ont carrément pas été supprimées :

Le paradigme des droits humains n’est pas abrogé, mais nous sommes en effet dans un autre paradigme de police et de surveillance sanitaires. Il faut dire que dans le cas du sida il existait une forte stigmatisation contre laquelle il était nécessaire de lutter et une importante mobilisation des mouvements gays pour défendre les droits humains. Aujourd’hui, on a une suspension de plusieurs libertés fondamentales, liberté de circuler, de se réunir, de manifester, d’honorer ses morts, tout ceci sous un état d’urgence qui ne permet guère la contestation. On le voit d’ailleurs, le monde politique et même la société dans son ensemble sont encore dans un état de sidération.

Mais au delà de la question de la "police sanitaire" et de l'autoritarisme comme politique médicale, reste l'enjeux fondamental d'égalité de tous en matière de santé. C'était un enjeu fondamental de la sécurité sociale. On ne peut constater que cet objectif n'a pas été atteint . En plaçant la finalité des mobilisations sanitaires sous la question de la "liberté individuelle" on se place forcément dans une toute autre perspective que celle qui devrait prévaloir, de justice (ce qui implique forcément celle d'égalité devant la maladie)

En France, la lutte contre les inégalités sociales de santé n’est pas une priorité, au point du reste que ces inégalités sont rarement enregistrées et a fortiori publiées. Ce qui est significatif dans un pays où la différence d’espérance de vie entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvres est de presque 13 ans. Nous préférons nous rappeler qu’en 2000 l’Organisation mondiale de la santé avait placé la France au premier rang international pour les performances de notre système de santé. La même année, une étude mettait notre pays en dernière position en Europe de l’ouest pour les inégalités sociales devant la mort.

En guise de conclusion provisoire

La pandémie de covid19 a permis de recentrer le débat politique sur un enjeu central et trop souvent oublié : la vie comme revendication politique. Mais elle a également dévoilé notre relative impuissance face a un ennemi aussi minuscule que sournois que nous n'arrivons pas à maitriser. Face à cela, la crise de confiance déclenchée par celle ci est un facteur déterminant de notre avenir.

Cette impuissance a ouvert la boite de pandore des boucs émissaires divers et des dénégations, selon les dispositions d'esprit de celles et ceux qui les agitent comme des chiffons rouges : le gouvernement, Big Pharma, sans oublier "l'irresponsabilité" des catégories sociales populaires. Face à ces déchainements multiples il convient de prendre le moment de la réflexion et de l'analyse, avec la dose de recul que cela suppose. L'ouvrage de Didier Fassin est de ce point de vue d'une utilité incontestable. Au delà des détours qu'il propose, des éclairages nouveaux qu'il permet, son utilité est d'abord de remettre au centre des préoccupations l'exigence de justice sociale si souvent oublié. En effet,  celui-ci plaide pour la prise en compte des inégalités sociales dans l’analyse des problématiques de santé publique, leur construction, leur diffusion et leur prévention.

La santé publique est bien cet imbroglio de social, de politique et de science que représente "un mode de gestion" forcément étatique de la catastrophe (même si le privé n'est jamais loin, comme les logiques économiques qu'elles supposent) mais aussi un "champ disciplinaire" c'est a dire un ensemble de règles, de savoirs, de sociétés savantes et de manuels et enfin une « réalité épidémiologique », renvoyant à l’état de santé d’une population Deux démarches complémentaires animent en cela sa réflexion, l’une dite généalogique en ce qu’elle vise à savoir « comment la santé publique s’est-elle faite », la seconde sociologique, qui cherche à étudier « comment la santé publique se fait-elle"

L'ensemble de ces outils d'analyse doit nous inciter a réévaluer a nouveau frais l'exigence de justice sociale au coeur de la demande politique d'une vie qui vaut d’être vécue.

Les sources :

Didier Fassin : Les mondes de la santé publique : excursions anthropologiques Edition du seuil 2021 400 pages

Vous pouvez trouver ces cours sur le site du collége de france :

https://www.college-de-france.fr/site/didier-fassin/course-2020-2021.htm  lien consulté le 17 11 2021

Entretien dans la revue de critique sociale "Contretemps"

https://www.contretemps.eu/deni-inegalites-police-sanitaire-entretien-didier-fassin/ (lien consulté le  15 11 2021)

Entretien dans le "quotidien du médecin"

https://www.lequotidiendumedecin.fr/actus-medicales/politique-de-sante/dr-didier-fassin-le-civisme-nest-guere-convoque-sauf-de-facon-rhetorique-et-cest-dommage-car-nos lien consulté le 29/11/ 2021

Entretien dans la revue électronique "non fiction"

https://www.nonfiction.fr/article-9244-la-vie-mode-demploi-critique-entretien-avec-didier-fassin.htm lien consulté le 29/11/2021

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