Les chroniques d'un Autre monde : (in)justices sociales

Le printemps est en avance − peut-être pour se faire pardonner le climat pourri de ces dernières années ? Le printemps, symbole de renaissance, de résurgence de la vie et d’amour ; entre les ruts et les rites de séduction, tout le monde se reproduit d’une façon ou d’une autre. C’est la saison des cœurs et des corps au diapason. On se rencontre, on s’aime et, si le printemps est florissant, on se met en couple, et plus si affinités. Enfin « on », c’est un grand mot, du genre envolée un tantinet lyrique. Car ce « on » n’est guère égalitaire, même très discriminant. Il y a des exclus dans ce « on ». Le genre d’exclusion particulièrement insidieuse et inique dont très peu de français ont conscience ; pour le savoir, il faut être directement ou indirectement concerné par cette « injustice » sociale et citoyenne.

Pourtant, ça partait d’un très bon sentiment, d’une certaine idée de la justice sociale et de la compensation. De quoi s’agit-il ?

Lorsque vous êtes un couple lambda « normal », vous déclarez vos revenus séparément ou en commun, les additionnant dans ce cas. Or, lorsque vous avez un handicap tel que vous êtes en incapacité de travailler, n’ayant alors comme seule ressource que l’AAH (Allocation aux Adultes Handicapés) pour subsister, et que vous avez la chance de rencontrer malgré tout l’amour, ça ne se passe pas ainsi du tout. J’insiste sur le « malgré tout » parce que, à l’époque où a été créée l’AAH (30 juin 1975), on était en pleine culture de l’assistanat, de la compassion compensatrice ; l’AAH représentait de ce fait un immense progrès (merci Mme Simone Veil), dont personne n’imaginait les perversions sous-jacentes ; c’était un minima social de plus. Un de trop ?

C’est très bien d’être solidaire mais cet amoncellement de minima sociaux (RSA, ASS, ATA, ATS, AER, ARE, ASPA − ex-Minimum Vieillesse −, AAH, etc.) aux montants très inégaux voire disproportionnés, est-il juste et raisonnable ? Ne serait-il pas temps de revoir la politique et la philosophie des minima sociaux ? Comment justifier de tels écarts entre, par exemple, un RSA à 499,31 € et une AAH à 790,18 € ? Une personne « handicapée » vaut-elle plus qu’une personne en fin de droit ? Ou estime-t-on que des chômeurs en fin de droit ont davantage d’opportunités qu’une personne « handicapée » pour trouver des petits boulots au noir pour mettre un peu de beurre dans ses épinards déjà bien rances ? Je ne sais pas. Une solidarité à plusieurs vitesses peut-elle être considérée comme une solidarité démocratique ? Comment peut-on « vivre » avec moins de 500 € par mois ? Pendant que les « grands patrons » du Medef et nos politiques se pavanent dans une opulence indécente et que nombre d’élus locaux cultivent les gabegies mégalos. Je ne sais pas comment mais en tout cas c’est une réalité peu glorieuse pour nos soi-disant « élites ».

Cela étant, revenons à nos amoureux « hors normes ». Elle ou il a un handicap et (sur)vit tant bien que mal (fréquemment grâce au soutien de proches, qui sont en général les parents) avec son minima social bien inférieur au seuil de pauvreté qui, en 2011, était de 814 ou de 977 € selon la définition de la pauvreté utilisée (on se permet même le luxe de chipoter sur la définition de la pauvreté, ouah ! Si ce n’est pas du rétrolibéralisme, qu’est-ce que c’est ?). Cependant, malgré ces conditions de vie, donc d’autonomie et de liberté, borderline, elle ou il rencontre l’amour sous les traits d’un être « valide » et ayant une activité rémunérée, quelqu’un(e) de « normal(e) » quoi, du moins en apparence. Et ils se mettent en couple, comme tout le monde ou presque. Or, c’est là que ça se gâte. En effet, plutôt que d’additionner leurs ressources, à l’instar du tout contribuable qui se respecte, et de leur faire payer des impôts en conséquence, la CAF va tenir compte des revenus salariaux du « valide » pour recalculer le montant de l’AAH du « handicapé », à la baisse forcément. Tant et si bien que la personne en situation de handicap va se retrouver privée d’une part plus ou moins conséquente de ses déjà faibles ressources désormais minorées pour… raisons d’amour. De ce fait, non seulement, elle est dépendante physiquement de sa compagne ou de son compagnon mais, également, financièrement, perdant ainsi le peu d’autonomie qui lui reste. Bien sûr, on peut considérer que l’amour a un prix. Néanmoins, en l’occurrence, un tel prix est-il justifiable et justifié ? Est-il équitable d’amputer les maigres ressources de ces amoureux « hors normes », les surhandicapant de facto ? De quel amour parle-t-on alors ? Comment ces personnes peuvent-elles tenir et se construire, si elles sont en plus contraintes de déprendre financièrement de l’aimé(e) ? Il faut l’avoir vécu ou le vivre pour en éprouver l’humiliation et la gêne, voire la honte, ressenties.

Certes, l’AAH n’est pas imposable mais cela n’atténue en rien l’injustice qui découle de cette allocation dépassée. Il serait plus juste qu’elle le soit, imposable. Si tant est que l’égalité des droits et des chances ait un sens dans la loi du 11 février 2005. Cela éviterait des fraudes compréhensibles, comme je ne cesse de le dire depuis des années, et éviterait de mettre les couples en porte-à-faux, dans l’impossibilité d’officialiser leur union, uniquement dans le but d’avoir des moyens « suffisants » pour subvenir à leurs besoins essentiels ; car, fréquemment, les conjointes ou conjoints « valides » gagnent rarement plus que le SMIC. Mais pourquoi se bouger quand on sait que ces petits fraudeurs « par la force des choses » ne seront pas épargnés, on leur réclamera jusqu’au dernier centime, contrairement à Copé, Sarkozy, Cahuzac, Tapie et compagnie qui, s’ils sont condamnés un jour, ne le seront jamais à la hauteur de leurs fraudes, de leurs méfaits.

Sur le principe, tout le monde est d’accord, dans chaque cabinet ministériel où je me suis rendu, on a reconnu la légitimité de cette réforme mais…

Il y a deux freins qui bloquent cette réforme. D’une part, un problème juridique : il faut sortir l’AAH des minima sociaux ; ce n’est pas une mince affaire, paraît-il. D’autre part, nombre d’associations sont trop gourmandes (car insuffisamment politisées ?) : au lieu de se contenter de cette réforme, elles revendiquent une « AAH » à hauteur du SMIC brut, une revendication irresponsable et irrecevable par les gouvernements successifs, depuis 2005 ; sans oublier les quelques associations qui s’accrochent obstinément à des acquis sociaux plus symboliques qu’autre chose, telle que la demi-part fiscale supplémentaire. Déjà en temps normal, elle fait grincer des dents, depuis qu’elle a été votée en fait, mais en temps de crise… En outre, la gauche n’a pas voté cette loi du 11 février 2005, elle peut donc aisément se laver les mains et s’asseoir dessus, avec un peu de souplesse (les grandes lois réformant la politique du handicap sont de droite : 1975 et 2005).

Conclusions : d’une part, rien n’est prêt de bouger, les amoureux « hors normes » pourront encore longtemps rester clandestins ou surfer sur des demi-vérités ou des demi-mensonges ou des mensonges tout court. Ont-ils le choix, à moins d’être masos ? D’autre part, il est urgent de revoir les conditions d’attribution des minima sociaux ; autant il est logique qu’ils restent soumis à des conditions de ressources propres à la personne qui en bénéficie, autant il est stigmatisant et improductif qu’on tienne compte des revenus du conjoint ou de la conjointe ; induire une telle situation de dépendance pernicieuse a nécessairement des répercussions psychologiques négatives. Mais si rien ne bouge en France, en Belgique, le gouvernement vient d’abolir « le prix de l’amour ». Preuve que c’est possible.

Le printemps rayonne, l’amour bourgeonne. Et l’amour est irrésistible, dans n’importe quelle situation.

N’importe quelle situation, même face aux paradoxes du milieu médical. Il y a quelque temps un éminent obstétricien m’avait dit que ç’avait été une connerie de me faire stériliser et, un autre jour, un éminent urologue m’a dit que c’est une très bonne chose que je l’aie fait parce que, ainsi, mes testicules ont été très bien conservés car préservés d’infections qui auraient pu avoir des effets néfastes. Comment s’y retrouver ? Moi, je sais, mais le patient lambda comment fait-il ? Qui croire ? Le premier médecin vous culpabilise, le second vous rassure, si vous n’êtes pas aguerri à ces analyses diamétralement opposées. En fait, le seul moyen efficace pour s’y retrouver, c’est d’être en accord avec soi-même, avec ses choix, et d’assumer. D’assumer et de garder son cap. Pas si facile à faire pour la majorité, ai-je l’impression. Sauf peut-être quand l’amour est irrésistible… Quand il bourgeonne dans un printemps qui rayonne.

Enfin, pas pour tout le monde… On sait que Nicolas Sarkozy est un personnage arrogant, vulgaire, infatué, méprisant, au ras des pâquerettes, malhonnête et sans vergogne. Mais, désormais, on sait aussi qu’il est profondément bête, stupide, con. L’affaire des écoutes est franchement hallucinante, sidérante et consternante. Quand on sait de quoi sont capables son avocat, Maître Herzog, et lui, également avocat, on peut vraiment s’inquiéter pour la défense de nos intérêts, autant plaider soi-même. On a l’impression que Sarkozy est un puits sans fond de mensonges, de corruptions, de malversations, de détournements de fonds et d’escroqueries politico-économiques. Que Charles De Gaulle et Georges Pompidou semblent loin, d’un autre monde, d’une autre époque, d’une autre dimension politique et éthique − qui se souvient de l’anthologie de la poésie de Georges Pompidou ? Même Valéry Giscard d’Estaing et ses diamants de Bokassa, François Mitterrand et sa fille illégitime ou Jacques Chirac et ses magouilles à la mairie de Paris, ont été des anges, des amateurs, comparés à Sarkozy. Vous ne trouvez pas ? Quand va-t-il tomber ? Va-t-il au moins tomber et payer avec tous ses comparses ? Alors que les voleurs de pain et les fumeurs de shit croupissent en prison.

Pendant ce temps à gauche c’est Waterloo. La débâcle annoncée et confirmée des municipales. Mais ce gouvernement est tellement au-dessus de tout, tellement indifférent à la réalité sociale du terrain, tellement aveugle, tellement lâche, stupide, borné et, pour beaucoup d’édiles, incompétent, avec à sa tête un président inconsistant, tellement inconsistant et obstiné. Ça me désole. Surtout que c’est le FN qui en profite. Ce manque de discernement de tant de Français me laisse interrogatif. Près de 40 % d’entre eux, dont moi, n’ont pas voté ; le local trinque à cause de l’incurie du national. Ici, dans mon patelin d’environ 12 000 habitants, le maire a été réélu haut la main dès le premier tour, sans surprise. Sans étiquette s’est-il présenté. C’est fou les maires de plus en plus nombreux à se présenter sans étiquette. C’est révélateur. C’est le signe que ça va très mal. Que, par les temps qui courent, il vaut mieux éviter les étiquettes. Car, gauche, droite, centre et extrêmes, on est en droit de douter ou, a minima, de s’interroger sur leur probité et leurs compétences. Je fais partie des Français qui veulent un changement de République, une autre politique économique et sociale, et un dépoussiérage des politiciens, des fonctionnaires d’État et de la Constitution. Aux municipales, je me suis abstenu car, d’une part, je ne connaissais personne sur les listes qui se sont présentées − contrairement au maire PS précédent −, comme la plupart de ceux qui ne sont pas originaires de cette cité et peuplent les lotissements − il n’y a pas plus xénophobes que les natifs d’un village ; quant à voter pour un parti, hors de question dans l’état de déréliction actuelle. D’autre part, le FN n’avait aucune chance de passer, seule conjoncture à éveiller ma fibre républicaine. Aujourd’hui, il faut s’abstenir pour se faire entendre un tant soit peu. C’est triste. Pour autant, est-on incivique et irresponsable, un mauvais citoyen parce qu’on s’abstient de se rendre aux urnes, négligeant par conséquent ce « droit » acquis de longue lutte par nos ancêtres ? Si les abstentionnistes réussissent à mettre le feu aux fesses de la hollandie, ils auront réussi là où rien ne semblait pouvoir faire sortir notre président de ses bottes rigides. Un mal pour un bien en somme.

En fait, nous avons passé la journée du premier tour des municipales dans le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, avant d’aller au cinéma. D’avoir préféré la culture à la politique, dans l’indigence politique actuelle, nous a enrichis à tous points de vue. Repas en tête-à-tête dans le restaurant du musée, agréable, lumineux et très bien décoré, puis visite des deux étages. Un bain culturel intense, interpellant, apaisant, numineux et très nourrissant. La visite d’un musée, où peintures et sculptures se complètent et se font écho, c’est une immersion dans une sorte de cathédrale éducative et didactique. Il y a quelque chose de profondément spirituel dans un musée ; une spiritualité flamboyante et torturée, occulte et épurée. Ainsi, les photos et vidéos de Clément Cogitore, un artiste de 32 ans, ont un pouvoir de fascination, d’évocation et de réflexion très pertinent ; notamment, une vidéo d’une vingtaine de minutes qui montre les spectateurs d’un concert agglutinés et brandissant leurs téléphones portables allumés, des images scandées par un psaume biblique dont les mots sont inscrits au bas de l’écran ; l’effet est envoûtant et un peu inquiétant ; tous ces téléphones brandis ont, non seulement, remplacé les briquets d’antan mais ils laissent entrevoir une addiction galopante depuis qu’elle est apparue : on ne peut plus se passer de son téléphone portable, pas plus que de son ordinateur, d’Internet et de Facebook, par exemple. Notre société est de plus en plus dépendante et angoissée par la même occasion. Je n’étais plus retourné dans ce musée, inauguré en 1998, depuis une quinzaine d’années. Depuis, il s’est sacrément enrichi. Nonobstant, une exposition temporaire consacrée à Gustave Doré & Friends jusqu’au 25 mai, passionnante et faisant découvrir toute la palette de son savoir-faire, il y a une exposition permanente désormais très étoffée ; impressionnisme, pointilliste, cubisme, dadaïsme, surréalisme, symbolisme, expressionnisme, pop’art, etc., se côtoient dans un désordre harmonieux. On y croise entre autres Monet, Pissarro, Picabia, Sisley, Picasso, Kandinsky, Braque, Klee, Arp (à qui toute une salle est consacrée) et des photographes tels que Mapplethorpe, Witkin ou Winter. Beaucoup de ses œuvres sont méconnues voire pas connues des non-initiés. Nous avons flâné pendant 2h30, gratuitement, à l’instar de la plupart des musées en Europe. Personnellement, je n’en demande pas autant, que la gratuité soit accordée à l’accompagnant me semble normal, tout en demandant à la personne « handicapée » d’acquitter son billet, comme à la SNCF également.

Pendant que les multiplexes font la sourde oreille, les pauvres ! Combien de personnes en situation de dépendance vitale ont les moyens de payer deux billets d’entrée à près de 11 € chacun ? La passion du cinéma étant la plus forte, j’ai acheté une carte illimitée duo, déjà à une époque où j’avais des moyens plus restreints. La vie n’est faite que de choix et de priorités…

Donc, après les arts plastiques, graphiques et photographiques, place à l’art cinématographique. Her de Spike Jonze, avec un Joaquin Phœnix parfait dans son rôle d’amoureux d’une femme virtuelle qui a la voix de Scarlett Johansson. Ce film interpelle en soulevant de nombreuses questions. Il est fascinant, inquiétant et réjouissant, grâce à un scénario très intelligent. Il nous rappelle que l’amour, le désir et le plaisir (entre autres sexuel), ont leur source dans la tête, d’où nos blocages, angoisses, frustrations et autres joyeusetés psychiques humaines. Par la même occasion, il démontre aussi que l’amour et le plaisir, la jouissance sexuelle, c’est comme on veut et/ou comme on peut. On oublie trop souvent que l’amour et le désir n’ont aucun préjugé, que nous sommes par conséquent tous égaux − j’en sais quelque chose. C’est ce qui explique que, quel que soit son « handicap », tout le monde peut les rencontrer, à un moment ou à un autre. Ce film, nous rappelle également qu’il n’y a pas qu’une seule forme de plaisir, de sexualité. C’est d’abord une question de rencontre et de choix. Quant à Aimer, manger et chanter, l’ultime œuvre d’Alain Resnais, elle nous montre qu’amour et sexe ne font pas toujours bon ménage, que les sentiments sont un théâtre permanent… Le tout avec légèreté, humour et malice.

Au second tour des municipales, nous sommes passés à l’heure d’été, sauf les socialistes qui restent à l’heure d’hiver, un hiver glacial qui ne fait que commencer. La débâcle s’est confirmée. Pendant que le FN pavoise (pauvre France) et que l’UMP jubile (on se voile la face comme on peut). La faute à qui ? Évidemment à Hollande. Mais pas que. À tous ces députés, ces élus socialistes docilement aux ordres. Qui ne dit mot consent. Il faut changer de politique, refuser les diktats technocratiques et ultralibéraux de Bruxelles. Oser une politique économique totalement différente. Et embaucher des ministres compétents, de vrais ministres. Notamment en matière de politique sociale, donc aussi du handicap et de la perte d’autonomie. Carlotti a été nulle du début à la fin. Une des meilleures ministres dans ce domaine aura quand même été… Ségolène Royal ! C’est grâce à elle que la prestation de compensation du handicap a vu le jour dans la loi du 11 février 2005. Une grande avancée que la gauche est en train de finir de laminer, après l’ère Sarkozy. Mais ça intéresse qui ? Des centaines de personnes en situation de dépendance vitale vivent dans une précarité inimaginable, quand elles ne sont pas en danger, et le gouvernement ne bouge pas le petit doigt.

De toute façon, il ne bougera plus puisqu’il saute. Remaniement quand tu nous tiens ! Et quel bras d’honneur présidentiel à tous les Français qui ont balayé la gauche par dépit. Rigide et méprisant dans ses rangers de mercenaire politique, il nomme Manuel Valls Premier ministre. Infléchissant ainsi encore un peu plus sa politique néolibérale. « Je vous emmerde, je fais ce que je veux, je suis le meilleur, je sais mieux que vous. C’est moi le président ! » Malheureusement oui. Il paraît qu’il y a des socialistes qui se rebiffent. Chiche ! Je demande à voir. En attendant, au 25 mai donc, pour une autre déculottée. Car les valeurs socialistes risquent de sacrément vallser, sauf miracle. C’est ce qu’on appelle se foutre des votes contestataires, de la parole des Français.

Auparavant, j’étais à Lausanne pour participer à un colloque organisé par l’association Cap-Contact, autour du thème de l’autodétermination et le libre choix. Des sujets fondamentaux dans nos sociétés polluées par des conservatismes néolibéraux et hautement symboliques étant donné que l’association a été créée, il y a 26 ans, par six personnes « handicapées » suisses. Dans l’assemblée composée de plus d’une centaine de personnes, la moitié environ a un handicap et la plupart des intervenants sont également en situation de handicap. En somme, c’est un colloque initié par, pour et avec des personnes « handicapées ». Qui plus est un colloque festif et créatif car, quoi qu’on en pense, un handicap c’est aussi la vie et le plaisir, les plaisirs. On y sent une véritable ferveur. Les témoignages parlent d’eux-mêmes, tant ils sont criants de vérité. Hélas, les personnes « handicapées » suisses ne sont pas mieux lotis qu’en France, elles ont aussi leur lot de difficultés et de problèmes générés par le mercantilisme politique et administratif. Le fric, toujours le fric et les calculs d’épicier, de mauvais calculs donc. Sauf qu’ici, on est en plus dans le royaume des banquiers… Du fric, il y en aurait mais le social n’est pas une priorité absolue, comme en France, comme dans la majorité des pays européens. Mondiaux même. Ce séjour s’est d’ailleurs déroulé sous les yeux du fric.

D’abord dans l’hôtel Ibis. La chambre est irréprochable, spacieuse et lumineuse, parfaitement adaptée. Si ce n’est les prises de courant dont les normes diffèrent de la France ; il fallait donc un adaptateur… En emprunter un, en général, ça ne pose aucun problème dans un hôtel ; à la réception, on vous en met un à disposition (comme ça m’est arrivé à Prague), ici, il faut l’acheter, 11 € ; on n’en prête plus sous prétexte qu’ils sont volés par des clients indélicats ; évidemment, les clients ont bon dos ; au pire, il suffit de les réclamer au moment de leur départ ; la directrice de l’hôtel m’a écrit par la suite pour me dire que j’avais raison de déplorer ce « détail » mais que je me rassure, mon achat servira désormais dans tous les pays d’Europe (sic)…

Ensuite, dans les restaurants de Lausanne. Mazette, ils sont 20 à 30 % plus chers qu’en France et, autre détail croustillant, ils sont équipés de machines à loterie ! Afin de passer le temps en attendant les plats ? Quand je vous dis que le fric est roi dans ce pays.

Pendant mon intervention, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas l’osmose, la communion que j’avais rencontrée dans l’Oise. L’attention et l’écoute étaient les mêmes mais l’atmosphère était autre. Et pour cause, il y avait deux publics, donc deux types d’audition et deux attentes différents et complémentaires. Du reste, lors de la phase des questions posées par le public, ça s’est confirmé. Chacun avait entendu et retenu dans mon intervention, ce qui le touchait en propre, car chacun pouvait être interpellé et se reconnaître dans mes paroles à son niveau, chacun pouvait y trouver son compte et en retirer un enseignement et des encouragements, qu’il ait un handicap ou qu’il soit un professionnel du milieu médico-social. Ce qui s’est effectivement passé. Rendant cette expérience très enrichissante en démontrant, au final, que la quête identitaire et d’autonomie authentique est identique où qu’on se place, chacun avec ses préoccupations et ses besoins spécifiques.

À 21 heures, nous avons repris la route en direction d’Erstein.

Et, le dernier jour du mois de mars, direction Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, pour un travail nocturne, dans le cadre de la semaine Handiludo. Cette année, le thème c’est le bien-être. Et le lancement est consacré à la vie affective et sexuelle des personnes « handicapées ». Un sujet de plus en plus à la mode ; d’ailleurs, les flyers de l’APPAS sont partis en un éclair, tant l’accompagnement sexuel interpelle positivement la base. La soirée a débuté avec la diffusion du film canadien Gabrielle de Louise Archambault. Une très belle histoire d’amour entre personnes déficientes mentales, avec des acteurs eux-mêmes déficients mentaux, dont l’actrice principale. Un presque documentaire par la justesse et la véracité de l’ensemble. La réalité est la même des deux côtés de l’océan Atlantique. Rassurant ? Pas vraiment. Simplement la confirmation qu’il y a encore du pain sur la planche, beaucoup de pain. Et de l’espoir, au vu du public nombreux et de ses réactions.

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