Mon École est en deuil... Encore une fois...

À l'heure où l'obscurantisme s'étend comme une vague de ténèbres sur le monde, la liberté se défend un crayon à la main ! Nous sommes ce crayon et c’est « La liberté absolue de pouvoir enseigner ces principes essentiels » qui a été attaquée comme l’a rappelé le procureur de la République !

Eluard Eluard
Il vient de terminer sa journée de cours. L’histoire enseignée aux collégiens, bien que ce soit sa mission, ce n’est pas toujours facile. Quant à l’EMC, qui a donc décrété que l’Enseignement Moral & Civique devait être l’apanage des profs d’histoire-géo ? Parfois, il se dit que les profs de philos seraient sûrement aussi qualifiés.
Sa passion ? La liberté de conscience et la liberté d’expression…
Et ce n’est pas gagné.
D’accord, il a frappé fort la semaine dernière, comme chaque année. Mais la Liberté, chère au poète Éluard, ne peut se contenter de peu. Les grands caricaturistes ne sont-ils pas des meilleurs défenseurs de la liberté d’expression ? Quelle meilleure illustration qu’une caricature de presse ?
Le collège dans lequel il enseigne n’est pas en REP, pour autant, certains parents ne veulent pas comprendre, bloqués dans l’interprétation d’une religion qu’ils n’ont pas comprise.
Il se battra toujours contre l’obscurantisme ! Sa vocation : la transmission à ses élèves ! Ils ne doivent pas être victimes de l'obstination de leurs parents, cousins ou autres…
Allez, ça passera, même cette plainte inique et stupide… Il est sérieux, connu, soutenu par sa Principale, apprécié de ses élèves. Et puis, les vacances sont là.
Ce soir il rentre chez lui, quinze jours sans élèves ni caricatures de Mahomet, avec sa femme et son fils de 5 ans. Il sourit devant ces quinze jours pour se ressourcer…
Quinze jours.

Quinze secondes…
Un bruit, une silhouette.
Des mots de haine, un geste violent.
Douleur.
Extrême…
Quinze secondes pour comprendre que jamais il ne pourra sa femme et son jeune enfant.
Il sent sa vie s’écouler sur ces pensées et une si terrible douleur…
Mais pourquoi !
Pourquoi…

Quelques heures plus tard, les infos…
Mon École est en deuil, ma République est en deuil.
L’Humanité est en deuil, une fois de plus...
Un enseignant s’est fait égorgé et décapité par un jeune fanatique.
Égorgé.
Décapité.
Les mots sont crus.
Voyeurs
Mais je ne veux pas les taire…
Le silence a suivi leur écoute.
Sidération.
Les mots manquent. Nous sommes dans cette dimension où le verbe semble impuissant devant l’émotion.
Douleur sourde.
Colère…
Impuissance surtout.

Alors que faire ? que dire ?
Nos élus ayant charge de diriger le pays ont sans délai prononcé de fortes paroles, fortes de sens, au-delà du débat politique qui n’a pas sa place ici.
Défenseurs de la libre expression, aucuns des enseignants ne pensaient être des cibles dans une guerre sourde, celle de la liberté de penser.
Nous ne pensions pas notre vie en danger et qu'elle pouvait nous être arrachée dans une violence si irrationnelle !
Chaque jour, nous transmettons nos convictions au premier rang desquelles la défense de la laïcité et celle de la liberté de penser.
L'essentiel est l'action, la parole, avancer les yeux ouverts…  Ne pas se taire, agir... Avec raison mais aussi conviction, avec volonté et sans haine... Un grain de sable, mais aussi une petite étincelle de lumière…

La somme des "Je suis" doit devenir un seul "Nous sommes … enseignants“ tous porteurs de la lumière qu’est la Liberté absolue de conscience…
La foule, entité commune sans conscience, doit redevenir la somme des identités, pensantes, personnelles, assumées, responsables, et non plus ce corpus sans âme qui se répand sur les réseaux dits “sociaux“ en généralités parfois déshumanisées.
Pour que nos enfants puissent toujours avoir la Liberté de penser et la Liberté de rire et de sourire…

Pour autant aujourd'hui, j'ai mal, si mal…
Mal de réaliser que je ne pensais pas devoir encore mener ce combat-là, si proche,
Mal de sentir la peur obscurcir les cœurs,
Mal de me dire que nous ne laisserons pas aux générations futures un monde meilleur,
Mal de cette haine qui gangrène le monde,
Mal de prendre conscience que nous écrirons, encore, la prochaine page de notre vie dans les larmes et le sang…

Hussards de la République, remparts de la laïcité et de la neutralité, nous devons être protégés, défendus, sans ambigüité, sans compter.
À l'heure où l'obscurantisme s'étend comme une vague de ténèbres sur le monde, la liberté se défend un crayon à la main !
Nous sommes ce crayon et c’est « La liberté absolue de pouvoir enseigner ces principes essentiels » qui a été attaquée comme l’a rappelé le procureur de la République !
Il ne peut être acceptable de ne pas mieux comprendre ce qui se joue sur les réseaux, notamment avec des "individus radicalisés" dont on sait l’influence qu’ils ont.
Nul besoin, comme semble le dire une note des renseignements, de déléguer un inspecteur pour “rappeler les règles de la neutralité et de la laïcité“ à celui d’entre nous qui justement était dans leur transmission en direction de ses élèves… SES élèves… avec prévention, avec respect de leurs différences.
Nous savons que les "fous" même et surtout isolés s’appuient sur les discours de haine publiés sans être inquiétés par des "radicalisés" connus et surveillés... mais qui continuent impunément. Il va bien falloir un jour exclure du terrain ces "individus" qui se mettent sciemment hors-jeu de la République et des règles de la démocratie. 
La colère aussi fait mal...
Mais il va falloir la dépasser. Imposer à nos “supérieurs“ d’être encore plus nos protecteurs et non parfois les alliés passifs de nos détracteurs.

Il va falloir dépasser la colère, ne pas donner aux agents de la terreur la haine qu’ils attendent pour s’en repaître.
Penseurs libres éveillons nous, mesurons nos mots pour être justes et tempérés mais persévérants.
Que notre parole éclaire. Même au plus profond des ténèbres, la lumière luit pour ceux qui savent la percevoir !
Cet acte horrible et terrible doit, encore, rassembler les français, de tout bord, de tout horizon marchant ensemble, acte commun de solidarité et de soutien, avançant comme un seul homme "Je suis Enseignant" comme “je suis Charlie“, je suis un maillon de la transmission !
Parce que c'était ça, ”Je suis Charlie“, je suis pour la liberté d'expression et la liberté de conscience.
Parce que c'est ça, “Je suis Enseignant“, je dois pouvoir l'enseigner, la transmettre.

Nous refusons l'indicible et l'inacceptable qui ensanglante notre démocratie. Et notre devoir, encore plus en tant qu’enseignants en poste devant les enfants de la République, est de ne jamais être dans l'indifférence.
La France est en deuil, aujourd'hui le drapeau de la République est en berne retenu par le bandeau noir. Aujourd'hui la France se rassemble, lorsque nos fondamentaux, les valeurs essentielles et primordiales sont en danger, nos différents d'hier semblent si illusoires. Nous nous rassemblons dans une union inconditionnelle face à la barbarie, face au fanatisme, pour notre liberté, comme en 2015.

On peut croire que le monde s’enfonce dans les ténèbres, mais, comme le dit l’un de mes amis les plus proches, « nous devons lui redonner force et vigueur par la transmission active de nos valeurs républicaines et humanistes, en continuant à permettre la liberté de penser par l’éducation, en donnant les moyens de construire un raisonnement véritablement libre de toute contrainte et de tout dogme ».
Aujourd'hui nous devons œuvrer dans nos écoles, nos collèges, nos Lycées, nos associations, avec les Parents d'Élèves, à maintenir ce qui nous unit et surtout pour que ces femmes et ces hommes assassinés au nom de NOTRE LIBERTE ne tombent pas dans l'oubli, dont le dernier d'entre eux, Samuel PATY.
Nous transmettrons encore et encore chaque jour les valeurs primordiales, remplaçant l’ignorance par la connaissance. Et si nous parvenons à transmettre autour de nous cette importance fondamentale et plurielle de l'engagement personnel qui rend chacun responsable, citoyen, porteur de la lumière des valeurs de notre République, alors la Liberté ne sera jamais vaincue…
Nous le devons à notre collègue.

Il venait de terminer sa journée de cours.
Sa passion ? La liberté de conscience et la liberté d’expression…
Quinze secondes…
Sidération…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.