Espoirs et limites du participatif

« Démocratie participative », « web participatif », « journalisme participatif », le concept « participatif » a le vent en poupe. Mais que veut il dire « vraiment » ? Le terme et son usage ont une histoire qui nous montre les multiples sens qu’on peut donner au mot. Il est au centre de notre conception de la démocratie : pas de démocratie possible sans participation active des citoyens. Et comme je tente de le montrer dans cet article, pas de participation active sans conflits.

« Démocratie participative », « web participatif », « journalisme participatif », le concept « participatif » a le vent en poupe. Mais que veut il dire « vraiment » ? Le terme et son usage ont une histoire qui nous montre les multiples sens qu’on peut donner au mot. Il est au centre de notre conception de la démocratie : pas de démocratie possible sans participation active des citoyens. Et comme je tente de le montrer dans cet article, pas de participation active sans conflits.

Mais le conflit peut être créateur… Reste que le mot démocratie est aujourd’hui galvaudé, quand nous confions une partie déterminante de notre vie à des structures dont la légitimité chancelante n’a d’égale que leur obscurité. Fasse que le « participatif » ne subisse pas le même sort.

La première occurrence du « participatif » dans le sens politique qui est maintenant le sien est attestée via son succès mondial au « budget participatif » mis en place par la municipalité de Porto Alegre, au Brésil. Il s’agissait alors de créer une médiation entre l’espace traditionnel de la « démocratie représentative » et celui de la « démocratie directe » qui faisait partie du bagage intellectuel de ceux qui venaient de prendre la tête de la municipalité, et ainsi de répondre a un des nombreux défis qu’elle avait à relever, celle d’une corruption endémique liée à celle d’un clientélisme non moins prégnant. Cette expérience allait durer une dizaine d’années, non sans tension. Le budget participatif ne consistait pas uniquement en une discussion après coup de choix déjà effectué en mairie, mais dans la possibilité sur des secteurs stratégiques A sa mise en œuvre, il allait être accusé de mettre les finances municipales en péril, alors que l’expérience a démontré le contraire. A la perte de la municipalité par le pt, le budget participatif n’allait pas être supprimé, mais progressivement vidé de son sens.

Cet exemple allait être repris tel quel dans des municipalités d’Amérique Latine, mais aussi d’Europe (Portugal) de même sensibilité politique. En France, la « démocratie participative » devait être adaptée, puisque d’une part la sensibilité politique qui en avait assuré la maitrise d’œuvre n’était pas en situation de gérer une quelconque mairie, mais que de toute façon, les règles de fonctionnement des structures municipales l’en empêchent. C’est donc une version différente qui a été mise en place sous le nom de « démocratie participative », dans la mesure où les populations n’étaient plus invitées à construire de façon autonome un projet spécifique, mais plutôt à « donner leur avis » sur un projet déjà construit et en grande partie avancé.

C’est le même phénomène qui allait se passer lors de la mise en place des structures de « démocratisation de la science » où étaient instaurées des « conférences de consensus » censé refléter l’avis du public dans la mise en œuvre des processus avancés mis en œuvre par le secteur technoscientifique (OGM, nanotechnologies) La participation demandée n’étaient pas conçue pour trancher entre différents possibles, mais pour valider des choix déjà décidé depuis longtemps.

Le « paradigme participatif » allait être instauré dans le secteur numérique par ce qui s’est appelé le « web 2.0 » A l’ origine, le fait de permettre aux utilisateurs d’être producteur de leur contenu avait surtout comme objectif des motifs économiques évidents. Le Web était à cet instant confronté à la question de ses contenus, toujours insuffisant devant l’explosion du réseau lui-même. Le fait d’instaurer la possibilité de créer des contenus par l’utilisateur et pas uniquement par des professionnels avait comme conséquence une sérieuse réduction des couts !

Mais cette possibilité nouvelle ouvrait à nouveaux frais le champ des possibles, dans lequel se sont engouffré un certains nombre d’acteurs qui ont orienté cette révolution dans un sens pas purement économique. L’explosion des systèmes de management des données (CMS) libres allaient être de ceux là. Ils allaient permettre à leur tour l’éclosion d’une série de « revues électroniques » gérés par des communautés hétéroclites. Enfin, cette floraison allait à son tour donner lieu à ce qu’on a appelé le « journalisme participatif »

Celui-ci ne consiste pas en une abolition du journalisme, pas plus que d’une suppression de toute distance entre celui-ci et le lecteur, mais dans la possibilité pour le lecteur de participer de façon active à la vie du journal, par ses commentaires, éventuellement son blog. La participation au fonctionnement interne du journal est également possible, sous forme de rendez vous réguliers donné par la rédaction du journal à ses fidèles abonnés (et à tous ceux qui sont intéressé par le projet éditorial) Cette notion de « journalisme participatif » a donné lieu à des élaborations intellectuelles parfois anciennes, comme le débat sur le rôle du journalisme dans la vie de la cité entre John Dewey et Walter Lippman

Walter Lippmann était déjà un journaliste, écrivain et commentateur politique très influent. Il travaillait en grande partie sur les manques et les problèmes de la Démocratie. Au fur et à mesure de ses travaux, il en vint à publier « Le public Fantôme », livre dans lequel il explore l’attitude du citoyen face à l’engagement politique. Il y décrit une tendance de plus en plus forte des Américains à se désengager du débat public et de la politique pour se contenter d’un simple rôle de spectateur.

John Dewey constate la même tendance. À ce moment, tous deux vont débattre, tenter de trouver une explication, puis une alternative. C’est dans cette discussion qu’émerge l’idée d’un journalisme médiateur : celui qui fera le lien entre la sphère civile et la sphère dirigeante, tout en intégrant le citoyen, afin de le rendre plus responsable, plus impliqué dans les choix de société.

Les nouveaux moyens de communications, l’élaboration de nouveaux outils de publication électronique allait entrainer la création de nouveaux journaux uniquement présent sur internet (« pure players »), et qui allaient développer le « paradigme participatif », entre autre pour se distinguer du journalisme « traditionnel » (défendu par « libération », « le monde », « le figaro », etc.)

Les promesses du journalisme participatif entrainaient à leur tour une dynamique de créations de communautés sur ces sites, de débats (parfois houleux), de regroupements sur des bases souvent fluctuantes, toujours passionnées. La revendication d’un lectorat « actif », amené à donner son avis, et à produire des contenus sous forme de blogs ou d’articles changeait le rapport entre le journaliste et son public, qui n’avait plus la passivité d’antan. Evidemment le risque, c’est que les « conversations de bistrots » faites autour de la manchette du « vieux journal papier » d’antan se retrouvent directement intégrées sur le contenu même du journal, mais ce risque était limité par les dispositifs sociotechniques qui permettaient de hiérarchiser les contenus et de les orienter dans la direction voulue. Un journal, c’est aussi un contenu identifiable et identifié, qui fait que le contenu du Figaro n’est pas le même que celui de Libération. Cette « charte éditoriale » est effectivement garantie par l’équipe de rédaction, notamment dans le journalisme papier par la « conférence de rédaction » qui fixe les axes d’attaques et les contenus effectivement publiés… Rien de tel n’existe pour le journalisme participatif sur internet, en particulier pour ses lecteurs.

Nous voilà ramené au problème déjà présent à l’origine de cet article : quel degré d’autonomie pour le public « participatif » ? Le « budget participatif » incluait la possibilité de bousculer l’ordre (municipal) établi. Sa traduction en France sous la forme de « démocratie participative » se limitait uniquement à la discussion de choix préétablis. Sous un nom semblable, deux processus profondément différents se mettaient en place. C’est que l’irruption « sauvage » du public renferme sa probabilité de désordres et de perte de contrôle. Elle remet en cause des dispositifs de pouvoir profondément ancrés.

Dans un dispositif « participatif », le hic et le nunc en terme de pouvoir est bien dans l’autonomie du public amené à s’exprimer, à sa capacité (ou pas) à constituer des regroupements, à interpeller, a faire preuve d’une capacité d’imagination allant au delà des limites initialement prévues par ses initiateurs. Et cette question est tout autant, voir même plus, la question des dispositifs socio techniques qui encadre les activités des intervenants que celle de « l’idéologie » proprement dite. La question par exemple de la régulation des propos tenus dans les échanges incessants entre interlocuteurs se pose. Doit-elle être largement autogérée par ceux qui la rendent possible, et qui participent aux discussions, ou doit-elle être dévolue à une autorité extérieure à celle des participants ? La valorisation des contenus créés par les membres, le regroupement affinitaire ou thématique est aussi une question centrale dans la définition de ce que le « participatif » veut dire…. Et peut dire.

Il n’y a pas de participation active sans conflits, sans définition mouvante d’un consensus qui soit plus que la synthèse des différents points de vue. Le conflit peut être aussi créateur, intéressant, à condition qu’il soit encadré. Le conflit, ce n’est pas (forcément) la guerre, à condition de veiller à ce qu’il ne le devienne pas, et de donner des réponses aux interpellations multiples qui ne manquent pas de se produire dans le cas d’une communauté pas fermée sur elle-même.

Bibliographie :

Raul Pont L’expérience de Porto Alegre Nouvelles FondationS n° 5, 2007/1 176 pages

Loïc Blondiaux Le nouvel esprit de la démocratie : Actualité de la démocratie participative Coll. La République des idées, éd. du Seuil, 2008, 110 pages

Michel Callon Pierre Lascoumes Yannick Barthe Agir dans un monde incertain - Essai sur la démocratie technique Ed du seuil 2001 358 pages

John Dewey - le public et ses problémes - folio gallimard - 20010 - 382 pages

Walter Lippmann - Le Public fantôme - Ed. Démopolis - 2009 - 192 pages

Yannick Estienne et Erik Neveu Le journalisme après Internet Ed. l’harmattan 2008 322 pages

Franck Rebillard Le web 2.0 en perspective : Une analyse socio-économique de l'internet Ed L’Harmattan 2007 162 pages

 

 

 

 

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