Les chroniques d’un Autre monde : nous sommes tous Charlot…

Le Club de Mediapart a publié une tribune intitulée Contre l’assistance sexuelle des personnes handicapées. C’est très bien. Ainsi l’opposition à ce type d’accompagnement s’exprime ; ici, elle est le fait de trois femmes et d'un homme, dont deux au moins sont en situation de handicap.

Le Club de Mediapart a publié une tribune intitulée Contre l’assistance sexuelle des personnes handicapées. C’est très bien. Ainsi l’opposition à ce type d’accompagnement s’exprime ; ici, elle est le fait de trois femmes et d'un homme, dont deux au moins sont en situation de handicap. Cela dit, prétendre que nous (l’APPAS) laissons « imaginer que la majorité des personnes handicapées souscriv[ai]ent à cette solution », c’est bien mal débuter leur plaidoyer : non, nous n’avons jamais dit que la majorité des personnes handicapées souscrivent à cette solution mais, au vu des demandes que nous réceptionnons presque tous les jours, indéniablement nombre d’entre elles souhaitent avoir recours à ce type d’accompagnement (il est vrai que ce sont majoritairement des hommes qui, pour le moment, sont demandeurs car, malheureusement, les femmes le sont encore trop rarement par peur du qu’en-dira-t-on ; nous avons également des couples en situation de handicap qui nous sollicitent) ; nous sommes là pour les écouter et les accompagner au mieux dans leur quête légitime, autant que faire se peut, en respectant certaines règles éthiques, philosophiques et juridiques. Hélas, comme toujours chez les opposants de cet accompagnement si dérangeant, leur tribune est truffée des mêmes contrevérités rédhibitoires : en premier lieu, on s’obstine à parler « d’assistance » comme pour mieux enfoncer le clou de la stigmatisation, alors que nous insistons inlassablement sur la nécessité de parler « d’accompagnement » ; en second lieu, non, nous n’avons jamais supposé, ni même laissé supposer que « les personnes handicapées sont un groupe homogène avec une sexualité spécifique auquel elle serait la plus apte à répondre », bien au contraire, nous ne cessons de répéter que ce type d’accompagnement est une solution mais pas la solution, c’est pourquoi nous insistons bien sur le fait qu’il y a des handicaps et des sexualités afin de bien mettre en évidence la complexité et la richesse de la problématique ; non, ce genre d’accompagnement ne découle pas d’une approche médicale, sinon nous ne serions pas contre l’idée d’un remboursement des prestations par la Sécu ; oui, n’en déplaise à ces opposantes, une formation est indispensable – connaissant l’une d’entre elles, Mathilde pour ne pas la nommer, un accompagnant sexuel non formé serait bien démuni face à son handicap – il suffit de lire Je veux faire l’amour, paru chez Autrement en 2011, pour se convaincre de l’intérêt d’une telle formation (si c’était si simple d’avoir une relation sensuelle et/ou sexuelle avec une personne en situation de handicap, nous n’aurions pas autant de postulants à notre formation) ; non, l’accompagnement sexuel n’est pas « un système misogyne et archaïque de marchandisation du corps », c’est une empathie sensuelle et/ou sexuelle autant partagée par les hommes que par les femmes, contrairement aux assertions serinées par les opposants – pour mémoire : à la première formation, il y a eu 8 hommes et 5 femmes, et la moitié des candidats sont mariés (nous avons même des couples qui sont volontaires) ; il faudrait donc sortir de ce type d’argument éculé, démagogique et si sexiste, idem pour celui de la marchandisation (afin qu’il y ait marchandisation, il faudrait une quelconque exploitation, or nous sommes dans un cadre strict de volontariat) ; non, il n’est pas question de proposer un accompagnement sexuel bénévole, ce n’est pas une charité ambiguë ; oui, il faut espérer qu’un jour un tel accompagnement bénéficiera à toute personne souffrant de misère affective et sexuelle mais, aujourd’hui, notre société n’est pas prête à entendre une telle souffrance ; non, nous n’avons jamais dit que le sexe est un droit ; quant à savoir qui est conformiste et simpliste, on est en droit de se poser la question face à des femmes qui n’ont absolument pas pris la peine de rencontrer et d’écouter des accompagnant(e)s sexuel(le)s et des personnes qui ont été, qui sont ou qui souhaitent être accompagnées sexuellement, c’est d’ailleurs le signe distinctif des opposants ; enfin, si des sextoys « adaptées » étaient plus ou tout aussi humanisants, valorisants, gratifiants et susceptibles de redonner confiance en soi et estime de soi, qu’une relation incarnée et incarnante, cela se saurait, je crois. Cependant, il y a également de bonnes questions dans cette tribune, telles que : « Jusqu’où iraient les assistants sexuels ? Réponse : Ils sont seuls juges de leurs limites, personne ne peut leur imposer quoi que ce soit, un accompagnement sexuel nécessite une entente préalable des deux protagonistes pour être réussi. Prendraient-ils en compte toutes les orientations et pratiques sexuelles des personnes handicapées bénéficiaires ? Réponse : Ils prennent évidemment en compte les orientations sexuelles de chacun(e) mais pas les pratiques, il ne s’agit pas d’un acte prostitutionnel, il n’est donc pas question d’expérimenter des rapports sadomasochistes, par exemple, mais de se reconnecter à sa corporéité et à sa sensualité, de se réincarner. Quoi qu’il en soit, rien de nouveau dans cette tribune, et c’est bien dommage, la même antienne intolérante et allergique à tout ce qui n’entre pas dans sa morale, son idéologie, dans ce qu’elle ne comprend pas et ne veut pas comprendre. Il ne s’agit pas d’avoir raison mais juste de respecter le choix et les libertés d’autrui, plutôt que de vouloir les interdire à tout prix, sans même prendre le temps d’écouter les désirs et les vérités de son prochain parce qu’ils dérangent. Que Mathilde soit contre l’accompagnement sexuel, quelles que soient ses raisons, est hautement respectable mais qu’elle s’oppose à cette liberté pour ses semblables, de façon aussi intolérante et spécieuse, n’est pas à son honneur. Et ne fait pas avancer le débat. Alors que c’est ce qui importe : ouvrir le dialogue et accepter la différence d’opinion.

Dans l’émission Lahaie, l’amour et vous,  du 30 mars, entre autres consacrée à l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle, avec comme invitée Vanessa Luciano, vice-présidente de l’APPAS,j’ai appris avec consternation, de la bouche même de Philippe Barassat, le réalisateur d’Indésirables – quel est le malin qui a trouvé ce titre qui fait clairement écho à Intouchables, dans l’espoir de mieux vendre, probablement ? –, que la pauvre victime spoliée qu'il estime avoir été suite à son précédent film, a fait celui-ci parce que c'est ce qui lui coûtait le moins cher. Quelle conception affligeante du cinéma ! Ce qui explique peut-être la « qualité » contestable de son ovni cinématographique (un sous-sous-produit de Freaks qui se veut probablement « modernisé » ; il suffit de regarder la bande annonce pour s'en persuader). Et, même s’il y fait référence, son long-métrage n'a rien à voir avec l'accompagnement sexuel, si ce n'est qu'il véhicule des idées reçues et qu'il montre tout ce que l'accompagnement sexuel ne doit pas être ; qui plus est avec un angle trash et choquant (cf. la fin du film) ; en fait, son personnage principal se prostitue auprès de personnes handicapées. C'est évident que les acteurs n'ont pas dû être très onéreux ; en contrepartie, leur jeu est souvent insipide et faux. De plus, que Frédéric Le Coq, le coscénariste, soit en situation de handicap n'est pas un gage de qualité non plus ; si c'était le cas, ça se saurait. Il ne suffit pas d’avoir un handicap pour connaître certaines réalités et les mettre en musique, particulièrement celles touchant à la sexualité. Et puis, entendre ce monsieur parler « des handicapés » et d'assistanat sexuel, à longueur d’interview, ce fut horripilant. Dommage que personne ne l'ai repris. Non seulement, il a fait un film qui a fait un gros flop et qu'on risque d’oublier rapidement mais, de surcroît, il n'a rien compris au sujet qu'il a traité de façon démagogique, intéressée et provocatrice. Je me trompe ou Brigitte Lahaie a coupé court à cette promotion désolante au bout de cinq minutes ? Courez plutôt acheter le DVD du très bon, et méconnu, The Sessions, ou encore celui de Hasta la Vista, si vous voulez vous informer de manière ludique et très intelligente sur le sujet de l’accompagnement sexuel.

Pendant ce temps, Christiane Taubira est sortie du bois après les élections départementales. Très gentiment. Avec un petit côté très opportuniste. Histoire de mettre son grain de sel dans la dérive droitière de ses potes. À fleuret moucheté, pour se démarquer sans risque. Juste pour faire parler d’elle. Parce que, si elle était réellement contre les décisions de ce gouvernement, elle aurait démissionné depuis longtemps. Ce qu’elle se préserve bien de faire, c’est si confortable d’être garde des sots (ce jeu de mots, si vrai dans la conjoncture actuelle, n’est pas de moi mais d’un de mes accompagnants) ; elle a une retraite assurée et un CV clinquant, c’est l’essentiel. Conclusion, cette sortie est infantile et futile, d’autant plus qu’elle approuve en silence le projet de loi « renseignement » alors qu’il s’attaque à la liberté de la presse, à nos libertés fondamentales : car qui ne dit mot consent, Madame la Garde des sauts d’obstacles républicains. De son côté, Martine Aubry est rentrée dans les rangs, elle s’est alignée sur la motion Cambadélis/Hollande en prévision du énième congrès-de-la-gauche-réunifiée du mois de juin prochain, après avoir fait sa discrète petite crise d’opposante, afin de marchander quelques concessions utopiques dans ladite motion et des maroquins pour ses fidèles lieutenants, ce qui ne mange pas de pain. À force de chercher le compromis, la compromission n’est jamais très loin ; mais elle a sans doute uniquement envie de protéger son pré carré en attendant que sonne le glas d’une carrière en demi-teinte. Celle de Catherine Trautmann ressemble à une descente aux enfers, en chute libre depuis le début du XXIe siècle ; elle n’est plus que conseillère municipale depuis un an. Est-ce le prix à payer pour avoir accumulé les erreurs stratégiques fatales ? C’est dommage car c’est quelqu’un de bien. Que la politique peut être cruelle et injuste, mais c’est le milieu qui veut ça, une sorte de Dallas à la naphtaline… Quant à Ségolène Neuville, notre secrétaire d’État aux personnes handicapées et à l’exclusion (de quoi), elle a affirmé récemment qu’elle est opposée à l’accompagnement sexuel (c’est un sujet qui a le vent en poupe, on se demande pourquoi…). Ce qui est son droit le plus strict, à l’instar de ses trois congénères citées au début de la chronique. Sauf qu’elle y connaît sans doute que dalle à l’accompagnement sexuel, en dehors de ce que lui a probablement prêché le lobby des opposants à celui-ci (peut-être les trois du dessus ?), à moins que ce soit simplement par principe, en raison de convictions féministes personnelles particulièrement réductrices – en 2011, Roselyne Bachelot s’était bien opposée, et très virulemment, à ce type d’accompagnement… par pur opportunisme politique, d’après un directeur d’ARS rencontré récemment. Parce que Madame Neuville n’a pas davantage été au devant de personnes en situation de dépendance ayant bénéficié d’un tel accompagnement, ni d’accompagnant(e)s sexuel(le)s, que les opposantes précitées – sinon elle se serait empressée de le faire savoir aux médias –, ses préjugés défavorables et ses convictions féministes lui suffisent apparemment. C’est ça la politique moderne, néolibérale, conservatrice et idéologique. C’est ça une démocratie ouverte et humaniste. Toutefois, si elle a un éclair empathique, elle peut me proposer un rendez-vous, en tout bien tout honneur ; pas pour la convaincre, simplement pour l’informer objectivement des tenants et des aboutissants de l’accompagnement à la vie affective, intime, sensuelle et/ou sexuelle des personnes « handicapées » – à moins que le droit à la santé sexuelle, prôné par l’OMS depuis 2002, soit un droit accessoire à géométrie variable, à ses yeux ?

Quant à François Hollande, il tombe de plus en plus bas, c’est vertigineux. C’est une chute qui semble être sans fin. À se demander qui sont les 16 % qui croient encore en lui ? Heureusement, le ridicule ne tue pas faute de quoi il serait mort sur le plateau de Le supplément de Canal+. Il fait dans le people maintenant pour nous faire croire qu’il est proche du peuple. Mais oser comparer, par démagogie, le PCF au FN, c’est indigne d’un président de la République, de gauche par-dessus le marché. Évidemment que c’était calculé, donc d’autant plus consternant et petit. Et vous savez quoi, après ça, notre président s’est rendu au Struthof ; sa marotte d’honorer les morts plutôt que les vivants se confirme, il est vrai qu’ils ne sont guère contrariants eux, ils n’iront pas troubler sa conscience, ils ne manifestent plus depuis longtemps. La Ve République n’est plus qu’une illusion, un grand-guignol pathétique. La France va mal. Et ça ne va pas s’arranger, je le crains. Il va falloir se cramponner au bastingage. Les destructeurs d’une certaine idée de la France, d’un réel humanisme, d’une authentique solidarité, de la fraternité et de l’égalité, font impunément leur bas œuvre depuis 2007, a minima. Le salut viendra un jour, à n’en pas douter, mais d’où ? Pas du matador qui affûte ses banderilles. Ni du mauvais perdant qui veut nous faire croire qu’il est devenu un vrai « républicain ». En outre, François Hollande me semble de plus en plus mal placé pour nous faire la leçon alors que nous venons d’atteindre le chiffre record de 3,5 millions de chômeurs en France ! Un chiffre vertigineux qui fait encore plus réfléchir lorsqu’on le met en balance avec celui du coût de la guerre au Mali : 125 000 € la minute, auxquelles il faut ajouter les 90 000 € que coûte par minute la protection des mosquées en France, en raison des guerres menées en Centrafrique et en Irak ! Pourtant, dans notre cher pays des droits de l’homme, on ne recense pas moins de 3,5 millions de chômeurs et au minimum près de six millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté – dans le lot, on peut compter une bonne partie des dix millions de personnes en situation de handicap, celles qu’on étrangle de plus en plus, mais quand même moins qu’en Angleterre où la Bedroom Tax et la Work Capability assessment font des ravages (on doit l’élaboration et la gestion de cette dernière à Atos,un cabinet de consultants français dirigé par… l’ancien ministre de l’économie et des finances Thierry Breton ; il paraît que l’argent n’a pas d’odeur… Pendant ce temps, celui qui est à l’origine de ce désastre social, le ministre du travail et des pensions, Iain Duncan Smith, se fait rembourser ses slips, indifférent au suicide d’Anglais en situation de handicap désespérés ! Tandis que chez nous, ignorant avec superbe cette misère exponentielle (fréquemment affective et sexuelle par-dessus le marché), notre général en charentaise dilapide plus de 210 000 € à la minute afin d’entretenir des guéguerres et provoquer l’ire des intégristes, avec l’argent des contribuables bien sûr ! Cette information, entendue sur France 2, est passée comme une lettre à la poste. Il me semble qu’il n’est pas superflu de rappeler que les salaires de nos dirigeants s’échelonnent entre 9000 et 14 000 € environ…, sans omettre tous les autres avantages pécuniaires non négligeables. Ça relativise les notions d’égalité et de solidarité, de compétence et de capacité également.

Cependant, ce qui m’inquiète par-dessus tout, c’est qu’on s’attaque aux fondements de nos libertés (cf. la fameuse loi « renseignement » qui veut restreindre la liberté de la presse, donc notre liberté d’expression) et personne ne bouge, pas un chat dans la rue. Il est vrai qu’il n’y a pas de mort dans cette affaire… Car en France, il faut des morts pour mettre quatre millions de citoyens dans la rue ! Offrant l’occasion d’organiser la mise en scène d’une mascarade présidentielle pleine de pathos, bien à l’abri et à l’écart de la foule, pour jeter de la poudre aux yeux d’éventuels dupes, et nous mentir une énième fois, pathétiquement et lourdement. Nous gratifiant, au passage, d’un laïus de bonimenteur empâté dans lequel il nous affirma haut et fort défendre la liberté d’expression afin de mieux la mettre à mal trois mois plus tard. Et pourtant, aujourd’hui, presque personne ne moufte. Que faut-il comprendre ? C’est quoi cette société qui a un portable greffé à une main et, de plus en plus souvent, une tablette à l’autre, du matin au soir (même dans une salle de cinéma) ? Citoyens incapables de prendre le temps de manger, de respirer, de vivre, de penser et même de dormir tranquillement, d’être pleinement présents quand les fondements de notre république et de notre constitution sont bafoués – et j’en fais partie puisque je suis sur mon ordinateur toute la journée (certes par la force des choses mais est-ce une bonne excuse ?). Nous sommes environnés d’ondes, c’est notre bain quotidien. À quel prix ? Il n’y a pas assez de recul scientifique pour le dire mais les chercheurs sont sûrs que cette baignade électromagnétique aura des conséquences à terme (tumeurs, cancers, autres ?). Est-ce cette néo-addiction qui nous rend si indolent et indifférent à la destruction de notre démocratie républicaine et de ses bonnes vieilles valeurs égalitaires, fraternelles et solidaires, inclusives et farouchement attachées au respect des libertés individuelles ? À se demander si, tout compte fait, nous ne sommes pas plutôt tous Charlot, tout juste bons à faire se retourner les Charlie dans leurs tombes ?

Au demeurant, comment ne pas s’interroger en constatant une atteinte au respect d’autrui aussi élémentaire telle que, par exemple, celle qui consiste à se retrouver devant une poubelle remplie de papiers Sopalin couverts d’une matière visqueuse et laiteuse, sans même qu’il y ait de sac-poubelle à l’intérieur ? Chacun fait ce qu’il veut de sa vie privée, mais comment peut-on l’étaler de façon tellement indélicate, indécente, sans aucun souci de l’autre, sans prévenance aucune alors qu'on sait pertinemment que c’est une collègue qui risque très probablement de faire le ménage dans la chambre ? Chacun pour soi et ses besoins primaires avant tout. Le respect de l’autre, l’attention à l’autre, on y pensera éventuellement après. Inconsciemment ou consciemment, c’est fait pour être vu par une collègue, ai-je l’impression. Notre société dérape car elle est majoritairement dans la présence à moi, dans le pulsionnel plutôt que dans le relationnel, le virtuel bien plus que dans le réel, le superficiel bien plus que dans le spirituel. Tout cela me laisse profondément songeur et très perplexe, avec le sentiment d’être un vieux con totalement dépassé dans une société du « tout tout de suite » et du moi-je. C’est quoi la sagesse ? Je ne saurais le dire. En revanche, jusqu’à la fin, je resterai accroché à mes valeurs nourries d’empathie, d’attention et d’écoute. Le bonheur est dans le pré, paraît-il. J’y cours tous les jours parce que mon ego a fini de paître à tous les râteliers. C’est peut-être un des avantages de l’âge ? Quant à ce genre de comportements, il ne peut pas ne pas faire réfléchir sur les dérives d’un certain machisme et un manque certain de véritable empathie dans nos sociétés « civilisées ».

Comme celle que je rencontre dans le Lot-et-Garonne ; Agen, Nérac et les vestiges du château d’Henri IV, département parsemé de hameaux, de foyers isolés, de villages aux bâtisses de pierre ou à colombages, de verdure arborée à perte de vue et d’une foultitude de maisons et d’appartements à vendre. Pourquoi ? Le chômage ? L’austérité ? Le manque de perspectives ? Le réseau routier est en très mauvais état (comme dans tout le sud) – pour faire la même distance, il faut compter deux fois plus de temps qu’en Alsace, en attrapant le mal de mer. Région idéale pour solitaires, randonneurs, pèlerins (un des chemins menant à Compostelle passe par là), amoureux de la nature. Les gens sont simples et accueillants, à l’instar du restaurateur de l’Arti Show, un excellent restaurant situé dans le centre-ville d’Agen. On y travaille beaucoup la terre. J’ai fait 1000 km pour faire une conférence à Foulayronnes, dans les faubourgs d’Agen, afin de parler de handicap et de sexualité, à la demande de l’association Vie-Adom 47 ; 20 heures de route pour 3 heures d’intervention ! La disproportion est conséquente. Impressionnante. Mais il y a le plaisir et la foi. Informer, démythifier, répondre à des interrogations légitimes, démonter les contrevérités, les mensonges et les préjugés qui circulent sur le sujet, défendre une cause qui me tient tellement à cœur. Car ce sujet est désormais incontournable. Quinze jours avant, je l’avais abordé à Limoges, à la demande de la Mutualité et de l’ARS, lors du premier congrès international des métiers de l’accompagnement. Et rebelote à Grenoble et à Soustons en juin. Puis en septembre au Havre. Nous enfilons les kilomètres. D’aucuns se demandent comment je fais. « Moi, je ne pourrais pas ». Effectivement, je dois être une sorte de mutant. Un mystère physiologique. Un défi à la médecine et à moi-même. À moins que mon envie de vivre soit ma potion gauloise à moi ? La foi peut soulever des montagnes, dit-on, l’envie de vivre et l’amour également. J’ai rencontré à Foulayronnes et à Tayrac de la générosité et de l’humilité. Nous avons été hébergés dans un gîte qui aurait pu être pleinement accessible avec des conseils de bon sens et moins de rigidité de la part des Gîtes de France ; avec quelques travaux, il pourra le devenir, mais cela représente un coût et de l’huile de coude pour son propriétaire, parce qu’il faudrait recasser ce qui vient à peine d’être terminé dans la salle de bains. C’est un homme touchant et affable, maire d’un « village » de trois cent dix âmes – on se demande où passe l’argent des collectivités, donc des contribuables ; une gestion typique à la française –, il viendra assister à la conférence pour découvrir un monde (celui du handicap) et un sujet (celui de la sexualité de ce monde) qu’il méconnaissait complètement, en toute simplicité et avec un réel intérêt. Il faut si peu pour éveiller les consciences. En route ! Jusqu’au dernier souffle.

Côté loisirs, il faut voir Journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot, avec une Léa Seydoux parfaite. Ce que raconte ce film, tiré du roman d’Octave Mirbeau, est tellement d’actualité… De là à penser que nos politiques sont rétrogrades et conservateurs… Je conseille également de regarder En équilibre de Denis Dercourt, avec un Albert Dupontel impeccable, très crédible dans son fauteuil roulant, et une Cécile de France lumineuse ; seul petit couac, propre aux gens qui ne connaissent rien au milieu du handicap ou estime certains « détails » sans importance car le lambda n’y verra que du feu (ce qui est vrai) : Albert ramené chez lui, installé dans le coffre de la voiture, assis dans un fauteuil roulant qui n’est pas fixé au plancher, ce qui est si peu vraisemblable ; dommage qu’on néglige de travailler avec des experts… Et puis, Every Thing will be fine, le dernier Wim Wenders, avec James Franco et Charlotte Gainsbourg ; un film qui vaut principalement pour l’atmosphère, le jeu des acteurs et de somptueuses images ; cela fait un moment que Wenders n’a plus fait de grands films mais ça reste un très grand cinéaste, même avec un scénario un peu faiblard. Néanmoins, avant tout, courez voir Le labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli, un chef-d’œuvre dans son genre, bouleversant, poignant, instructif, prenant, révoltant, salvateur, indispensable en somme ; c’est une sacrée bonne piqûre de rappel que ce film tourné avec sobriété et efficacité qui s’appuie sur un casting impeccable.

Il y a in fine la lecture, mon insatiable goût pour la lecture. Angor de Frank Thilliez est le dernier livre que je viens de dévorer – un de ses meilleurs de mon point de vue. En fait, pour des raisons pratiques, je l’ai écouté en version audio. Pour une personne qui ne peut pas tourner les pages, c’est une aubaine. Tout en étant quelquefois très chiant. En effet, la qualité des livres audio dépend beaucoup du timbre de la voix du liseur. Et aussi d’une certaine sobriété, en ce qui me concerne. J’ai horreur des livres truffés de bruitages et lus par plusieurs acteurs. Dans certains ouvrages, j’ai l’impression que les lecteurs/auditeurs sont pris pour des débiles : bruits de portes qui claquent, de sonneries de téléphone, de coups de feu, etc. ; je suis assez grand pour imaginer tout seul l’atmosphère et les scènes, c’est tout le charme de la lecture pour moi, y compris audio. Exception faite de cet inconfort heureusement pas trop récurrent, les autres inconvénients résident dans le fait que ce sont des livres très chers, qu’ils arrivent au minimum deux ans après leur parution sur le marché et que ce sont essentiellement des livres d’actions et des romans policiers qui sont édités ; il est vrai que ce sont généralement ceux-là qui vous maintiennent le mieux en éveil, les autres ont tendance à vous bercer, donc à vous endormir, sauf à être actif en même temps. Mieux vaut lire ce genre d’ouvrages en format Kindle. Comme, par exemple, L’art de jouir de Michel Onfray, une réflexion philosophique passionnante et très érudite. Ou Alain Badiou…

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