Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Billet de blog 29 oct. 2012

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Les vendeurs de doute: l’amiante tue, scandale sanitaire majeur 3/3

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le lobby de l’essence plombée était le premier, et a sévi dès les années 20 en niant le danger de cette injonction du plomb tetraetyl. Le lobby du tabac est remarquable par sa capacité a essaimer, et a réutiliser les mêmes équipes et souvent les mêmes argumentaires qu’on retrouve de la défense de «l’initiative de défense stratégique » chère a Reagan,   de la négation des dégats dues aux « pluies acides », aux questions de climat.

Le lobby qui a défendu l’amiante s’est lui signalé par sa capacité a mettre en œuvre un lobby de forme totalement nouvelle, le comité permanent Amiante, qui associait industriels du secteurs, scientifiques le moins critiques possibles et syndicalistes couchés. Mais évidemment ces trois lobby, quelqu’aient puisse être leur puissance, et leur importance n’épuisent pas le sujet (il existe bien des lobby « scientifico industriels, autour du nucléaire, du gazoil, des insecticides et comme on l’a vu derniérement des OGM) ils l’échairent toutefois des enseignements de leur histoire.

Histoire de l’amiante

L’histoire de l’amiante est l’histoire d’un matérieux miracle qui s’est finie en cauchemard. L’amiante est un matériaux se présentant sous formes de fibres, aux qualités remarquable sur un plan mécanique et thermique qui en font un matériaux « antifeu » idéal, ainsi qu’un isolant thermique aux qualités tout a fait remarquable

Les découvertes des dangers de l’amiante, dés le début du XX  siécle ne vont en aucun cas ralentir la progression de l’utilisation de ce matériaux aux qualités si précieuses. Qu’importe les quelques ouvriers souffrant d’insuffisance respiratoire, à une période ou le mépris vis-à-vis des catégories laborieuses des masses populaires est un sentiment fort répandu

La mise au point de l’amiante ciment et du flocage a l’amiante vont révolutionner l’emploi de ce matériaux dont l’usage va se généraliser dans la construction, ou il constituera le matériaux obligé pour l’isolement des batiments.  L’amiante va étre également utilisée dans l’automobile pour des piéces soumises a de grosses contraintes thermiques, comme des plaquettes de frein ou des mécanismes d’embrayage. Il va être également utilisé dans tout une série d’usages domestiques, comme des « gants » anti feu, des tables a repasser, etc.

L’incendie du lycée Pailleron qui va poser la question de la sécurité de batiments construits à la va vite  va amener une explosion de l’usage de l’amiante dans les structures publiques, et particuliérement les écoles et les universités.

L’usage de l’amiante est moderne, valorisé. En 1971, une brochure de l’Association française de l’amiante démontre que ce n’est pas un poison. Le titre, « Vivre avec la fibre de la terre » suggère qu’un produit naturel ne peut être nocif. L’amiante est extraite dans des carrières, essentiellement au Canada. C’est habile : un champignon, un fruit peut contenir un poison, pas une banale roche ! Pourtant très rapidement, les inconvénients de la « roche miracle » vont apparaitre sur le plan de la santé.

L’abestose, première affection  va etre reconnue enfin comme maladie professionnelle après un combat acharné des syndicats.  C'est une maladie professionnelle qui est due à l'inhalation de poussière d'amiante. Cette inhalation répétée provoque une fibrose broncho-pulmonaire et parfois des manifestations pleurales. Des troubles fonctionnels respiratoires se font jour peu à peu. Une insuffisance respiratoire chronique apparaît. Certains cancers broncho-pulmonaires peuvent être en relation avec une asbestose.

Le caractére cancérigéne de l’amiante est également mis en cause  Le mésothéliome est une forme rare et virulente de cancer des surfaces mésothéliales qui affecte le revêtement des poumons (la plèvre), de la cavité abdominale (le péritoine) ou l'enveloppe du cœur (le péricarde). Le mésothéliome pulmonaire est causée par l'exposition à des fibres minérales (comme l’amiante, ou l'érionite).

De jussieu à Amisol : l’amiante devient un scandale

Le scandale va éclater en 1975 lors du décés d’un professeur de physique de l’université de JussieuSuite à la mort d’un de leur collégue, les universitaires décident de fonder un « groupe de travail » scientifique sur la question Le professeur Henri Pezenat est un des membres les plus actifs du groupe de travail en question. Un des aspects important du scandale est qu’il ne touche pas uniquement des travailleurs manipulant « en connaissance de cause » ce produit, mais également des utilisateurs qui ne sont pas du tout au courant des dangers qu’ils encourent. Au total, on déplore à ce jour le décés de plus de 8 professeurs d’université et une centaines de personnels atteints sur le « campus » de Jussieu.

Le scandale va rebondir  à l’usine « Amisol », située  et qui fabrique des matelas, tresses et bourrelet en amiante. L’usine existe depuis le début du XX° siècle, et vient d’être brutalement fermée. . Les travailleurs (qui sont des travailleuses à 80%) sont placées dans des conditions de travail dantesques : aucune protection aucune aspiration, l’amiante en vrac est traité à la fourche (une photographie montre le professeur Henri Pezenat en train de manier l’amiante à la fourche, comme le faisait les travailleuses) Les décès vont être particuliérement nombreux dans cette usine, où aucune précaution d’aucune sorte n’était prise. L’équipe de « lanceurs d’alerte » de Jussieu va intervenir dans cette usine, va faire découvrir la vérité sur leur situation de santé aux travailleuses, avant d’entreprendre une tournée d’usines ou les précautions les plus élémentaires sont souvent oubliées, et les médecins du travail, dont c’est pourtant le role, « oublient » de signaler les dangers et les conséquences funestes des pratiques professionnelles. Des progrés existent cependant : en 1976 - Le tableau n° 30 des maladies professionnelles est modifié et prend en compte le cancer du poumon et le mésothéliome.

Le ministre de la Santé, Jacques Barrot (1979-1981) interdit le flocage en France et mais son utilisation reste légale dans la construction navale et automobile sous le prétexte (mensonger) qu’il n’existe pas de produits de substitution.   Le premier ministre de l’époque, Raymond Barre a reçu la visite des industriels qui menaçent carrément de fermer les usines si l’amiante est totalement interdite. Le chantage réussit au dela de toute espérance, et ne sera pas remis en cause avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. .

Le comité permanent amiante

Le "comité permanent amiante" est une structure informelle totalement controlée par les industriels de l’amiante, mise en place en 1983 pour réunir différentes parties concernées par la gestion du risque lié à l'usage de l'amiante et empécher toute mesure d’interdiction du produit dans la législation française. .Une société de communication et de  services (communications économiques et sociales - CES) dirigée par Marcel Valtat et qui recevait des financements de l’industrie de l’amiante a organisé une journée d’études qui s’est tenue le 9 novembre 1982. L’objectif était de faire le point sur la situation en France après le symposium sur l’amiante qui s’était tenu à Montréal. Le groupe qui a organisé cette journée réunissait des représentants de l’industrie de l’amiante et des ministères concernés, des chercheurs et des syndicalistes. Par la suite, le 21 janvier 1983, une nouvelle réunion s’est tenue au siège de CES pour étudier la proposition de création d’un  "groupe informel et sans pouvoir afin de servir de régulateur pour les problèmes de l'amiante et de la prévention.», Marcel Valtat attribuant l’idée de créer ce groupe à Dominique Moyen, directeur général de l’Institut National de Recherches de Sécurité (INRS), qui est une structure paritaire conduisant des recherches et faisant des recommandations dans le cadre de la sécurité au travail. Dans une de ses lettres, Dominique Moyen propose effectivement de créer un tel organisme et le CPA va se mettre en place au cours de l’année 1983

Il est intéressant d’analyser les réticences qui ont pu s’exprimer à l’égard du CPA. Elles sont peu nombreuses. Par exemple, tous les syndicats vont participer à ce comité, alors même qu’un certain nombre de leurs structures de bases sont engagées dans des luttes féroces avec le patronat de l’amiante, a l’exception notable de force ouvriére. Leur représentant au conseil d’administration de l’INRS, Paul Malnoë ouvrier aux chantiers navals de Saint Nazaire. se prononce contre le financement par l’INRS d’une participation à une réunion internationale consacrée à l’amiante dans le cadre du CPA. Il écrira notamment en  mai 1986 : « En participant à ce comité permanent de l’amiante, l’INRS, qu’on le veuille ou non, apporte sa caution à une opération qui n’a pas seulement pour but de rechercher une meilleure prévention pour les travailleurs, mais aussi, au delà, de réhabiliter l’emploi de l’amiante comme le prouve le bulletin international publié par l’Institut de l’amiante ».

Ce comité est un instrument au service exclusif des industriels qui en controlent directement le fonctionnement, et abondent  le cabinet de communication de Marcel Valrat. Ce dernier est un personnage atypique, issu du sérail de l’appareil du parti communiste français qui va se lancer dans les affaires et en particulier dans celles ou son entregent avec les syndicalistes est précieux. Il est également très lié a des millieux « progressistes » marqué à l’époque par un scientisme très présent et va être amené à gérer de nombreux dossiers « scientifico politique », c'est-à-dire certains dossiers ou ces deux dimensions s’interpénètrent.

Cette gestion déléguée au CPA pose également le probléme de responsabilité de l’état, en particulier sur le plan de l’expertise scientifique. Il est  absolument anormal que celui-ci se décharge de toute responsabilité sur une structure privée qui n’a jamais défini très rigoureusement, c’est le moins que l’on puisse dire, où se situaient les endroits de décision et d’application le cas échéant. Il est à noter que cette prise de décision correspond au « tournant » de la gauche au pouvoir, qui décide en nommant Laurent Fabius comme premier ministre, d’abandonner toute véléité d’attaquer « le mur de l’argent », et de réhabiliter l’entreprise et les patrons, comme allait bientôt le faire triompher ce « socialiste » emblématique, Bernard Tapie.

En exploitant les incertitudes scientifiques, au demeurant de moins en moins nombreuses au fil du temps, le CPA a réussi à insinuer le doute sur l'importance du risque de l'exposition à l'amiante et ainsi à retarder au maximum l'interdiction de l'usage de l'amiante en France.Ses membres ont habilement soutenu la politique de « l'usage contrôlé » de l'amiante.qui s’est pourtant révélé très rapidement une imposture. Imposture qui a durée quand même 15 ans, et dont le bilan terrible en terme de  santé publique pése encore. .D'autant plus qu'à la conférence de Montréal, en 1982, une donnée médicale nouvelle avait été présentée : les valeurs limites édictées ne protègent pas du risque de cancer provoqué par l'amiante.Or, c'est précisément au retour de cette conférence que les industriels français de l'amiante mettent en place le CPA.

Le professeur Patrick Brochard a parfaitement rappelé le contexte de l'époque : « A partir de 1977, il avait été établi que toutes les formes d'amiante étaient des agents cancérigènes. Dès lors, la France devait donc faire un choix : continuer à utiliser le matériau ou opter pour une autre voie ».

Le choix du CPA a consisté à utiliser tous les moyens à sa disposition pour retarder une décision d’interdiction qu’ils savaient pourtant ineductable, au prix de dizaine de milliers de morts ou de malades gravements atteints..Les scientifiques siégeant au comité allaient l'y aider.

En  1986, les USA prennent une mesure d’interdiction sur leur territoire. Elle est justifiée par une étude de l’agence de protection de l’environnement américains.  La réaction in extenso des scientifiques du CPA mérite d’être citée in extenso. Elle paraitra aux protagonistes des affaires d’aujourd’hui (et des questions touchant aux usages des PGM) d’une brulante actualité.

« Après avoir étudié le document publié par l'EPA, le GT [groupe de travail] scientifique a émis les conclusions suivantes :

« - les auteurs de ce rapport n'ont pas de notoriété et ne semblent pas disposer de compétences spécifiques dans le domaine de l'amiante ;

« - la bibliographie n'est pas exhaustive ;

« - cette étude ne fournit aucune donnée nouvelle ;

« - les données utilisées dans le programme n'ont pas été discutées.

« La corrélation entre des mesures issues de modèles très différents ne peut mener qu'à des incertitudes.

« De l'avis des scientifiques, ce document ne peut être considéré comme une étude reposant sur des données scientifiques indiscutables... C'est un rapport incomplet sur les connaissances actuelles des pathologies liées à l'amiante qui tire essentiellement sa valeur de son label « EPA ».

« Compte tenu de la difficulté d'entreprendre une analyse approfondie de ce texte, le GT préconise de fonder l'analyse critique sur le caractère pseudo-scientifique d'un document utilisé à des fins politiques 

De même les différentes alarmes du professeur Henri Pezerat sont elles traitée avec le mépris qui s’attache à un « scientifique engagé », dont le sérieux est remis en doute, le travail contesté, des mesures de rétortion prise. Comme pour l’ensemble des « lanceurs d’alerte », on s’attaque à sa carriére, histoire de dissuader encore plus des scientifiques de dénoncer d’éventuels dangers de technologies extrémements juteuses pour leurs protagonistes.

M. Claude Michel, ingénieur-conseil régional adjoint et responsable de la direction des services techniques de la caisse régionale d'assurance maladie d'Ile-de-France, a parfaitement résumé le rôle « scientifique » du CPA : « La difficulté que nous rencontrons est celle-ci : parfois les sommités scientifiques sont en désaccord. Les entreprises profitent de ces incertitudes pour nier l'existence de risques ».

Le docteur François Pelé, membre du groupe de travail sur l'amiante et responsable de la santé au travail au MEDEF, a continué d'entretenir le doute : « A partir de quel moment y a-t-il un risque ? C'est l'une des questions fondamentales. Vous verrez que je cite abondamment un livre sur l'amiante que vous connaissez sans doute très bien et qui a été écrit par les professeurs Brochard et Pairon. [...] ils disent par exemple, à partir d'extrapolations mathématiques, que l'on est maintenant à peu près sûr que l'amiante, à basse dose d'exposition, c'est-à-dire avec des doses environnementales, peut créer des mésothéliomes. Il reste à savoir combien. Cependant, pour ce qui est du cancer broncho-pulmonaire, ce n'est pas aussi sûr. Je vous invite donc à regarder cela de près ».

De même, une annexe technique remise à la mission par les trois organisations représentatives des employeurs conclut que « les considérations qui précèdent montrent également que les données scientifiques actuellement disponibles sur la toxicité de l'amiante sont loin de répondre à toutes les questions que l'on se pose et que, sur de nombreux points importants, le débat scientifique international est encore très ouvert ».

Une figure importante du dossier va jouer un role important en basculant « du coté obscur de la force » .  Le professeur Jean  Bignon, un des premiers dénonciateurs des danger de ce produit va en devenir un des défenseurs les plus acharné, allant jusqu'à déclarer en 1990 « L’amiante, si elle est bien utilisée, est inoffensive »

Le 20 novembre 1975, le Pr Jean Bignon écrit à propos de Jussieu: «Je pense qu'on a pas le droit d'attendre pendant des années des preuves plus convaincantes pour remédier à la pollution à l'intérieur de tels locaux.» Mais, devenu chef de service de pneumologie de l'hôpital intercommunal de Créteil en 1982, il participe à la création du CPA, piloté par le lobby de l'amiante avec un cabinet de communication, et qui va gérer le dossier amiante en France une quinzaine d'années avec la bénédiction des gouvernements. Jean Bignon, alors membre du groupe de recherche et d'étude sur les affections respiratoires et l'environnement de l'hôpital Henri-Mondor à Créteil, cautionne l'industrie canadienne qui prétend «supprimer la toxicité de l'amiante en modifiant sa surface» («Un nouvel avenir pour l'amiante», Le Monde, 8 juin  1984), car l'Institut de l'amiante canadien tente de réhabiliter le chrysolite, variété d'amiante présentée mensongèrement comme quasi inoffensive. Dirigeant la clinique de pathologie respiratoire de Créteil, et appartenant à l'unité Inserm 139, il assure en janvier 1990 à un colloque international de  l'Association brésilienne: «L'amiante, s'il est utilisé correctement, est inoffensif». Finalement, lorsque l'interdiction de l'amiante par le gouvernement français s'annoncera, il dira: «Nous aurions dû collectivement nous opposer à la création du CPA»

Le Pr Patrick Brochard, universitaire à Paris-XII, pneumologue, spécialiste des pathologies professionnelles, chercheur à l'Inserm, défend «l'usage contrôlé de l'amiante» (dans Santé et travail, revue éditée par la Fédération nationale de la mutualité française, avril 1994), puis cosigne en juin 1995 avec Jean Bignon une lettre à Pierre-André Périssol, alors ministre du logement, où est écrit que «En toute objectivité, le CPA [...] a fait du très bon travail pendant les treize dernières années»; ceux qui réclament l'interdiction de l'amiante «utilisent la situation actuelle pour inquiéter les populations. [...] Il ne nous paraît pas opportun de prendre des décisions hâtives dans le conteste actuel.»

Le Pr Étienne Fournier, président de la commission des maladies professionnelles au Conseil supérieur de la prévention des risques professionnelles, directeur du Centre antipoison Fernand-Widal à Paris, professeur de clinique toxicologique, membre de l'Académie de médecine, médecin-conseil (en particulier à Air France), patronne en 1977 le colloque «Amiante et cancérogenèse humaine», avec pour but pour le lobby patronal, de reconquérir les milieux scientifiques et médicaux. Le Pr Jean Roujeau, de la faculté de médecine Lariboisière–Saint-Louis, lui écrit le 2 mai 1977: «J'espérais qu'il s'agissait d'un colloque scientifique à but désintéressé. Or je viens d'apprendre que l'organisateur réel du colloque est la chambre syndicale patronale de l'amiante. [...] Je ne peux accepter que mes propos [...] puissent être déformés et utilisés par des patrons dont le seul intérêt est de faire fabriquer et vendre leurs produits avec le maximum de bénéfices.».

Après le symposium mondial sur l'amiante de mai 1982, Fournier parraine avec Dominique Moyen, alors directeur de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), la création du CPA, qui sera dissous subrepticement peu avant l'interdiction de l'amiante. Fournier fait adopter par l'Académie nationale de médecine un rapport publié en août 1996, où les estimations de mortalité sont fantaisistes, où sont niées les maladies hors exposition professionnelle, sous-estimation du rôle de l'amiante comme cause des cancers du poumon. Une plainte contre lui pour publication et diffusion de fausses nouvelles sera classée sans suite mais peu après, le Pr Fournier sera expulsé de la commission des maladies professionnelles.

Comme on le voit, de nombreux scientifique ont mis toute leur réputation au service d’une cause dont le moins que l’on puisse dire, est qu’il ne les grandit pas. Certains seront inquiétés par leur autorité de tutelles, d’autres continuerons sans incident une carriére fructueuse, d’autre mêmes après avoir nié avec arrogance les dangers de l’amiante ouvrirons des cabinets d’expertises pour en traiter les dangers.

En décembre 1996, la France est le huitième pays à interdire l'amiante. Le CPS se dissout…


Le débat scientifico politique de l’amiante  : particularités et permanence

L’ensemble du débat scientifique autour de l’amiante montre quelques phénoménes intéressant

Le grand silence de la masse des scientifiques  est le phénomène le plus notable. Il y a certainement une petite masse de « scientifiques stipendiés », au service de l’industrie et payée par elle. Mais la plupart des scientifiques « adoptent la prudence », et se gardent bien de toute prise de position inconsidérée qui leur feraient prendre des risque, dans un sens comme dans l’autre.

L’émergence en France des « lanceurs d’alertes » est également une grande leçon de cette affaire. Nous avons parlé de cette figure remarquable qu’est Henri Pezerat, qui a été un intervenant remarquable sur la reconnaissance du danger mortel de l’amiante. Mais il a également agi sur l’ensemble des causes de maladies professionnelles, en particulier sur les solvants si souvent utilisés dans l’industrie en dépit du bon sens. Comme le disait un de ses plus connu représentant, André Circorella  (chercheur liciencié pour avoir mis en cause le danger des Esther de Glycol) « Le caractère cancérigène de l’amiante a été prouvé dès 1950. Pourtant, l’amiante n’a été interdit en France qu’en 1997 ! Ce scandale ne doit pas se reproduire. Il est donc essentiel d’être à l’écoute des lanceurs d’alerte. »

Leur grande solitude est également un trait important qui ressort de l’histoire de l’amiante. Les syndicats les ont ignorés, l’état les a méprisés, quand il n’a pas participé a leur répression, et les « chers collégues » ont courrageusement « regardé ailleurs ». Si l’une de ces catégories avait réagit conformément aux valeurs qu’ils prétendent déternir, la situation aurait été tout autre.

La mise en cause des régimes de l’expertise

Le désastre sanitaire qu’a été le traitement des problémes posés par « la fibre magique » a été total ! Ce qu’il a mis en évidence, c’est la faillite des « régimes d’expertises » La seule « autorité d’expertise » était totalement aux mains de l’industrie de l’amiante, controlée par une « boite de communication » aux visées clairement commerciales.  L’accadémie des sciences, comme autorité supérieure est intervenue, pour appuyer le comité permanent amiante et vitupérer Henri Pezenat. Toutes les autorités scientifiques n’ont rien fait, et quand ils ont fait quelque chose, c’était soit à contretemps, soit cela laissait penser une certaine « perméabilité » entre les accadémies qui se mobilisaient et des intérets privés qui n’auraient pas du y avoir d’influence.

Une mission d'information sur les risques et les conséquences de l'exposition à l'amiante a été créée le 12 avril par la conférence des présidents de l'Assemblée nationale en 2005 La mission a décidé d'ouvrir exceptionnellement à la presse la table ronde qu'elle a organisée mercredi sur les aspects scientifiques et médicaux du dossier amiante.

Le Pr Marcel Goldberg, épidémiologiste à l'Institut de veille sanitaire (InVS) et coordonnateur en 1996 de l'expertise collective de l'Inserm sur les "effets sur la santé des principaux types d'exposition à l'amiante a réclamé de rendre plus performant le système de santé au travail par une "séparation nette et formalisée de l'évaluation des risques et de la gestion des risques", l'évaluation des risques ou l'expertise scientifique devant être "indépendante des acteurs concernés". Pour illustrer son propos, l'expert a cité l'exemple du rejet par les industriels concernés d'une étude épidémiologique devant évaluer l'impact sanitaire des fibres de substitution à l'amiante chez des salariés.

Dans le domaine de l'amiante, "il n'y a pas eu d'expertise scientifique correcte avant 1996", a reconnu le Pr Patrick Brochard, clinicien à l'unité de pathologie professionnelle du CHU de Bordeaux, qui a fait partie du Comité permanent amiante (CPA) -organisme créé en 1982 et qui a fait l'objet de controverses dans la mesure où son financement était assuré par les industriels de l'amiante.  L'expertise scientifique à laquelle Patrick Brochard fait allusion est l'expertise collective de l'Inserm de 1996 sur les "effets sur la santé des principaux types d'exposition à l'amiante" coordonnée par le Pr Goldberg, note-t-on.

Le Pr Brochard a également souligné "la défaillance de la fonction de contrôle" de la santé au travail étant donnés les faibles effectifs des inspecteurs du travail. Dans l'amiante, il a rappelé qu'il existait en France en 1977 une réglementation protégeant les travailleurs exposés aux poussières d'amiante mais que celle-ci n'a pas été appliquée.

Marcel Goldberg a enfin rappelé la faiblesse des moyens alloués en France à l'épidémiologie au sens large dans l'ensemble des sciences biomédicales et pas seulement dans le domaine de la santé au travail et de l'amiante.

Il s'agit d'une "discipline extrêmement marginale", a-t-il déploré. L'Académie des sciences va bientôt sortir un rapport qui fait un "constat accablant" de la place de l'épidémiologie dans les sciences. En moyenne, la production scientifique en épidémiologie dans les revues internationales rapportée à la population est 15 fois plus faible en France qu'aux Pays-Bas, précise le Pr Goldberg.

En 1996, lors de l'expertise collective de l'Inserm sur l'amiante, il n'y avait "qu'une seule étude épidémiologique française" évaluant l'exposition professionnelle à l'amiante "sur les centaines" d'études analysées à travers la littérature, ajoute-t-il.

Les autres experts présents ont tous renchéri sur l'importance de l'épidémiologie, notamment le Pr Claude Got, président du collège scientifique de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), auteur du rapport de 1998 sur "la gestion du risque et les problèmes de santé publique posés par l'amiante en France".

"L'épidémiologie permet d'agir, même si l'on ne comprend pas les mécanismes, surtout dans les pays où l'on n'a pas un passage à l'acte de qualité", a commenté le spécialiste.

Marcel Goldberg a toutefois souligné les progrès réalisés en France avec, en particulier, la création en 1999 du département de santé au travail à l'InVS, même si sa responsable, Ellen Imbernon, juge les effectifs actuels -une vingtaine de personnes- encore insuffisants.

De ce point de vue, la crise de l’expertise a été en grande partie déclenchée par les disfonctionnements de crises majeures comme celle de l’amiante, du sang contaminé ou celle de « la vache folle » qui ont montré que le roi est nu, et les experts scientifiques désarmés, devant une situation qui leur échappe

la crise de l'expertise scientifique est permanente et pas prêt de s’arréter, si on considére la méfiance sur l’évaluation des risques des OGM et des pesticides, le scandale du médiator, le retrait du Di antalvic, et tant d’autres scandales oubliés ou passés sous silence.

« Nous vivons une période de mutation du modèle d'expertise », confirme André Cicolella, directeur de l'évaluation des risques sanitaires à l'Ineris. « Dans le modèle ancien, l'expert parlait intuitu personae, il parlait d'autorité et n'avait pas besoin de dire sur quelle base il fondait son expertise. A ce modèle opaque en a succédé un nouveau, transparent et plus collectif, qui repose sur l'obligation de définir la méthodologie et les critères utilisés. » La méthodologie, c'est bien le reproche fait par les inspections du travail et de l'environnement au rapport de l'Afsset (ancienne Afsse). L'agence, elle, plaide le manque de moyens. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'a qu'un soutien distant de ses nombreuses tutelles ministérielles. Elle a peu d'effectifs et ses travaux reposent sur les scientifiques des autres organismes comme l'Inserm ou l'INVS. Son fonctionnement est entravé par de nombreux obstacles administratifs. Sa direction a ainsi attendu des mois un nouveau décret élargissant son spectre de compétence aux problèmes de santé au travail. Elle doit maintenant faire face au blocage de son conseil d'administration et n'a toujours pas de directeur scientifique depuis plus d'un an.


« Nous avons des années de retard sur la Grande-Bretagne ou la Hollande », se désespère justement Michèle Froment-Védrine, directrice générale de l'Afsset. Nos voisins européens ont mis en place des bonnes pratiques, la France et les Français pâtissent d'une grande incohérence de son expertise. » Les 21 organismes de recherche pratiquant l'expertise ont leurs propres normes, certains n'en ont même pas !

La question de l'indépendance des experts et de leurs conflits d'intérêts est la plus sensible. On se souvient de Ragnar Rylander, l'expert de l'agence sanitaire suisse, qui se faisait rémunérer par Philip Morris pour minorer l'effet du tabagisme passif dans ses rapports. Dans les années 1990, plusieurs instituts scientifiques comme l'INRS ou l'Académie des sciences déclarent que l'amiante n'est pas un danger majeur.


Dans les autres pays, on a résolu partiellement la question par la transparence. Les experts sont sélectionnés par appel d'offres puis leur liste est publiée. La déclaration des liens d'intérêts (DLI) est également rendue publique et mise à jour à chaque séance de l'expertise. Cette DLI peut prendre de nombreuses formes : tel spécialiste qui se rend au congrès grâce à un labo, tel autre qui rédige des documents vulgarisés pour un opérateur de téléphonie mobile, etc. Enfin, les experts étrangers sont toujours tenus d'officialiser leur rapports. En France, de nombreux travaux sont au contraire volontairement tenus privés. Certains laboratoires ne veulent pas donner leurs DLI.

La France souffre d'un autre mal : la rareté des experts. Ainsi, en toxicologie, seules quelques dizaines de spécialistes subsistent, avec une moyenne d'âge supérieure à cinquante ans. « Nous devons gérer un passage à vide de cinq ans, voire dix en toxicologie. Les choses devraient s'arranger ensuite car les affaires de santé publique attirent des jeunes diplômés de haut niveau. Il faudra juste quelques années pour combler leur manque d'expérience », déplore Michèle Froment-Védrine. La faute surtout à la reconnaissance de cette activité, moins valorisée. Sur la téléphonie mobile, les spécialistes français se comptent sur les doigts d'une main.

Au Cemagref, Gérard Brugnot a réalisé plusieurs expertises délicates qui l'ont amené à réfléchir aux bonnes pratiques en la matière. Pour lui, le modèle développé il y a dix ans par Philippe Lazard, de l'Inserm, inspire désormais la plupart des établissements scientifiques français. Son principe repose sur le credo de Descartes : la science peut résoudre toute question, mais à condition de la traduire en langage scientifique. Cette étape discutée avec le commanditaire public est primordiale, estime Gérard Brugnot car elle oriente les activités suivantes de publimétrie qui permet ensuite de désigner les experts. Or la publimétrie doit être scrupuleusement choisie, il s'agit notamment de ne pas ignorer la littérature grise, celle qui n'est pas publiée dans les revues habituelles (« Nature »...), mais éditée en petit comité ou sur Internet.

Conclusion

Aujourd’hui, le combat continue. Les victimes de l’amiante (représenté par l’andreva, qui les regroupe) n’ont jourjours pas eu gain de cause. L’amiante continue a être utilisée.

De nombreux autres scandales nécessitent également notre vigilance et notre mobilisation, pesticides, nucléaire, OGM

Pour cela, il y a besoin du mouvement social et des lanceurs d’alerte. Pour ne pas perdre notre vie à la gagner, pour que le progrés ne soit pas un poison

 Bibliographie :

Amiante : Chronique d'un crime social de Albert Drandov, Dikeuss, Frédéric Coicault et Kkrist Mirror Septième choc éditions 2005 64

Une séries de "petites histoires" autour de ce "crime social" traitée fort habilement en BD

Amiante : un scandale improbable : Sociologie d'un problème public de Emmanuel Henry Presses universitaires de Rennes 2007 308 pages

La vie d'un ouvrier vaut-elle moins que celle d'un étudiant du cinquième arrondissement de Paris ? Voici la question qui pourrait résumer les problèmes posés par l'amiante depuis le milieu des années 1970

Amiante : 100 000 morts à venir de François Malye Le Cherche Midi 2004 

Un résumé extrémement pertinent de l'affaire, et des derniers rebondissements aprés l'interdiction de la fibre

Amiante & Eternit : Fortunes et forfaitures de Maria Roselli et Marianne Enckell Editions d'en bas 2008 228 pages

Le scandale vu d'italie, ou sévissait Eternit, le premier producteur mondial d'Amiante ciment

CD/DVD

  100 000 cercueils, le scandale de l'amiante Compagnie des Phares & Balises 2010 

Un reportage télévisé qui avait fait grand bruit à sa sortie.

Quelques associations :

ANDEVA

Les objectifs de cette association :

Promouvoir la solidarité et l’entr’aide entre toutes les victimes de l’amiante.

Défendre leurs droits : la reconnaissance en maladie professionnelle, une juste indemnisation des préjudices par les tribunaux ou le Fiva ,le droit à la cessation anticipée d’activité, un suivi médical de qualité.

Renforcer la prévention pour éviter de nouvelles victimes,

Obliger les responsable à rendre des comptes devant la Justice,

Obtenir que l’amiante soit interdit dans tous les pays de la planète.

http://andeva.fr/

Fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante (FIVA)
36, avenue du Général-de-Gaulle
93175 Bagnolet cedex

Numéro vert : 0800 500 200

B A N ... A S B E S T O S

Ban abestos se bat pour interdire l'amiante sur le plan mondial

http://www.ban-asbestos-france.com/

Association Henri Pézerat

L’Association Henri Pézerat a pour but de créer et de faire vivre un réseau d’échanges d’expérience et d’aide aux luttes sociales concernant la santé des personnes en lien avec le travail et l’environnement. Henri Pézerat était convaincu que l’on ne peut séparer production de connaissances et action militante pour la santé, la vie, la justice, la dignité de tous ceux mis en péril par un développement économique dénué de tout respect de la vie humaine.

Sur la base de ses travaux, l’association maintient indivisible, enrichit et met en valeur l’important fonds documentaire qu’Henri Pézerat a constitué durant toute son activité de scientifique militant, au service des victimes en lutte contre les atteintes à la santé aussi bien dans le monde du travail que dans l’environnement.

http://www.asso-henri-pezerat.org

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