Miscellanées du mois de décembre 2020 spécial scientifiques

Au menu ce mois-ci : une spécialiste de la Mésopotamie récemment disparue, un pionnier oublié de la communication animale, une soudanaise mobilisée contre l'épilepsie, la récipiendaire de la médaille d'or 2020 du CNRS, un physicien oublié de l'informatique et de la guerre froide, une scientifique mobilisée contre la triche et une série de pétitions pour une information scientifique de qualité.

Scientifiques Au Travail Dans Un Laboratoire Et Un Ensemble De Bureaux De  Personnes Souriantes | Vecteur Premium

La science est d'abord une formidable histoire d'êtres humains en quête de "l'inaccessible histoire" : humains qui cherchent, humains qui s'interrogent, humains qui luttent, humains qui posent des questions et quelquefois apportent des réponses. La science est l'art de susciter des questions en cherchant des réponses "objectives" (mais qu'est ce donc que des "réponses objectives" ? Là on est plus dans la science, mais dans la philosophie) 

Et cette aventure humaine est surtout une histoire de collectifs. Car même quand on recherche "dans son coin", on est jamais seul : on est entouré de la "communauté scientifique" (c'est même le seul domaine ou le "communautarisme" ne pose pas tant de problèmes, si on y réfléchit bien). Mais ces "collectifs" sont bien composés d'individus. Individus complexes, multiples, quelquefois.

Les miscellanées sont donc consacrées pour finir l'année à un panorama de quelques un de celles et ceux qui "font la science", des plus modestes au plus prestigieux, des plus effacés aux plus engagés

Et pour finir l'année,  une mobilisation pour sauver la presse de vulgarisation scientifique en France et un souhait : que Mediapart se dote enfin d'un journaliste scientifique capable d'expliquer les enjeux (et le fonctionnement) des sciences.

Béatrice André Salvini la grande spécialiste de la Mésopotamie disparue 

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Pour commencer, rendons hommage à Béatrice André Salvini, grande spécialiste de Babylone. Elle était conservateur général du patrimoine, et à ce titre avait organisé la grande exposition au Grand Palais sur Babylone. Elle était également l'auteur de l'ouvrage de référence sur Babylone en "Que sais-je", ces petits opuscules qui "font autorité" ; Béatrice André-Salvini, experte émérite de l’antique Mésopotamie, est morte, mardi 24 novembre, à l’âge de 71 ans, des suites d’une longue maladie. 

Soulignons dans le panorama des sciences qui est l'objectif de cette rubrique régulière l'utilité d'une science comme l'archéologie. Evidemment celle ci n'est pas une "science expérimentale" (comme d'ailleurs l'ensemble des sciences historiques et sociales) mais elle n'en est pas moins indispensable à ce rêve éveillé de connaître et de comprendre le monde dans lequel nous vivons. 

Dans ce cadre là, Béatrice André Salvini a été une "travailleuse de la preuve" méritante. Resplendissante, elle aimait sa discipline à laquelle elle a permis d'avancer à pas de géants. 

Source : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/12/08/l-archeologue-beatrice-andre-salvini-grande-specialiste-de-la-mesopotamie-est-morte_6062658_3382.html

Charles Turner, pionnier oublié de la communication animale 

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Charles H. Turner est connu comme zoologiste et il était surtout connu aux Etats-unis comme étant un des premiers Afro-américains à recevoir un doctorat (à l'université de Chicago). Il a passé la majeure partie de sa carrière professionnelle comme professeur de lycée à Saint-Louis. 

Or ce scientifique a soudain été redécouvert après une campagne visant à redécouvrir les scientifiques oubliés en raison de leur genre ou de leur origine comme pionnier de la "cognition animale" en particulier dans un article de la revue scientifique "Animal Behavior" qui rappelle la « diversité et l’activisme inclusif dans les sciences du comportement animal » de ce grand ancêtre de celles et ceux qui révolutionnent actuellement notre vison du monde animal. Cette redécouverte a été confirmée par deux revues encore plus prestigieuses dans le monde scientifique, Current Biology et Science.

Il est à noter que cette redécouverte a commencé par une controverse sur les réseaux sociaux sur les mérites comparés de Charles H. Turner. En particulier, celle-ci a porté sur le fait que sa spécialité était les "insectes sociaux" (en particulier les abeilles) et qu'il avait le premier mis en évidence la vision en couleur de Apis mellifera (l'abeille domestique) Or c'est l'allemand Karl Von Frisch qui a été récompensé du prix Nobel pour cette découverte formidable.

Au-delà de la découverte, et de la lutte contre les discriminations  ce qui importe dans cette question c'est aussi de voir que c'est en raison de sa position de "subalterne" (noir) qu'il a pu s'ouvrir à une autre façon d'envisager l'intelligence des autres animaux.

Source : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/12/12/charles-turner-pionnier-noir-oublie-de-la-cognition-animale_6063184_1650684.html

Maha Dahawi en lutte contre l'épilepsie 

DAHAWI Maha - Institut du Cerveau

Etre scientifique actuellement est de plus en plus difficile. Mais au Soudan, ça tient de la gageure. Encore plus quand on est une femme (là bas comme ici, les préjugés de genre dans la science ont la vie dure) et quand on est en plus atteinte d'une maladie auto-immune, cela tient du miracle. C'est pourtant ce qu'a réalisé Maha Dawahi, doctorante de 35 ans concrétisant sa recherche sur l'épilepsie, un véritable problème de santé au Soudan. C'est en effet le premier pays d'Afrique affecté par ce problème : « Des études récentes ont montré qu’elle est aggravée par une forte consanguinité, explique-t-elle. Or, au Soudan, plus de 40 % des mariages se font au sein d’une même famille. » D'ailleurs Maha Dawahi est également mobilisée sur le terrain de l'éducation et du social dans les villages les plus reculés du Soudan, ou elle fait campagne pour la prévention de ce grave problème de santé. 

Pour « lutter contre la douleur, je voulais comprendre comment les pensées peuvent modifier la chimie du cerveau. C’est ce qui m’a conduite vers les neurosciences », précise la chercheuse, qui puise dans cette expérience intime une part de sa vocation à travailler sur l’épilepsie, un problème de santé publique dans son pays. Son but n’a jamais changé. 

Le fait est que le Soudan traverse une grave crise politique et économique qui remet gravement en cause l'éducation des filles en particulier. Selon les chiffres, uniquement 60% des fillettes soudanaises terminent leur éducation primaire. Dans ce cadre, cette scientifique est devenu un exemple et un symbole, un objet de mobilisation aussi. 

Affectée par l'épidémie de coronavirus (qui perturbe sa recherche, l'hôpital de la Pitié-Salpétrière où se déroule sa recherche ayant bouleversé ses services pour répondre aux exigences de l'épidémie) elle n'en reste pas moins motivée par cet objectif de vie. 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/12/10/maha-dahawi-geneticienne-en-lutte-contre-l-epilepsie-et-modele-pour-les-filles-du-soudan_6062938_3212

Françoise combes, portraitiste du cosmos 

https://www.cieletespace.fr/media/default/0001/19/COMBES_3-5f59.jpeg

Spécialiste de cosmologie, Françoise Combes, par ailleurs professeur au Collège de France, a été honorée de la médaille d'or 2020 par le CNRS.  Selon le CNRS, c'est l'ensemble de ses travaux qui « l’ont amenée à participer à la découverte des premiers systèmes d'absorptions moléculaires dans l'Univers lointain, ce qui a permis de déterminer la température du fond cosmologique, ainsi que la variation hypothétique des constantes de la physique en fonction de l'âge de l'Univers […] et donc de décoder les différentes étapes de croissance des galaxies tout au long de l’histoire de l’Univers » qui ont été récompensés par cette prestigieuse récompense. 

Il faut remarquer qu'elle est également professeur au Collège de France, c'est-à-dire qu'elle est une des "sommité" de sa discipline. 

Elle est également l'auteure d'un certain nombres d'ouvrages, tous passionnants sur ces sujets. 

https://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/francoise-combes-une-exploratrice-du-cosmos-honoree-par-le-cnrs-1241205

Bibliographie succinte :

Françoise Combes : la matière noire Editions Vuibert, 2015 192 pages

Françoise Combes Misha Haywood, et al. : Galaxies et cosmologies Editions Ellipses 2009 211 pages

Francoise Combes Le Big Bang Editions que sais je 2019 127 pages

John von Neumann, le génie oublié 

John Von Neumann

Quand on veut citer un génie oublié de l'histoire des mathématiques et de l'informatique, on invoque beaucoup (et à juste titre) le rôle déterminant d'Allan Turing. Mais on oublie fâcheusement John von Neumann (né Neumann János, 1903-1957), mathématicien et physicien américain d'origine hongroise qui a pourtant apporté lui aussi une contribution déterminante à la discipline nouvelle de l'informatique.

  1. Car si tout informaticien connait les "machines de Turing" (un modèle abstrait de "calculabilité" qui permet de figurer  le fonctionnement d'un ordinateur), il utilise tout aussi quotidiennement l'architecture de "von Neumann" qui représente encore l'architecture "courante" des ordinateurs (séparation fonctionnelle d'un ordinateur en 4 sous ensemble, la mémoire, l'unité de calcul, l'unité de séquençage, les entrées sorties).

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Il est également très connu pour sa contribution à la "mathématique des jeux", une contribution déterminante dans des secteurs divers, en    particulier économique. Il s'agit de déterminer de façon probabiliste des "stratégies gagnantes" dans la cadre d'une formulation mathématique de situations de type jeux.

En physique également il a apporté d'importantes contributions, que ce soit dans le domaine de la mécanique quantique, ou en analyse fonctionnelle.

Mais, et on le lui a beaucoup reproché par la suite, il a également beaucoup collaboré avec les militaires américains sans aucune interrogations sur le sens de son engagement. Engagement qu'il a sans doute payé de sa vie, puisqu'il est mort prématurément (à 53 ans) d'un cancer du Pancréas sans doute consécutifs de ses travaux sur la bombe H ou son manque de sérieux dans le respect des protocoles de sécurité était de notoriété publique.

Et c'est là sans doute que s'est produit la fracture qui a conduit à son rejet actuel, et à son oubli (relatif) dans la mémoire collective. Ce qui a fait son succès à une certaine époque fait aujourd'hui qu'il est "relativement" oublié... 

Pourtant il reste à redécouvrir. Pour cela, un livre est indispensable : William Pousdone Le dilemme du prisonnier : Von Neumann, la théorie des jeux et la bombe Editions Cassini 2009 346 pages

John von Neumann : Prophète du XXIe siècle © Yé Micromégas

Source : 

https://dailygeekshow.com/john-von-neumann-documentaire/

https://www.slate.fr/story/137594/john-von-neumann-mathematicien-einstein-sombre-bombe-atomique

http://epiphymaths.univ-fcomte.fr/seminaire/publications/Merker-Rigueur_chez_von_Neumann.pdf

Elisabeth Bik, l’intégrité avant tout

This Science Vigilante Calls Out Bogus Results in Prestigious Journals | by  Gemma Milne | OneZero

Le mois dernier, Miscellanées scientifiques parlait d'intégrité scientifique. C'est effectivement un enjeu politique et humain majeur du 21° siècle. Elisabeth Bik, microbiologiste néerlandaise et autrice du blog Science Integrity Digest. Creative Commons s'y consacre elle aussi assidument. Sa spécialité dans ce domaine est l'utilisation abusive et/ou mensongère d'images en particulier dans le domaine de la biologie (dans laquelle elle-même est chercheuse) 

On peut voir le résultat de ses efforts sur le blog qu'elle nourrit d’enquêtes fournies. Son enquête sur une "fabrique a publications scientifiques" douteuses d'origine chinoise, coupable de publications de plus de 400 articles bidonnés a fait sensation, celles sur les données bidonnées du professeur Raoult aussi. Il est à noter que ce différend date de bien avant la "découverte" de l'hydroxychloroquine puisque c'est dès 2006 que la chercheuse dénonce des "petits arrangements avec la vérité" du chercheur marseillais... Après avoir pointé des faiblesses dans des articles de Didier Raoult, elle a été qualifiée de « chasseuse de têtes » par celui-ci. Mais elle a dénoncé bien d'autres "petits arrangements" et "conflits d’intérêts"... Mais si ces sujets ont "fait l'actualité", c'est surtout dans l'utilisation frauduleuses des images en sciences qu'elle s'est spécialisée, en consultant un large panel de revues scientifiques sur une vingtaine d'années (et consultant elle même des dizaines de milliers d'images). Sans oublier les pressions de la firme "herbalife" pour que ne soit pas publié des études accablantes sur ses produits... 

Elle a été tellement victime de son succès qu'elle a décidé de s'y consacrer à plein temps. Les "travailleurs de la preuve" cherchent également le mensonge parmi leurs pairs. Question d'époque...  Le 14 juillet, la microbiologiste néerlandaise Elisabeth Bik a retiré l’adresse mail de son blog Science Integrity Digest : elle y recevait trop de demandes d’examen d’articles scientifiques susceptibles de comporter des données frauduleuses. 

Science Integrity Digest : https://scienceintegritydigest.com/

La vulgarisation scientifique dans la tourmente 

La Recherche : collection 1970-1970-2004 - Marche.fr

La France est connue pour la richesse de sa vulgarisation scientifique qui s'exprime par la diversité de ses revues papiers  : pas moins de six revues sont disponibles en Kiosques (pour les revues généralistes, et cela sans compter les revues spécialisées du type "Tangente" pour les mathématiques ou "Espèces" pour les sciences du vivant) dont des historiques comme Science et vie et Sciences et avenir, la version française de "Scientific American"; Pour la science et La recherche, une revue dont l'originalité a longtemps été d'être un "journal de vulgarisation scientifique pour scientifiques".

Or cette biodiversité des revues de vulgarisation scientifique est aujourd'hui gravement remise en cause. Deux "cas" symptomatiques nourrissent une inquiétude non feinte. C'est d'abord Science et vie qui vient d'être racheté par un "créateur de contenu" qui est en train d'en pervertir le contenu pour de basses raisons de rentabilité immédiates. Mais il y a également la fusion de Science et avenir avec La recherche qui aboutirait a la disparition de cette dernière revue. 

Voila deux liens qui explicitent les mobilisations en cours pour les deux journaux menacés : 

Parce que l’information n’est pas un contenu comme les autres, sauvons Science & Vie ! : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/15/parce-que-l-information-n-est-pas-un-contenu-comme-les-autres-sauvons-science-amp-vie_6063491_3232.html

Plus de 200 scientifiques signent une pétition contre la fusion entre Science et avenir et La recherche https://www.sciencesetavenir.fr/sciences/pres-de-200-chercheurs-signent-une-petition-de-soutien-au-mensuel-la-recherche_145155

Mais puisqu'on en est à revendiquer une vulgarisation scientifique de qualité, faisons le voeux que notre journal se dote d'un journaliste scientifique apte a déjouer les pièges de l'information scientifiques des grandes firmes techno-scientifiques sans tomber dans le complotisme si souvent dommageables, tout en sachant expliquer aux lecteurs les enjeux scientifique dans notre période troublée. 

 

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