Le « minerai de viande » comme synecdoque de la bouffe industrielle : entre science, culture et lobby

[ Synecdoque n. f. C'est un cas particulier de métonymie : On prend le tout pour la partie ou la partie pour le tout.Ex: le tout pour la partie; Metz a gagné la finale (pour « les joueurs de l'équipe de foot de Metz »). La partie pour le tout: Les voiles prennent le départ (pour « les bateaux à voiles »). ]Lexique des termes littéraires du site lettre.net L’affaire dite des « Lasagnes au cheval » qui agite l’opinion publique actuellement est une bonne illustration du fonctionnement du secteur de la  « bouffe industrielle »  mais aussi de ses implications culturelles et scientifiques (par exemple, quand un spécialiste explique que la seule façon de savoir si ses lasagnes ou ses sont farcies au bœuf, au Cheval, au porc ou au Rat est de faire une analyse ADN) Cela fait aussi système parce qu’un terme vient condenser l’ensemble des notions qui jouent ensemble dans cet imbroglio de science et de société, le fameux « Minerai de viande ». L’utilisation si particulière du vocabulaire « technique » a un objectif implicite, c’est de dénier toute « vie » au processus industriel : ce ne sont pas des êtres vivants qu’on travaille, qu’on exploite, qu’on utilise, mais bien un minerai de provenance tout a fait indéterminée. Qui pense que la « viande » qui garni nos ravioli a une existence préalable en tant que bœuf, que cheval, que poulet, qu’animal vivant ?   

[ Synecdoque n. f. C'est un cas particulier de métonymie : On prend le tout pour la partie ou la partie pour le tout.

Ex: le tout pour la partie;
Metz a gagné la finale (pour « les joueurs de l'équipe de foot de Metz »). 

La partie pour le tout:
Les voiles prennent le départ (pour « les bateaux à voiles »). ]

Lexique des termes littéraires du site lettre.net

 

L’affaire dite des « Lasagnes au cheval » qui agite l’opinion publique actuellement est une bonne illustration du fonctionnement du secteur de la  « bouffe industrielle »  mais aussi de ses implications culturelles et scientifiques (par exemple, quand un spécialiste explique que la seule façon de savoir si ses lasagnes ou ses sont farcies au bœuf, au Cheval, au porc ou au Rat est de faire une analyse ADN) Cela fait aussi système parce qu’un terme vient condenser l’ensemble des notions qui jouent ensemble dans cet imbroglio de science et de société, le fameux « Minerai de viande ». L’utilisation si particulière du vocabulaire « technique » a un objectif implicite, c’est de dénier toute « vie » au processus industriel : ce ne sont pas des êtres vivants qu’on travaille, qu’on exploite, qu’on utilise, mais bien un minerai de provenance tout a fait indéterminée. Qui pense que la « viande » qui garni nos ravioli a une existence préalable en tant que bœuf, que cheval, que poulet, qu’animal vivant ?   

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Rambrandt : le boeuf écorché

L’industrie agroalimentaire fabrique des milliers de tonnes ce qu’elle nomme du "minerai" de viande, en vérité, tous les résidus de productions plus noble : le gras, le collagène, les tendons, les viscères, etc., lesquels sont broyés, hachés, compressés, recomposés puis congelés. Des fabricants utilisent cette ressource peu ragoûtante pour confectionner des plats préparés ou du steak haché dont ils font une publicité attrayante à la télévision ou dans les journaux. Dans laquelle le coq chante, le bœuf hennit, les moutons sont « si mignon ». Mais ce n’est qu’une fable, une illusion. En vérité, la matière première est un mélange assez improbable de matières premières broyées, concassées…  

Le risque est, bien sûr, qu’en cours de route un acteur de la filière introduise de la chair de cheval dans un "minerai" de bœuf. De la viande de chien dans un "minerai" de mouton. Du muscle de chat ou de rat dans un "minerai" de poulet…Personne ne peut déceler l’arnaque – ni à la vue, ni au goût, ni à l’odeur. Le seul moyen de débusquer la fraude consiste à diligenter un contrôleur, un spécialiste qui pratique une analyse ADN des tissus animaux. Ce qui évidemment n’arrive jamais.

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Production de "minerai" de boeuf

L’affaire des lasagnes de bœuf au cheval occupe les gazettes et les plateaux de télévision. On y voit en action des éleveurs roumains, des traders chypriotes, des sociétés françaises (Comigel, Spanghero), un intermédiaire luxembourgeois (pendant qu’on y est !), ainsi que le fabricant suédois mondialisé de plats surgelés Findus. Les gouvernements, en particulier le français, font mine d’être scandalisés par la complexité des circuits d’échanges, et par l’impossibilité de retrouver la "trace" des ingrédients douteux. On n’est pas (pas encore ?) en présence d’un empoisonnement du consommateur, ni d’une mise en danger de la vie d’autrui. Qu’un amoureux du cheval mange du cheval sans le savoir, qu’un musulman ou un juif ingèrent du cochon à leur insu : ils ne courent aucun risque sanitaire. Ils ne risquent pas non plus les tourments de l’enfer : nul n’est pécheur sans avoir conscience de son péché… 

ligne de production alimentaire: viande hachée max. 100 p/min | MMP 220 Vemag

Machine de production industrielle de steaks hachés

Les consommateurs ne voulant plus que des morceaux nobles de l'arrière du bœuf, entrecôtes ou filets, il a fallu trouver une nouvelle destination aux morceaux de l'avant, qu'on prenait autrefois le temps de mijoter pour les attendrir. C'est ainsi qu'est né... le steak haché. L'ensemble des bas morceaux nécessaires au steak haché est devenu une matière première à part entière : le minerai de bœuf, que l'industrie s'est mise à utiliser à utiliser de plus en plus pour la fabrication de ses plats préparés. D'un commerce de carcasses, on est passé à un commerce de morceaux. Un commerce international. La France, par exemple, manque de morceaux nobles, elle doit donc importer des morceaux arrière. En revanche elle a trop de morceaux avant, mais elle préfère les exporter cher dans les pays du Moyen-Orient, où l'on continue à les cuisiner, plutôt qu'à les vendre à vil prix à l'industrie agro-alimentaire.

Depuis deux ans, que les prix mondiaux du bœuf grimpent, les intermédiaires, bureaux de vente ou courtiers en viande, ont du mal à dégoter le minerai de bœuf bon marché que l'industrie leur demande. Parfois ils en importent du Brésil. De là à maquiller de la viande de cheval en viande de bœuf pour profiter de l'énorme écart de prix.... Normalement les sacs de minerai de bœuf d'origine européenne sont étiquetés et dotés d'un code barre, ce qui a d'ailleurs permis de retrouver l'origine de la viande. Peut-être y-a-t-il eu fraude ? Mais c'est la fragilité de l'espace européen, qui n'a plus de frontières intérieures, et donc plus de douanes. Tout repose sur les autorités sanitaires ou de lutte contre la fraude dans chaque Etat membre, et elles sont débordées.

Les lobbys de la viande

CIV, Interbev,  INAPORC, leur nom est étrange, mais leur importance politique considérable. Le lobby de la viande en France n’a peut être pas l’importance qu’il peut avoir aux usa, il joue cependant un rôle politique et économique considérable. Les campagnes « d’information » du Centre d’Information de la Viande (regroupant les lobbies des différents lobbies  (bœuf, moutons, porc, poulet, cheval) dans la presse enfantine ont été remarqué, la filière achetant de pleine page de publicité et se payant le luxe d’une publication à destination des enfants. Pour convaincre les français de continuer à manger de la viande, le Centre d’Information de la Viande (CIV) s’est payé un numéro du journal l’Actu, un quotidien pour enfants édité par PlayBac, déjà célèbre pour avoir ouvert ses colonnes à Areva. Dans ce numéro, on peut lire que « 4 à 5% des gaz à effet de serre en France sont dus au méthane » rejeté par les bovins en éructant(1). Des études existent afin de diminuer ces rejets liés à la présence de bactéries dans les estomacs des bovins, en les nourrissant à l’ail et au lin. Plus une page (la XV) sur les raisons qui doivent pousser les enfants à manger de la viande (ou du poisson ou des œufs) tous les jours. Ils se sont également payé une campagne de dénigrement de l’ouvrage de Fabrice Nicolino « Bidoche »,  a qui le secteur reprochait une attaque « sans précédent depuis l’affaire de la vache folle » Il présentait ainsi l’offensive des industriels de la viande contre son ouvrage :

Vous imaginez bien que les innombrables relais politiques de l’élevage industriel ne vont pas tarder à donner de la voix. Il est déjà une étrange déclaration d’un certain Bernard Vallat, directeur général de l’OIE depuis 2000. Je vous présente, en commençant par l’OIE, ou Office international de la santé animale, comme son acronyme ne le dit pas. Il faut dire que l’OIE, créé en 1924 à Paris, s’est longtemps appelé Office international des épizooties (OIE). Ce que c’est ? Une grosse machine étatique et bureaucratique, qui rassemble des membres désignés par leurs gouvernements respectifs. L’OIE compte 167 membres, qui sont réunis une fois par an à Paris. Il s’agit d’une structure presque inconnue, mais dont le poids, à mesure que se répandent les épizooties, dont certaines menacent de se changer en pandémies, augmente d’année en année. Les considérations politiques y priment, et comment pourrait-il en être autrement dans un cénacle de cette sorte ?

Quant à Vallat, vétérinaire de son état, il est fonctionnaire de la France depuis près de quarante ans. Je serais ravi de savoir comment sa carrière internationale a été remplie avant 2000, date de sa nomination à la tête de l’OIE. En tout cas, il a visiblement bien œuvré dans des pays du Sud, notamment africains. Et il ne s’est pas occupé seulement du bétail, mais aussi de pesticides, ce qui me le rend d’emblée sympathique. Estiva - merci à elle - me signale une bien étrange information (ici). En deux mots, Vallat veut réunir des experts pour étudier les rapports entre élevage, écosystèmes et changement climatique.

Il ne fait également aucun doute que le lobby a aussi les moyens de faire en sorte que les contrôles effectués par les fonctionnaires ne remettent pas en cause le fonctionnement du secteur et les juteux bénéfices qu’il induit, tout en conservant une « bonne image » indispensable au bon fonctionnement général du système.

Entre science et culture

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http://www.anglade-structures-bois.fr/chroniques/la_machine_de_chicago/400/Tintin.jpg

Tintin et les abatoirs de chicago 1930

Comme l’ensemble des intervenants l’a remarqué, le « scandale » est à l’origine un scandale « culturel » : c’est parce que la viande de cheval substituée au bœuf fait partie des tabous alimentaires outre manche que cette affaire a pris l’importance d’un scandale sanitaire majeur. Pourtant (et tous veulent le réaffirmer avec force pour sauvegarder des intérêts économiques complexes) la consommation d’équidés ne pose aucun  problème de santé. Il y a donc là une question de culture qui vient interférer avec des aspects économiques (la viande de cheval étant largement meilleure marché que celle du bœuf) L’aspect « machinique »  de cette production fait irrésistiblement penser aux abattoirs de Chicago des années 30 décrits dans « Tintin en Amérique » ou la « chaine de production » est une énorme machine ou une vache entre à un bout en meuglant et sort de l’autre coté sous forme de boite de corned beef. Le propriétaire de ce fabuleux outil de production (lié bien entendu au « syndicat du crime »)  tente de précipiter le courageux Tintin dans la machine à broyer et explique que de toute façon « on ne fera pas la différence ».

Mais par delà l’aspect « culturel » il existe bien un danger sanitaire majeur lié à l’utilisation de produits pharmaceutiques dangereux dans le suivi sanitaire des chevaux.  Eric Vigouroux, le président du lobby de la viande de cheval lève un coin sur le véritable sujet d’inquiétude « Je suis rassuré par les résultats de l’enquête et les déclarations des ministres français. Ce que l’on voit dans les plus récents rebondissements de cette affaire, c’est que les trois carcasses de chevaux contenant des traces de phénylbutazone, provenant du Royaume-Uni, ont été immédiatement repérées et écartées de la consommation. Les fraudeurs seront châtiés, ils ne pourront pas fuir leurs responsabilités. »Rappelons aux consommateurs béotiens ce qu’est la phénylbutazone : La phénylbutazone est un anti-inflammatoire non stéroïdien destiné aux animaux, notamment les chevaux. Il n'est généralement plus approuvé pour un usage humain car il peut causer des effets indésirables graves tels que la suppression de la production de globules blancs et provoquer des cas d'anémies aplasiques.

Le scandale ne fait que commencer et il faut souligner le fait que l'Europe accepte un laisser-faire pas vraiment surprenant. La mention de l'origine du pays des divers ingrédients n'est même pas obligatoire grâce, entre autres, au lobby intense des industriels, alors même que l'alimentation industrielle tend vers une industrie d'assemblage. Quant à la Commission européenne, elle est favorable à plus d'autocontrôle de la part des industriels ! Avec certainement parmi les arguments, peut-être soufflés par les lobbyistes, qu'il faut soulager les autorités sur le plan financier. Or, c'est bien par le contrôle des autorités luxembourgeoises puis anglaises que la supercherie a été détectée concernant l'étiquetage trompeur. Le soupçon concernant la présence de viandes issues de l'équarrissage existe, reste aux organismes de contrôle nationaux et européens à infirmer ou confirmer cette hypothèse.

Il est savoureux de constater que l’exemple donné pour la validité des procédures d’auto contrôle soit l’industrie des plantes génétiquement modifiées, il est évident pour les consommateurs que Monsanto, Pionner et autre Limagrain se sont fait connaitre pour leur haut respect de l’éthique ! Il est paradoxal de prôner d’un coté le « laisser faire » libéral et d’obliger par exemple les producteurs caprins a « pucer » leurs bêtes. C’est dire que le problème « scientifique » (savoir ce qu’il y a dans nos assiettes, garantir le respect de normes d’hygiène et de sécurité sanitaires minimale) est d’abord d’ordre politique.  «Là on a vraiment la convergence de problèmes sur l’information que l’on donne au consommateur, le contrôle que l’on effectue et sur le fait de savoir qui contrôle», a déclaré samedi à l’AFP le président de l’association française de consommateurs UFC-Que choisir, Alain Bazot.«C’est vraiment un laisser-aller blâmable de la législation communautaire», a-t-il lancé. Au cœur de la tempête, le distributeur Findus se défend en disant que c’est lui qui a découvert le pot-aux-rose, et pas les autorités sanitaires ou les diverses autres maillons de la chaîne. «Nous sommes choqués par le fait que celui qui cherche et qui trouve et qui finalement met le doigt sur le problème, se prenne tous» les dommages en termes d’image, s’est plaint le directeur général de Findus France, Matthieu Lambeaux. «Les contrôles de l’administration sont relativement rares, une fois tous les deux, trois ans ou sur alerte, ce n’est pas ça qui permet d’assurer que le système de qualité et de traçabilité est au point» Pour M. Bazot toute l’affaire vient d’une dégradation du contrôle public. «Il y en a assez de cette tendance au désengagement de contrôle des autorités publiques et à confier aux professionnels la maîtrise du contrôle», peste-t-il. «On le voit bien en France, les effectifs des services vétérinaires ne cessent de diminuer», affirme-t-il. «Cela fait plusieurs années que l’on tend à s’aligner sur la logique américaine qui consiste en matière d’hygiène à ne pas suivre les différentes étapes des produits alimentaires et en particulier les viandes et de passer à la fin au karcher, à l’eau de javel, tous les produits alimentaires», accuse-t-il. «Nous avons un système de contrôle vétérinaire en France de très grande qualité», a répondu à ce sujet le ministre délégué à l’Agroalimentaire, Guillaume Garot. Mais les résultats de l’enquête permettront de «savoir si aujourd’hui il y a matière ou non à modifier la réglementation européenne», a-t-il dit à l’AFP. L’Agence suédoise de l’alimentation admet pour sa part qu’il est «difficile de découvrir si un fournisseur a délibérément eu l’intention de tromper le consommateur, surtout si la fraude intervient trois, quatre chaînons avant que le produit final arrive en Suède».

Quelle bouffe voulons-nous, quelle société voulons-nous. Au delà du problème scientifique et technique, voila la question qui nous est posée

 

 

 

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