De la Nausée à la Respiration de la Raison...

Frénésie face à l'horreur du massacre, face à la peur du virus, être sûrs de rester vivants, se sentir réagir, parce que nous ne maitrisons pas. Respirer, retrouver la force de penser, prendre le temps. Pour "se remettre debout". Avec la foi de la nation en nous et la conviction de nos valeurs. Respirer pour retrouver nos fondamentaux. Transformer la colère des mots en action pour l'avenir...

Jaurès Jaurès
Samedi soir… dernier jour de ce maudit mois d’octobre…

Pourrait-on arrêter le temps, arrêter tous ces communiqués de presse, ces tweets, ces posts de réseaux anti-sociaux ?

Pourrait-on juste se poser, reprendre notre souffle, retrouver la raison ?

Je sais, c’est difficile, la période ne s’y prête pas.
Dans le même temps nous affrontons les affres d’un virus que l’on ne maitrise pas du tout, ce dont notre société occidentale n’a pas l’habitude, et l’horreur d’un terrorisme tout sauf aveugle, que l’on ne maitrise pas plus, ce qui nous place entre peur et colère…

Un éminent sociologue, un anthropologue émérite, un philosophe médiatique analyseraient sûrement tout cela bien mieux que moi…
Mais, “en même temps“, quand on remarque combien la palanquée de “chercheurs“ tous patentés, tous issus de sciences politiques exactes, de l’Institut de la Grande Référence ou de l’Université de la Vallée du Savoir Absolu, nous abreuve de leurs analyses aussi pédantes qu’ubuesques, nous avons de quoi douter…

Si Pythagore disait “dans le doute abstiens-toi.”, ce que je ne me résous pas à accomplir, Alain proclamait que “le doute est le sel de l’esprit“…

Je le disais, notre société a l’habitude de tout maitriser. Et nous, grâce à la magie de la communication instantanée, nous avons l’habitude de tout savoir sur tout, et surtout, d’avoir un avis sur tout, tout de suite…
Or, que ce soit quant au vilain virus numéroté, ou au terrorisme épouvantable et odieux, nous ne maitrisons plus rien, et les informations qui nous submergent, les messages qui nous assaillent sont tellement nombreux et contradictoires que nous nous accrochons indifféremment à l’un ou à l’autre comme à une bouée de polystyrène dans un océan mortifère en tempête, assurés alors de détenir avec cette balise artificielle LA vérité…

Alors, pour l’un des dossiers qui fait de cette année 2020 “l’an foiré“ (je cite un esprit brillant et anonyme), nous sommes tour à tour épidémiologistes, pharmaciens, médecins.
Et nous avons une certitude absolue et urgente quant au port du masque, à telle ou telle molécule, aux gestes barrières. Nous embrayons comme un seul moteur emballé sur des termes absurdes comme la “distanciation sociale“ qui n’est rien d’autre qu’une distance physique appliquée et non une affaire sociale, ou sur les “clusters“, comme un américanisme général qui aurait gagné une aile… Alors que “foyer“ ferait bien l’affaire…
Mais qu’importe.
Tout est bon pour tenter de résister par l’expression spécieuse pendant que le virus en question n’attend pas et se délecte de cette frénésie qui d’un coté n’aide pas à une saine gestion, de l’autre alimente une division tout aussi délétère…

Pour l’autre de ces deux dossiers qui nous confirme 2020 comme “annus horribilis“, l’escalade est similaire.
C’est à celui qui aura le discours le plus dur, confondant ferme raison et surenchère, coup de menton et assurance réfléchie…
C’est aussi par ailleurs à celui qui trouvera toute explication tendant à justifier sans le dire l’horreur et l’inhumanité qui frappe au nom de rien, tant “on ne tue pas au nom d’un dieu“…
Nous employons toutes et tous les termes les plus troubles dans ce qu’ils peuvent représenter comme “islamo-gauchisme“, “radicalisation“… tant de vocables qui peuvent faire croire que l’on a identifié l’origine du mal qui surgit au détour d’une rue ou du porche d’une basilique, alors qu’ils ne sont que des diallèles enfermant leurs auteurs dans un aveuglement stérile par l’emballement et la satisfaction qui se suffit de la parole sans acte posé et cohérent.
Encore une fois, l’immédiateté, peu importe l’annulation future qui renforcera l’ennemi. Une rapidité absolue de façade parce que l’information court à la vitesse de la lumière
Cours Forest ! Cours !!!
Non pas qu’il ne faille pas agir, non pas qu’il ne faille pas agir vite… Mais pourquoi alors celui qui en a le pouvoir reste sourd à toute autre voix que sa volonté de briller seul ?

Pourrait-on alors se poser, juste respirer, retrouver la raison au-delà de la peur et de la colère, par delà ce vide de ne pas savoir comment réagir face à l’inconnu ?

Nous avons trop l’habitude que l’argent et le commerce régentent tout… Est-ce parler de “grand complot“ que de dénoncer les bénéfices impudiques des industries pharmaceutiques d’une part, ceux des échanges de ventes d’armes et de bâtiments de guerre volants ou flottants d’autre part ?
Punir sur notre sol est juste, la main ferme de la justice ne devrait-elle pas être dirigée par un corps ayant les pieds suffisamment ancrés dans ses principes pour en parallèle agir sur tous les leviers donnant naissance à cette gangrène des esprits partout dans le monde, un corps ayant la tête levée fièrement et ne détournant pas les yeux sur ce qui se passe si loin de soi, avec ces armes qui ne sont ici que des capitaux alimentant l’économie nationale ?
Guérir est noble, le comprimé avalé avec un peu d’eau ne devrait-il pas servir à guérir encore et encore au lieu d’embellir des sièges sociaux internationaux aux capitaux qui font tourner la tête, tellement ivres de la démesure que l’argument de la recherche, petit poucet au regard de l’ogre des dividendes, devient la justification de tout un système alimenté par une caisse de l’état… Comment avoir alors confiance ? Comment considérer que la vie humaine est ce qui préoccupe l’héritier d’Esculape qui par ailleurs masque les dividendes reçus du laboratoire avec lequel il a pris l’habitude de travailler, papier à en-tête publicitaire, congrès et certificats tout en dorure au mur de son cabinet ou de son bureau de professeur ?

Dans un cas comme dans l’autre, la tentation est alors forte du “tous pourris“, alors qu’un faible pourcentage de personnalités de pouvoirs semblent bien tromper la raison en trempant dans les eaux troubles de l’influence…
Mais un seul verre de cette eau trouble pollue le ruisseau, et plus rien n’est jamais comme avant…

Et de pétitions en placards graphiques partagés sur “les réseaux“, nous autres pensons pouvoir lutter, alors que le ver continue de grossir dans le sable de Dune… J’ai signé, j’ai publié, j’ai bonne conscience…
Cette impuissance semble n’avoir pas de limite, tellement il est facile de se perdre dans le temps de ces partages vertueux.
Et nous aussi, nous en oublions de respirer.
“Indignez-vous !“
Mais Stephane Essel n’a pas dit d’oublier le temps…
Le temps de la mesure des mots, le temps de la perception des inférences, le temps de l’invisible, le temps de l’inspiration donnant l’air de la respiration de l’esprit…

Cette course démesurée ne semble pas s’arrêter.
Alors que nous sommes voués à perdre contre ce temps qui accélère.
Cette course démesurée nous rend oublieux, de peser le pour et le contre, d’assimiler “the dark side of the moon“, de mieux comprendre surtout les enjeux de ce à quoi nous réagissons et de leur influence sur notre cercle de vie…
Sommes-nous ce grain de sable au milieu d’une masse inerte s’écoulant comme un liquide, impersonnel agrégat d’un tout social, ou avons-nous la capacité de résistance et de gripper un engrenage, une seconde, un instant, avec l’espoir qu’un autre grain de sable nous succède, ou mieux, vienne renforcer ce grincement jusqu’à la réaction empêchant le liquide sablonneux de s’écouler sans rien dire ?

Marianne titrait cette semaine “Se remettre debout“ !
Que ce soit après la mort de Samuel Paty, indicible, innommable, ou après l’annonce de la perte de la vie sociale, amère, si lourde.
L’un des maux est causé par des êtres abjects, haineux ; l’autre par cette entité effrayante de son invisibilité mortelle…
Le parallèle ne se fait pas entre l’odieux inhumain et la fatalité virale, mais par le gout de la mort et de l’impuissance qui pousse à sur-réagir pour exister, pour avoir l’impression (ou l’illusion) de maitriser…

Mais alors, la tentation est grande, dans cette course à exister, de forcer le trait pour être celle ou celui qui va le plus être visible entre les créneaux de l’engrenage.
Nouvelle surenchère qui alimente cette accélération du temps, il faut réagir, vite, pour ou contre cette nouvelle déclaration.

Peu importe que l’on soit en apnée, il faut réagir… Alors que les heures passent, infirmant l’objet polémique, ou pire, amenant une flamme plus forte d’une autre source.
Et la réaction en chaîne s’emballe, et les mots deviennent plus rudes, l’expression d’un message court, écrit, ne donnant aucune chance à l’empathie…
Comme la plupart d’entre nous, je suis entrainé dans ce tourbillon où l’immédiateté de la réaction le dispute avec succès à la raison.

Tous les évènements sont alors soumis à ce tourbillon…
L’école et la rentrée n’y échappent pas.
La désorganisation aux commandes, la surenchère chez les "partenaires sociaux"...
L’un parcourt les médias pour se répandre en déclarations spontanées.
Les autres répliquent en demandant du temps, toujours plus de temps.
Quitte à faire passer les professionnels que nous sommes pour des amateurs, des faux professionnels qui n’attendent qu’une occasion pour instrumentaliser une journée de plus sans enfants…
Et pour finir, la montagne accouche d’une souris qui aurait eu tout d’une grande en prenant le temps, s'habillant lentement, ajustant un à un ses pétales comme la rose, pour ne pas sortir toute fripée comme les coquelicots…
La frénésie règne en chef d’orchestre, instrumentalisant tous les sièges de cet ensemble, oubliant la raison première de cet hymne funèbre que l’on voulait tous.

Jusqu’à la nausée.
Jusqu’à la suffocation…
Le manque d’air. Fermer les yeux, se poser, inspirer…
Tenter de reprendre le contrôle.

Et alors, calmement, la raison s’impose…
Pour cet exemple de l’école et de cette rentrée,
Au-delà de l’impréparation de l’administration et de la surenchère des partenaires sociaux,
Retrouver la source de ce que nous sommes, et la lumière de notre mission…
Nous devons rentrer lundi à 8h20, nous le devons aux familles.
La minute de silence pour tous doit se tenir, nous le devons à Samuel et à toutes et tous ceux qui sont tombés sous la lame de la terreur…

Et nous sommes suffisamment professionnels pour savoir parler aux enfants des valeurs de la République avec les mots idoines.
Et nous sommes suffisamment prêts et autonomes pour organiser le protocole.

Nous prendrons le temps de nous concerter, sans déroger au temps des enfants, sans instrumentaliser le drame qui a frappé de sidération notre profession et la nation toute entière dont l’école républicaine est l’un des fondements.

Respirer pour donner de l’air au cerveau et retrouver nos fondamentaux, tellement plus essentiels que nos vaines polémiques,
Transformer ma colère en pensée, calme, coordonnée…
Dépasser mes passions qui surgissent avec emportement…


Epilogue…

[…]
et dans ces lignes vides, entre ces points de suspension, le temps a passé...
[...]

Dimanche, finir avec frénésie la préparation de la rentrée de mes 311 élèves et rassurer les familles…
Lundi, confiant, et j’ai eu raison… Nous sommes rentrés toutes et tous calmement à 8h20, et nous étions prêts.
La minute de silence, qui a suivi la lecture des deux premiers paragraphes de la lettre de Jaurès, elle-même précédée d’une explication adaptée et sans mentir, devant les 311 enfants masqués et attentifs, rassemblés en autant de rangs que de classes, dans la cour, distanciés, face à moi, cette minute d’un silence le plus parfait fut d’une force obligeant l’engagement !
Lundi soir… Rien n’est fini ; tout commence ou recommence… Et les enfants me donnent la distance nécessaire à la réaction immédiate.
Leurs regards et leurs sourires, leurs interrogations et leurs postures, oui, tout cela oblige.


Il le faut pour faire face à la République en deuil…

« Les enfants […] sont Français et ils doivent connaître la France […] : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. » (Jean Jaurès - 15 janvier 1888)

Qu’il en soit ainsi…
Pour l’avenir.

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