Confinement et liberté (suite et fin)

Comment être soi, en accord avec soi, responsable et vraiment autonome quelle que soit la situation et l’environnement dans lesquels on se trouve ? Cette question est revenue plusieurs fois suite à la publication de mon précédent billet de blog. Voici donc quelques pistes que j'ai expérimentées.

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Ma publication Confinement et liberté, dans mon blog de Mediapart, a fait réagir pas mal de personnes, suscitant des remerciements et des compliments qui m’ont beaucoup touché.

Hormis le fait d’interpeller et d’interroger les esprits et les cœurs sur la face (très logiquement) méconnue, car encore trop marginalisée, de la vie de tant de personnes en situation de handicap, ce texte avait pour objectif de montrer que le confinement, quel qu’il soit, n’est pas insurmontable pour nombre de personnes, d’autant plus s’il est temporaire. C’est peut-être une opportunité offerte à certain-e-s afin d’entreprendre un retour sur soi ?

Personnellement, le handicap, je m’en fous, je vis dedans et avec depuis 65 ans ; il fait partie intégrante de ma vie mais n’est pas ma vie, même s’il m’impose son tempo : c’est moi qui dois m’adapter à lui, non l’inverse. Et c’est identique pour des semblables hélas minoritaires, car la grande majorité n’a pas les facultés et les moyens suffisants afin d’assumer et de penser sa vie et son être, par manque de volonté, de courage et/ou de culture ; sans compter un entourage qui n’incite pas toujours à la résilience, bien au contraire ; sans compter qu’elles n’ont pas forcément envie de se remettre en question, heureuses dans leur quotidienneté, ce qui est pleinement respectable. N’oublions pas non plus que nombre de personnes sont psychologiquement instables, particulièrement vulnérables aux perturbations ambiantes. Pour celles-ci, certaines contraintes extérieures sont très compliquées à vivre. Le confinement peut avoir sur elles des répercussions plus ou moins dommageables car il va réveiller, révéler ou exacerber des fragilités mentales, des angoisses existantes, des tensions relationnelles ou des violences conjugales, aux conséquences potentiellement dramatiques.

Attention cependant, le manque de tempérament, de détermination et/ou de culture, dans un contexte socioculturel spécialement discriminant et lénifiant, n’est pas spécifique aux personnes « handicapées », il est globalement prédominant chez les humains. C’est comme s’il y avait davantage d’appelés que d’élus dès que l’on aborde la démarche d’autonomisation et d’émancipation ? Ainsi, combien de mes connaissances n’arrivent pas à s’émanciper de leurs chaînes, comme tétanisées par leurs angoisses et leur dépendance affective, religieuse ou sociale, quand bien même elles sont valides… en apparence, intelligentes et pétries de capacités ? L’humanité est principalement composée de moutons confrontés à des loups, dans une société où l’homme est un loup pour l’homme (homo homini lupus) ; il n’y a que la solidarité qui nous humanise, c’est-à-dire l’amour de son prochain.

 

Ceci dit, contrairement à ce qu’a cru comprendre un des lecteurs de mon texte, je n’ai jamais prétendu que « le confinement que nous vivons [aurait] à voir avec une démarche personnelle ». En revanche, je pense que le confinement est un moyen circonstanciel pour nous ramener vers et en nous-mêmes (quand on le peut). De même que je maintiens que le rapport avec le confinement et « les contraintes du corps » est bien réelle. En effet, les limitations de mouvement sont une occasion de recentrage à côté de laquelle passe les gens coutumiers des « occasions existentielles manquées ». Ce n’est pas un jugement, c’est un constat désolé. Quant à la vie en prison, ce monsieur n’a peut-être jamais lu Nelson Mandela ? Pourtant, alors que son vécu carcéral aurait détruit la majeure partie des humains, lui, il l’a grandi et fortifié, il lui a permis de découvrir et de développer une dimension spirituelle et humaniste impressionnante ; par choix et prédisposition, il n’a pas fait de la prison son tombeau psychique, il s’est au contraire construit sur sa terrible expérience.

Cependant, aussi injuste que cela puisse être, il faut posséder certaines qualités et une sacrée force de caractère afin d’y parvenir. C’est pourquoi j’éprouve de la compassion à l’égard de mes proches que je vois souffrir moralement et survivre, pleinement conscients de leur impuissance à se dé-chaîner. Je me suis d’ailleurs longtemps demandé « Pourquoi eux et pas moi ? »

Je me demande si l’on ne s’engage pas dans des actions humanistes ou humanitaires par empathie ? Pour ma part, ç’aurait été inenvisageable de ne pas m’engager en faveur des autres, dans la mesure où j’ai les ressources et les capacités pour plaider leur cause.

 

Mais comment être soi, en accord avec soi, responsable et vraiment autonome quelle que soit la situation et l’environnement dans lesquels on se trouve ?

Il faut oser être soi !

Cela passe par un lâcher-prise, prendre le « risque » de sauter dans le vide de l’inconnu. Donc avoir confiance en la vie et en soi, maîtriser ses angoisses et passer outre, parfois, les injonctions et les (bons) conseils provenant de l’entourage, proche ou lointain ; en gardant toujours à l’esprit, d’une part, que les autres sont rarement objectifs dans la mesure où ils projettent (inconsciemment) sur vous et, d’autre part, que l’on est toujours récompensé des risques pris, qu’il y a toujours un atterrissage après un saut dans l’inconnu qui mène vers plus de liberté et d’émancipation. Je n’aurais jamais vécu la vie incroyable que j’ai eue si je n’avais pas osé prendre les risques que j’ai pris presque systématiquement contre les avis autour de moi. Pour être libre, il faut apprendre à s’écouter, à suivre son instinct et ses intuitions. Personne ne peut se mettre à la place de son prochain, strictement personne.

Il ne faut jamais oublier non plus qu’il n’y a pas d’autonomie sans risque ; à une personne handicapée, je dirais d’ailleurs : « Tu ne peux pas être autonome et assistée à la fois, il faut choisir ! »

Autre certitude : pour une personne autonome (dans sa tête), être confinée, ce n’est pas un drame ou une souffrance, c’est une péripétie, une parenthèse, quand ce n’est pas sa normalité quotidienne, à mon instar, comme pour tant d’autres.

 

Une autre personne me demande : « Comment cet art de vie se développe ou peut se développer ? Faut-il être confronté à ses propres limites ou à des limitations pour le découvrir ou le cultiver ? Ou existe-t-il d'autres moyens ? »

Tout d’abord, il ne faut rien, il faut mourir, c’est tout (chacun fait comme il peut ou comme il veut), me suis-je parfois entendu dire plus jeune. Plus sérieusement, non, il n’est pas nécessaire d’être confronté à des limitations pour s’élever spirituellement, au sens philosophique du mot. En revanche, dans tous les cas, il faut faire un travail sur soi, seul-e ou avec du soutien.

Si on a les facultés de chercher « cet art de vie » ou d’être soi, en faisant un travail conscient sur soi-même, tant mieux, il ne faut pas hésiter à le faire, sans compter son temps car c’est une démarche longue, sinueuse et quelquefois désespérante, mais tellement stimulante. Sinon, il y a l’option de faire un travail analytique, avec un thérapeute – à condition que ce dernier soit de qualité, ce qui n’est pas garanti, dans ce cas, ne pas hésiter à en changer.

Et quid de la confrontation à un traumatisme (handicap, maladie invalidante, confinement, mort d’un proche, rupture, etc.) ? D’expérience, je sais que, oui, être confronté à ses propres limites ou être limité physiquement et/ou socialement, pour une raison ou une autre, peut être cathartique et conduire à une résilience ; je dis bien « peut » car, malheureusement, tout le monde ne peut pas, nombre de gens (la majorité ?) n’ont pas la force mentale et/ou l’énergie de vie nécessaires pour y parvenir et sont, plus ou moins, broyés par leur traumatisme et le Système. Je ne souhaite donc à personne de vivre un choc traumatique. Il faut néanmoins admettre qu’énormément d’êtres humains « subissent » au moins un trauma durant leur existence. Je mets le verbe entre guillemets car tout le monde n’a pas le sentiment de subir les événements de sa vie, même sombres. Tout dépend de son état d’esprit, de son regard sur son existence, de sa philosophie et de sa spiritualité au sens profond du terme.

Mon handicap ne m’a rien épargné, je n’ai pourtant jamais eu le sentiment de le subir, pas davantage de « ne pas avoir de chance ». Parce que j’ai toujours agi ma vie en surfant sur ce qui est, en m’adaptant au fur et à mesure de l’évolution du handicap, tout en essayant de tirer, autant faire se peut, la quintessence de ce qui m’advenait pour aller vers la transcendance lorsque c’est possible. Écrit ainsi, ça avait l’air facile mais, bien au contraire, c’était fréquemment démoralisant et très âpre, si ce n’est que mon énergie de vie a de tout temps eu, tôt ou tard, le dessus.

Ai-je acquis une certaine sagesse grâce à mes traumatismes ? Non, ces traumatismes ont été, pour moi, une opportunité de recentrage et de conscientisation : le « problème » appelant une solution, faute de quoi on plonge dans la résignation et le fatalisme, à l’instar de tant de non-résilients. En fait, mes traumas ont été cathartiques, jouant le rôle de révélateurs, de prises de conscience (plus ou moins cuisantes) progressives. De ce fait, je n’ai jamais connu la rancune ou l’aigreur, j’ai fait avec ce qui est et j’ai avancé vers qui je suis. Des personnes paraplégiques ou tétraplégiques, des suites d’un accident, ont suivi le même itinéraire spirituel. Au même titre que Nelson Mandela, Boris Cyrulnik ou des rescapés des camps de la mort. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas grâce aux traumas que je suis aujourd’hui qui je suis mais au travail que j’ai fait sur moi « aiguillonné » par les traumas que j’ai vécus.

 

Autre question : « Pour sortir de ce que vous appelez la "victimisation", ne s'agit-il pas d'assumer sa propre responsabilité dans les choix que l'on fait, en fonction du but poursuivi ? Ou vous pourriez développer ce point pour donner votre éclairage ? »

Je suis entièrement d’accord, il y a victimisation dès lors que l’on n’assume pas son vécu et/ou ses choix, oubliant que l’on est principalement victime de soi-même – sauf peut-être si le destin s’en mêle (naître avec un polyhandicap, par exemple), encore faut-il s’entendre sur la définition de destin. Je sais que c’est rude à admettre pour certaines personnes, cela me semble pourtant une vérité intrinsèque à la vie. Être ou se sentir victime de l’autre, des autres ou des événements, c’est subir sa vie, ne pas l’assumer. Je ne suis pas une victime expiatoire de mon handicap, le handicap est une spécificité (certes, très éprouvante à vivre par périodes) inhérente à et participant à mon chemin de vie. Quelles que soient les circonstances et les conséquences événementielles qui nourrissent mon être, donc mon âme, j’ai le pouvoir de les accepter, de les refuser ou de les infléchir par mon positionnement intérieur et extérieur. Il ne faut jamais omettre qu’un non-choix est également une forme de choix.

La vie m’a appris que le hasard n’existe pas, qu’il n’est pas possible de tout comprendre et expliquer, et qu’il faut oser pour être. Cependant, afin d’intégrer cet apprentissage, il faut apprendre l’humilité. Or, j’ai mis très longtemps à accepter cette vérité ; et ce n’est pas gagné tous les jours, tant il m’est difficile de reconnaître parfois certaines de mes limites, mon impuissance face à certaines réalités et vérités. Oui, j’ai de l’orgueil…

 

Dernière question : « Et pour les personnes qui ne se sont jamais "posées", que leur recommandez-vous ? S'explorer peut être effrayant pour certains. Quelles pistes proposez-vous ? Que suggérer aux personnes qui ne se sont jamais posées ? »

La réponse qui me vient spontanément, c’est qu’elles se demandent pourquoi elles ne se sont jamais posées ? S’en plaignent-elles et pourquoi dans ce cas ? Elles seules détiennent la réponse. Il n’existe pas de réponse toute faite. À moins d’être un devin. Et je m’y aventurerai d’autant moins que des situations sont effectivement angoissantes, voire effrayantes, pour beaucoup de personnes.

Je n’ai rien à suggérer à ces personnes, si elles sont heureuses ainsi, au nom de quoi faudrait-il les détourner de leur chemin de vie, sauf à s’arroger le droit de les juger, ce qui n’est pas dans ma culture. Si elles doivent un jour comprendre ou apprendre quelque chose, la vie s’en chargera au moment opportun. Chacun a ses priorités et sa vision de la liberté et du bonheur. L’important, c’est d’être heureux, pas la façon d’y arriver. Comme vous l’écrivez : « On peut trouver sa liberté personnelle au fond d'une prison, cela ne justifie en aucun cas la prison (ou le handicap) comme modèle de réalisation personnelle ou comme projet social. »

 

En fait, à chacun son handicap ou ses handicaps et les plus difficiles à vivre ne sont pas forcément les plus visibles. Celui-ci peut être un moyen pas un but dans la vie, à l’instar de toute épreuve existentielle.

Dans tous les cas, je n’ai de leçons à donner à personne, pas plus que je ne détiens la vérité, je n’ai que la mienne et mes expériences de la vie à partager.

 

Je vous souhaite de passer à travers cette pandémie avec le moins de soucis possibles. « Bon » confinement et à une prochaine fois peut-être.

 

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