Les chroniques d'un Autre monde: de Vienne à Budapest

« Euh… excusez-moi, mais qu'est-ce qu'on a f… de vos auscultations de nombril sans talent ? Bien à vous, nonobstant. »

C’est le premier commentaire posté sur mon blog de MediaPart suite à ma précédente chronique. Ça m’a laissé dubitatif. Qu’on n’aime pas mon style et ce que j’écris, comme il m’arrive de ne pas accrocher à ce que d’autres écrivent, voire à le trouver nul et sans intérêt, je comprends. Comme je peux aussi comprendre que d’aucuns trouvent mes textes trop longs (je préviens d’ailleurs tout de suite que celui-ci fait dix pages), mais ce sont des chroniques pas des billets d’humeur ou des éditos, la finalité n’est pas la même ; une chronique est une flânerie que le lecteur peut écourter à tout moment ou lire en diagonale, un partage d’expériences, de sensations, de réflexions et d’impressions. Quand je n’aime pas, je tourne la page, je passe à autre chose, par respect pour la liberté d’autrui, je ne lui balance pas du venin pour le plaisir de blesser. Quel est le but de ce genre de commentaire ? Quelle en est la motivation ? De quoi un tel commentaire est-il le fruit ? De l’aigreur ? Du mépris ? D’une crise de foie ? D’une quelconque jalousie ? De plus, les points de suspension font très hypocrites ; tant qu’à être grossier autant l’être franchement. Personnellement, une telle réaction me laisse perplexe. Comment l’humanité peut-elle être profondément humaine dans ces conditions ? Comment peut-on être heureux avec une telle agressivité gratuite en soi ? Mystère.

Heureusement, la vie est ailleurs. La vraie vie.

Je l’ai rencontrée en Hongrie. Pas en Autriche.

Nous sommes partis le 20 juillet pour un périple de près de 2200 km en neuf jours. Un voyage culturel intense, détonnant, parfois très choquant et parfois profondément touchant. Un voyage fait de contrastes, de désolations et d’émerveillements. En quelques jours, nous avons flirté avec les extrêmes. Tout ce que j’aime. Tout ce que je recherche depuis que je suis né.

Chaque voyage à l’étranger est un risque assumé (je dépends de machines qui peuvent tomber en panne à tout moment et je ne suis pas plus à l’abri d’un problème de santé qu’en France). Mais il n’y a pas de vie sans risque, j’en suis convaincu. Au bout de ces risques calculés, il y a le plaisir du partage, des rencontres, des découvertes, de l’apprentissage, des explorations d’autres univers, d’autres atmosphères, d’autres lumières, d’autres ombres aussi, et la plongée indicible dans d’autres cultures et d’autres gastronomies. Sans compter l’amour.

Vienne, capitale de l’Autriche, de l’empire des Habsbourg, mais très loin de la mièvrerie des Sissi immortalisée par la regrettée Romy Schneider. Je voulais voir Vienne. C’est fait.

Accessibilité, vous avez dit accessibilité ? Rassurez-vous l’Autriche n’est guère mieux lotie que la France, ni plus mal. Mais le choc est grand lorsque nous arrivons à l’appartement que nous avons loué sur Homelidays. Il était indiqué comme étant adapté et Jill avait pris bien soin d’insister sur deux points : est-il de plain-pied et a-t-il une baignoire, a-t-elle demandé à la propriétaire ? Laquelle avait répondu par l’affirmatif. Or, la veille du départ, en reprenant contact avec elle pour lui donner approximativement notre heure d’arrivée et pour nous faire confirmer certains « détails », nous avons une surprise de taille : nous apprenons avec stupeur qu’il n’y a finalement pas de baignoire, que sur le site les photos avaient été celles d’un autre appartement qu’elle loue au deuxième étage du même immeuble sans ascenseur. Qu’elle en est très désolée, sans plus. Deuxième surprise, en débarquant, nous nous heurtons à deux grandes marches pour rentrer dans l’appartement !

Elle nous avait menti depuis le début. Impossible de nous désister. Nous venons de mettre plus de 9 heures pour faire 830 km ; quand nous n’en mettrons que dix pour en faire 1070, au retour, à 160 de moyenne… Inenvisageable de rebrousser chemin ou de chercher une autre location, nous sommes épuisés, et c’est de toute façon illusoire. Ruth n’a aucun mot d’excuse ou de regret. Elle reste distante, froide. Elle a préparé deux ridicules planches en contreplaqué, démontrant qu’elle savait parfaitement que l’appartement n’est pas accessible ? Elles auraient cassé à peine le fauteuil dessus. Tout ce qu’elle veut c’est son pognon. Elle est munie d’un terminal pour carte bancaire, donnant à penser qu’elle n’a pas que deux appartements en location ; il est même probable que tout l’immeuble lui appartienne. En tout cas, elle reste campée sur ses positions sous son apparence austère et revêche. Étant pris en faute, dans une situation pareille, j’aurais proposé une réduction ou une compensation quelconque. Que dalle. Et sa pingrerie va jusqu’à nous louer un appartement sans la moindre victuaille, rien pour faire au moins un petit-déjeuner, alors qu’elle savait que nous arriverions tard le samedi soir. C’est dire le sens de l’accueil de cette brave dame. Qui nous offrira, l’avant-dernier jour, un pot de confiture fait maison parce que nous l’avons laissé photographier ma rampe amovible, sans laquelle je n’aurais jamais pu pénétrer dans l’appartement avec le fauteuil. Pourquoi photographier la rampe ? Elle parraine une adolescente indienne « handicapée » qu’elle accueillera quelques jours ! C’est donc une aubaine qu’elle nous ait rencontrés… Car elle aurait été bien emmerdée avec ses planches. Contradictions quand vous nous tenez.

Les conséquences de son inconséquence seront une rentrée et une sortie périlleuses, la pente étant très abrupte, et une douche prise sur mon support de douche au milieu de la salle d’eau. La pente est si raide que le dernier soir, au retour du restaurant, l’herbe étant humide (la cour intérieure est herbue), les roues patinent pendant la montée et le fauteuil part en travers, manquant de se renverser avec moi dedans ; il a donc fallu qu’un accompagnant me porte jusqu’au lit et que l’autre rentre le fauteuil à vide. Quant à la douche, c’est chaque fois une inondation contenue par des barrages de draps de bains et de serpillières tapissant le sol. La débrouille, encore et toujours la débrouille et le bricolage. C’est inévitable dans une Europe où l’accessibilité est secondaire, où que l’on se trouve ; il faudra que j’essaye les pays du Nord, un jour, il paraît que…

Il s’avérera que la propriétaire est à l’image des Autrichiens que nous avons « interloqués » durant les trois jours. Jamais je n’ai été zieuté, décortiqué et déshabillé ainsi, avec une telle impudence et un mélange de sidération, de consternation et de répugnance peint sur la figure. Si j’avais été une apparition de Kurt Waldheim, ils ne m’auraient pas dévisagé autrement. Certains se sont même pris des poteaux ou d’autres passants à oublier de regarder devant eux ou elles. C’est si paroxystique et incessant que même Jill et mes accompagnants sont choqués par ces comportements, bien qu’ils aient l’habitude des regards franchouillards français. Et ben oui, nous avons rencontré pire en Autriche. Et c’est désolant.

Qu’est-ce qui, dans leur culture, leur éducation, peut expliquer une telle attitude ? Toute réponse sera la bienvenue.

Personnellement, je suis passé relativement à côté de ces regards scrutateurs car le mien était ébloui par la splendeur de Vienne. Comme Prague, visitée l’année dernière, c’est un musée à ciel ouvert, un joyau architectural parfaitement entretenu. La ville est confortable, agréable et très propre. Ici, on sait préserver et valoriser son patrimoine, ce qui n’est pas le cas partout. Tout le centre historique de la ville, concentré sur la rive droite de la Donau (Danube) est un feu d’artifice pour les yeux ; notamment la Stephansdom, ou cathédrale Saint-Étienne, très attrayante par son originalité ─ même si, quand vous vous promenez sous ses voûtes gothiques, vous passez à côté de croyants en prière qui côtoient des marchands du temple, s’activant dans leur boutique de souvenirs et de bigoteries, il faut bien que l’Église vive, n’est-il pas ; et vous y apercevez également des écrans plats dernier cri qui dépareillent sacrément, comme dans tous les lieux « saints » du reste… Puis vous pénétrez dans les quartiers du Ring, du Hofburg ─ où j’ai été subjugué par la plus belle mairie (Rathaus) qu’il m’a été donné d’admirer à ce jour (je la préfère à celle de Paris qui est pourtant très belle dans sa catégorie) ─ et du Neuerburg. Dans ce musée à ciel ouvert qu’est Vienne, il y a une attraction très pittoresque : l’incessant ballet des calèches avec à leur bord des touristes ; les calèches et les chevaux sont élégants ; passant tout près d’un équipage à l’arrêt, j’ai une petite bouffée de nostalgie : j’aurais aimé faire du cheval. Et, très vite, une vérité s’impose : trois jours pour explorer Vienne, c’est une hérésie. Mais c’est trop tard. Il faudra revenir.

Presque chaque immeuble recèle de richesses et de particularités architecturales remarquables. Enluminures, dorures, frontons, façades, toitures, apostrophent à longueur de déambulation. Pas une rue ou un détail qui ne saute pas aux yeux. Et l’accessibilité dans la ville est plutôt dans la moyenne haute. Nous resterons à la périphérie du parc d’attractions permanentes du Prater, avec sa grande roue mondialement célèbre, car nous avons oublié d’emmener une batterie de rechange pour le respirateur et celle du fauteuil est en voie d’expiration… Tant pis, nous nous consolons dans un restaurant à proximité, contemplant la roue de loin. Nous nous laissons tenter par les fameuses Wiener Schnitzel (escalope panée de porc ou de veau ; le porc est plus savoureux, à mon goût), une institution culinaire en Autriche, au même titre que la Sacher Torte, un gâteau sec que personnellement je n’apprécie guère.

Je me suis régalé en Autriche, comme en Hongrie d’ailleurs.

De même, ç’eût été un crime de lèse-majesté que de ne pas aller dans un café traditionnel viennois ou dans un Heuriger, restaurant typique dont la particularité est qu’on n’y sert que du vin fait maison, tiré des vignes attenantes, et qu’on ferme lorsqu’il n’y a plus de picrate dans les tonneaux. Le dernier soir, nous mangeons dans une ruelle piétonne proche du Art Quartier. Le serveur (patron ?) est d’origine russe, il parle plusieurs langues avec un accent slave chantant et un profil tzigane ; d’ailleurs, le restaurant s’appelle Bohème. C’est un colosse rondouillard qui, toutes les 30 secondes, remet en place une interminable mèche de cheveux récalcitrante. Il a un air de filou sympa. Vers la fin de notre repas, s’installent à la table voisine un couple singulier, elle a tout l’air d’être une escort-girl se faisant inviter par un client, notre serveur (mac ?) la connaît visiblement très bien… Tout est réuni pour nourrir une imagination fertile… D’autant que mes accompagnants semblent en connaître un rayon sur le sujet… Nous sommes à Vienne, le pays où a sévi Le troisième homme.

Il n’y a que le palais de Schönbrunn que je trouve assez surfait, architecturalement parlant, comparé au château de Versailles, de Vaux-le-Vicomte ou de Fontainebleau, pour ne citer que ceux que j’ai vus. La façade n’a rien de particulièrement attirant, au contraire du magnifique jardin truffé de choucas et la vue panoramique aux alentours et sur la terrasse de la Gloriette qui surplombe le palais du haut de sa colline. Quant à l’intérieur, de belles choses à voir (le palais étant équipé d’un monte-charge et d’un ascenseur, on peut le visiter en fauteuil roulant sans problème) ; c’est une curiosité sans plus, pour moi, avec une impression de déjà-vu quand on a visité d’autres châteaux de la même époque.

Au final, mon grand regret, c’est d’avoir dû renoncer à des expositions très alléchantes, et à une soirée à l’opéra où on représentait un ballet contemporain séduisant, par manque de temps. Il fallait faire un choix, je l’ai fait. Il faisait beau, il faisait chaud, autant parcourir cette ville splendide, plutôt que de s’enfermer. Il nous manquait deux jours supplémentaires.

Mais le regret est compensé par les contrastes impressionnants que nous allons être amenés à découvrir en nous rendant ensuite à Budapest, 250 km plus loin. Après l’émerveillement, nous allons plonger dans une certaine désolation. Et après une certaine inhumanité hautaine, nous allons rencontrer une humanité très humble.

Budapest est une capitale délabrée, sale, pauvre et très imparfaitement accessible à une personne en fauteuil roulant, surtout en fauteuil roulant électrique.

Nous sommes logés dans un appartement sis à Buda, sur la rive Ouest du Danube. D’emblée, je ne vois que des immeubles très sales et décrépis qui jalonnent tristement et de façon monocorde les rues ; les façades sont le plus souvent noires de pollution et tombent en lambeaux, donnant une impression de plaies béantes qui suintent une misère certaine. C’est oppressant et presque effrayant tant le sentiment de laideur et de pauvreté apparente prédomine. Nous sommes accueillis par une amie de notre contact, chargée de nous remettre les clés. Ici aussi, nous nous retrouvons face à une marche infranchissable, si je n’avais pas ma rampe amovible. Il y a bien la baignoire annoncée mais elle s’avère inadaptée à mon support de douche ; donc, rebelote : le sol de la salle de bains sera jonché de serviettes de bain et de serpillières ; mes accompagnants inondent puis, avec l’aide de Jill, épongent pendant 20 minutes ; heureusement, il fait beau et très chaud, et, ici aussi, nous bénéficions d’une cour intérieure, mais elle est carrelée et surmontée de coursives ; par conséquent, contrairement à la location autrichienne, il n’y a pas de table de jardin, nous condamnant de ce fait à manger dans l’appartement ; l’avantage de la chose, c’est que je peux ainsi manger allongé, ce qui n’est pas désagréable. D’autant que nous sommes logés dans un appartement aménagé avec goût, bien que le style date des années 70/80. Et puis, il y a du café, du thé, du vin, du jus de fruits, des épices, de la confiture, qui nous attendent, tout ce qui nous manquait en Autriche. Nous sommes confrontés à un sens de l’accueil pas très courant sous nos latitudes et diamétralement opposé à ce que nous venons de vivre à Vienne. Comme par hasard, mes accompagnants dénichent même des DVD pornos amateurs, en français, alors que les livres et les DVD de films sont en hongrois…

Une fois de plus, l’appartement, également trouvé sur le site de Homelidays, est indiqué comme étant adapté ; en toute bonne foi néanmoins, ce qui n’était pas le cas en Autriche. Certes, il l’est, sans trop de difficultés, pour quelqu’un en fauteuil roulant manuel (ce qui n’est pas le cas du précédent) mais cela montre le peu de professionnalisme de ce site, et des autres du même genre, dont le cahier des charges semble être très laxiste, et les contrôles in situ inexistants. C’est cela le vrai scandale de cette expérience. C’est de la mise en danger d’autrui, à l’égard des personnes en fauteuil roulant. D’autant que ce comportement irresponsable peut avoir des conséquences très graves. De même, afin de nous accompagner dans notre visite budapestoise, j’avais acheté Le guide du Routard 2013, pour constater que de ce côté-là rien n’a évolué non plus. Aucune indication sur l’accessibilité ; comme si nous étions encore censés rester cantonnés chez nous ou dans une institution. De surcroît, son auteur est quelque peu macho : à propos du Musée de la technologie et des transports, il précise que les « papa et leurs enfants » pourront s’amuser devant et avec le circuit de trains miniatures installé à cet effet dans le musée. Un détail qui fait aussitôt fulminer Jill ; comme si ça ne pouvait pas intéresser les mamans… Bref, il y a encore des progrès à faire du côté des guides touristiques.

Et à Budapest, en matière d’accessibilité, entre autres. Elle y est balbutiante, très bricolée, rendant la déambulation inconfortable ; nous sommes régulièrement contraints de rebrousser chemin car, si nous pouvions monter sur le trottoir d’un côté, il n’y avait plus moyen d’en descendre de l’autre, le rabaissement ayant été oublié ; des trottoirs qui, par ailleurs, sont fréquemment constellés de débris de verre et même d’une seringue ; crevaison garantie si le fauteuil n’est pas équipé de pneus pleins, comme c’est mon cas.

À Vienne, nous n’avons croisé que trois ou quatre personnes en fauteuil roulant, c’est-à-dire très peu comparé à Strasbourg, Montpellier ou Nîmes ; d’où peut-être tous ces regards effarés par ma vision « cauchemardesque » ?

À Budapest, non seulement, elles sont tout aussi rares mais, en plus, elles circulent dans des fauteuils roulants manuels datant de Mathusalem, donc des années 70/80 a minima, et leurs occupants ont une apparence aussi miséreuse que leur fauteuil, me serrant le cœur. Le seul fauteuil électrique que nous avons rencontré, non sans étonnement de ma part, transportait sans conteste un autre touriste « handicapé » se promenant en compagnie d’une femme qui pouvait aussi bien être son accompagnante que sa compagne. Si avoir un handicap en Hongrie ne devait pas être une sinécure sous l’ère communiste, c’est devenu un enfer depuis que les Hongrois ont mis au pouvoir un gouvernement fleurant bon un nationalisme puant. Grâce au Premier ministre Viktor Orbán et à ses sbires, les personnes « handicapées » sont de nouveau réduites à des « sous-humains » « improductifs » car « inactifs », au même titre que les retraités, les Roms (comme par hasard), les chômeurs, etc. Tous privés depuis 2010 d’aides publiques. À se demander comment elles font afin de survivre, juste survivre ? Qu’est-ce qui a pris les Hongrois de préférer consciemment passer d’un totalitarisme de gauche (communiste) à un totalitarisme de droite (nationaliste) ? Alors même que nous avons rencontré des gens si généreux, prévenants, humains, dignes et accueillants, des gens qui ne gagnent que 200 à 300 € net en moyenne par mois, 800 € environ pour un médecin ayant 20 ans d’expérience, les condamnant ainsi à la démerde, au travail au noir ! C’est un mystère. En l’espace de trois ans la politique médico-sociale, sociale et culturelle a été saccagée. Un désastre humain. Quand on sait cela, on comprend ainsi l’état de délabrement avancé du patrimoine immobilier et culturel.

En outre, ce qui me scandalise au plus haut point, c’est que le peuple hongrois peut crever en paix et en silence, l’Europe, dont la Hongrie est un des 25 pays membres depuis 2004, ferme pudiquement les yeux et sa gueule. Les droits de l’Homme les plus élémentaires sont allègrement bafoués en Hongrie et personne ne bouge, même pas les Nations Unies ou les États-Unis d’Obama. Vive la démocratie ! Je suis convaincu qu’un Hongrois dans mon état, sous ventilation assistée, n’a aucune chance de survie : trop cher pour une bouche inutile à nourrir. C’est un crime humanitaire qui ne semble pas émouvoir grand monde.

Mais si l’accessibilité des voies publiques laisse à désirer, celle des commerces et des bâtiments publics est quasi nulle. Nombre de boutiques ont la particularité d’être en sous-sol, les autres ont généralement au mieux une marche très haute à l’entrée. Quant aux bâtiments patrimoniaux, n’en parlons pas. Visiter un musée est le plus souvent illusoire.

Le premier jour, nous avons décidé de rester à Buda. Mais, pour ne pas déroger au traditionnel stress sans lequel un déplacement perdrait de sa saveur, le matin même, durant la douche, j’ai dû me faire ventiler car des glaires secs et gluants obstruaient ma trachée. Infernaux étouffements. En fait, avant le départ, en dépit du bon sens et malgré les conseils de Jill, l’accompagnante qui préparait les bagages, au lieu de mettre une bouteille d’un litre d’eau distillée, a mis une bouteille d’un demi-litre. Cette eau sert à humidifier mes voies respiratoires lorsque je suis sous respirateur. Elle est donc essentielle. Elle est même vitale par très grande chaleur. Son étourderie aura pour conséquence d’être très vite à cours d’eau, donc d’humidification, au point d’étouffer en mode respiration autonome, et de craindre une hospitalisation d’urgence, comme l’année dernière alors que j’étais à Paris et que je me suis retrouvé face au même problème du fait de l’étourderie d’un accompagnant sur-stressé. Il n’y a qu’une solution : trouver de l’eau distillée hongroise, sans garantie que ce soit la bonne étant donné la barrière de la langue. Mais pas le choix. S’ajoutent à l’angoisse, la réactivation du questionnement qui me taraude au sujet de cette accompagnante ; depuis son embauche, il y a trois mois, elle fait bourde sur bourde à cause d’un irrépressible manque de confiance en elle-même et d’un stress permanent rédhibitoire dans le cadre d’un accompagnement aussi pointu que le mien. La raison me dit qu’elle n’y arrivera pas, qu’il vaut mieux que je m’en sépare, même si je l’aime bien et que je voudrais qu’elle puisse dépasser ses blocages ; sans y croire car j’ai trop l’habitude de ce genre de situation ; c’est difficile de se séparer de quelqu’un qui est bien humainement mais n’a pas les capacités pour assumer un accompagnement aussi exigeant, du fait d’un abyssal manque de confiance en elle-même. C’est ma vie qui est en jeu et la conscience de la personne incriminée : s’il devait m’arriver quoi que ce soit de grave de son fait, elle en porterait le poids jusqu’à la fin de ses jours. En tant qu’employeur, je ne suis pas seulement responsable de moi-même mais aussi des personnes que j’engage. J’aimerais qu’elle reconnaisse ses limites mais elle n’y arrive pas ; par conséquent, s’il n’y a pas d’évolution positive dans les prochaines semaines, ce sera à  moi de trancher en me séparant d’elle.

 

Ce qui m’a frappé (de plein fouet) à Budapest, en premier lieu, c’est le fait que, nonobstant le très mauvais état de la majorité des bâtiments « phare », la plupart étant rongés par les ravages du temps, en raison d’un manque d’entretien évident, et d’une pollution au moins égale à celle de Paris mais avec dix fois moins de véhicules qui circulent dans les rues, on peut remarquer par endroits qu’ils sont vulgairement taggés, comme par exemple le château de Buda au détour d’une arrière-cour ; et puis les fresques superbes de certaines églises sont laissées à l’abandon alors qu’elles s’écaillent, dépérissent et s’effritent désespérément. Budapest est une ville lépreuse. À ça il faut ajouter des « chefs-d’œuvre » franchement kitsch, à mon goût, tel Le bastion des pêcheurs, digne de Disneyland. Autres détails interpellant : la saleté inimaginable des vitres de certains de ces bâtiments « historiques » qui n’ont pas dû être nettoyées depuis des décennies et sur lesquelles des passants s’amusent à faire des gribouillis avec un index infantile.

Si Jill, Éric et William, n’avaient pas fait le même constat, eu les mêmes réactions que moi, je me serais posé des questions sur mon esprit « critique ». À se demander quelle est l’objectivité ou avec quels yeux, les chroniqueurs des guides touristiques regardent les villes qu’ils décortiquent de façon tellement (trop) dithyrambique parfois ?

Bien sûr, on discerne voire on contemple avec admiration par-ci par-là des splendeurs d’antan.Quand même. Mais au milieu d’un urbanisme disharmonieux. Ce qui gâche un peu (beaucoup) le plaisir. L’art, le patrimoine hongrois, est visiblement le dernier des soucis du sieur Orbán et de sa clique. Or, c’est le patrimoine des hongrois, du peuple hongrois, qui est spolié par ses dirigeants.

Nous avons passé les deux derniers jours à sillonner Pest, sur la rive Est du Danube.

Impressionnante Place des Héros, en prolongement de l’avenue Andrassy, couronnée à l’arrière par un immense parc boisé, ponctué de pelouses qui débouchent sur un quartier résidentiel aux villas desquamées, à l’image de la capitale (sciemment pour ne pas attirer les voleurs ou parce que les propriétaires sont dans la dèche ?) ; les statues en bronze de la Place des Héros sont époustouflantes de réalisme et de majesté ; particulièrement les statues équestres des sept chefs de tribus magyars au pied de l’ange Gabriel ; détail significatif : sur les deux péristyles en arrière-plan, les bolcheviques ont remplacé les statues originelles, célébrant des monarques autrichiens, par des monarques hongrois.

Imposante basilique Saint-Étienne (il est partout, lui), par ailleurs totalement inaccessible en fauteuil roulant ; quoique, à supposer que vous arriviez à surmonter l’obstacle des marches, à l’intérieur, vous trouvez un ascenseur équipé d’un petit plan incliné afin de pouvoir y pénétrer…

Somptueux Parlement hongrois dressé au bord du Danube et entièrement embourbé dans un chantier qui en empêche tout accès ; nous n’avons donc pu l’apprécier que de loin.

Et puis, à proximité de la Place des Héros, dans l’avenue Dözse György, perpendiculaire à l’avenue Andrassy, a été érigé un monument commémoratif surprenant d’originalité et de modernité, en souvenir des martyrs fusillés par les soviétiques après la Révolution de 1956 ; parmi ces victimes du bolchevisme, il y avait le Premier ministre de l’époque, Imre Nagy.

Enfin, j’ai été séduit par les majestueux Thermes Széchenyi, qui s’alanguissent superbement à quelques encablures de la Place des Héros ; quelle frustration de ne pas avoir pu aller au-delà de la réception si aguichante, de ne pas avoir pu visiter la cour intérieure, avec sa piscine ; ça donne sacrément envie d’y faire une cure de massages, un jour.

Budapest si touchante et insolite, paradoxale même parfois.

Pendant tout le séjour, nous n’avons croisé aucun regard scrutateur et indélicat. Pourtant, d’évidence, les Hongrois n’ont pas l’habitude de côtoyer des personnes en situation de handicap dans la rue, encore moins assise sur un fauteuil roulant électrique équipé d’un respirateur. Pourtant, dès que nous étions devant un passage pour piétons, les automobilistes s’arrêtaient systématiquement afin de nous laisser passer, même si le feu était vert. Du jamais vu. Les personnes qui m’ont adressé la parole, l’ont toutes fait avec naturel, spontanéité et aisance ; s’il y avait une gêne quelconque, elle n’a jamais transparue. Après l’expérience autrichienne, c’est une véritable respiration, un bien-être psychologique. Il existe des pays, des cultures, inclusifs, du moins pour des personnes « handicapées », de prime abord…

Les expériences que nous avons vécues dans les restaurants de Pest sont emblématiques en ce sens.

Premier soir : William nous entraîne vers un restaurant conseillé par Le Routard, le Aranyszarvas Vendegio (l’auberge du cerf d’or, sauf erreur). Problème : il y a une très haute marche pour y accéder et nous n’avons pas la rampe amovible avec nous (bien qu’elle ait des anses, se balader avec un machin pareil n’est pas pratique). Comment faire ? Le serveur est sincèrement désolé et prêt à tout afin que nous puissions manger sur la terrasse. William ne veut pas renoncer. William veut manger dans ce restaurant et pas ailleurs. Et quand William veut… À côté du restaurant, il y a un chantier ; dans le chantier, il y a des ouvriers ; donc William se rend sur le chantier et cherche quelqu’un qui baragouine l’anglais ou l’allemand ; et William le trouve. C’est un contremaître. Il lui explique avec les mains, les pieds et la bouche, ce qu’il souhaite : une planche pouvant faire office de plan incliné. Bien sûr, il se fait comprendre (c’est impensable qu’un ancien commercial ne sache pas se faire comprendre, aussi impensable que de voir une apparition de Sarkozy en Sainte-Vierge) et illico le chef d’équipe envoie un ouvrier chercher une planche au diable vauvert ! Ainsi, notre petite troupe, accompagnée de l’ouvrier casqué et poussiéreux, une planche sous le bras, se rend devant le restaurant où le serveur, beau et grand, nous attend tout sourire. Il parle parfaitement l’anglais mais la planche ne parle pas bien l’accessibilité. Elle est un chouïa trop petite. Pour monter sur le trottoir, aucun problème. Pour passer l’obstacle de la marche, c’est une autre histoire. La montée est encore plus abrupte qu’en Autriche. Trop. Les roues de devant sautent littéralement l’obstacle, sous le choc, le circuit du respirateur en profite pour sauter à son tour… Je ne suis plus ventilé… Les roues arrière restent bloquées. Je suis le cul entre deux chaises, en quelque sorte. L’ouvrier, Éric et le serveur soulèvent promptement mes 250 kg qui patinent ! Je suis sur la rampe de lancement pour aller me régaler. William rebranche vite fait les tuyaux afin de me redonner du souffle ─ sous le choc, un raccord s’est fendillé, de ce fait, pendant le reste du séjour, à chaque secousse intempestive, et elles sont légion avec ces trottoirs à l’emporte-pièce, le circuit se fera la malle ; nous condamnant au bricolage comme nous sommes à l’étranger. William a eu gain de cause, une fois de plus… Le repas est très bon. Le serveur itou. Il est d’une prévenance incroyable. D’entrée, il s’est adressé à moi très naturellement, à l’image de tous les Hongrois que nous avons rencontrés. Mais, une fois la panse rassasiée, il a fallu repartir par le même chemin… Et, presque comme par enchantement, l’ouvrier est réapparu (en fait, c’est le serveur qui l’a prévenu après nous avoir donné l’addition). Si la montée avait été périlleuse, la descente sur la planche aurait été suicidaire. Donc, Éric m’a pris dans ses bras et quatre hommes ont porté le fauteuil, avec 50 kg en moins… En partant, nous avons tenu à laisser un pourboire à notre serveur si attentionné, qu’il a refusé, nous disant finalement que si, après notre départ, l’argent est toujours sur la table, il le prendra, mais que vraiment… Il a un salaire de misère et reste obstinément généreux.

Le lendemain à midi, nous nous rendons au Paprika, avenue Dözse György, un restaurant traditionnel très renommé, semble-t-il. La serveuse est très embêtée car la terrasse n’est pas accessible (et nous n’avons pas la rampe, évidemment) et le restaurant est au complet. Nous tournons casaque quand elle ressort et nous demande si nous sommes prêts à attendre un quart d’heure. Nous sommes prêts. Et nous avons bien fait, tellement bien que nous sommes revenus le lendemain soir, la veille du départ, en point d’orgue d’une journée harassante passée à baguenauder sous une température de 37° à l’ombre ; j’ai l’impression de me promener dans un micro-onde, le moindre espace ombragé est vécu comme un soulagement trop court ; certes, je suis très fou mais je ne suis pas venu pour m’enfermer dans un appartement… Le décor intérieur du restaurant est original, du sol au plafond, les murs sont revêtus de poutres et de planches, créant une atmosphère très agréable et apaisante. Leur goulash est sublime, c’est un bouquet de saveurs extatiques, et ils font un délice de dessert hongrois, lesomlóigaluska (génoise au chocolat).

Le lendemain soir, nous avons la surprise de constater que la serveuse a déjà enlevé la chaise à l’emplacement où doit se mettre le fauteuil, un « détail » qu’elle avait noté dans sa tête ! Ce genre d’attention n’est pas très fréquent. En partant, nous laissons un pourboire équivalent à une vingtaine d’euros, car il nous reste pas mal de forints. À la vue de tout cet argent, je vois les yeux de la serveuse s’écarquiller, elle semble à la fois ravie et presque en état de choc. Sur le coup, je ne comprends pas. Je ne comprends que le lendemain sa réaction car, par la propriétaire de l’appartement, nous apprenons la situation inacceptable des travailleurs hongrois. C’est interpellant pour moi, qui viens d’un pays de donneurs de leçons et de râleurs qui ne se bougent pas les fesses, d’être confronté à de telles conditions de précarité, et de constater de surcroît la générosité de ces gens au bord de l’étranglement. Qu’est-ce qu’ils attendent pour se révolter, pour faire comme leurs prédécesseurs en 1956 ?

Et puis, l’insolite. Nous en avons vu à Budapest. Comme cette jeune femme assise contre un arbre, dans un parc bordant l’avenue Dözse György, les seins nus, environnée de passants qui passent sans se retourner et de voitures qui vrombissent sans s’émouvoir ; imagine-t-on une telle scène à côté des Champs-Élysées ? Quelle liberté d’être ! Quel peuple ! Et puis les limousines de 8 m de long qui sillonnent la ville avec à bord des touristes friqués, le summum de l’oisiveté, de la superficialité et de l’indécence, pour moi. Un jour, nous voyons l’une d’entre elles se garer, le chauffeur ouvrir une des portières latérales et des mecs grassouillets d’une cinquantaine d’années, en bermuda et polo, en jaillir dans de grands éclats de rire et, en arrière-fond, nous entrevoyons un bar et des jambes de femmes équipées de chaussures à talons aiguilles impraticables qui restent bien en retrait, très probablement des prostituées de luxe ; le lendemain, nous voyons surgir une bande de copines d’une autre limousine, mais pas d’escort-boy en chaussures à talonnettes en arrière-plan. Pendant que certains, une majorité grandissante à travers le monde (10 millions en France et la majorité des hongrois), se serrent la ceinture, d’autres, une minorité hégémonique, ne sait plus quoi faire de son pognon. Vous avez dit démocratie et égalité et fraternité et solidarité. Y en a qui gagneraient à se taire, surtout du côté des dirigeants, de nos chers politiques qui se font payer des conférences à prix d’or (n’est-ce pas sieur Copé ? Tel maître, tel valet). Enfin, nous avons fait connaissance avec le bar roulant ! Vision sidérante. Sorte de carriole en bois d’environ 3-4 m de long sur 1,50-2 m de large, recouverte d’un toit en bois maintenu par quatre poteaux en bois, huit roues actionnées par des pédales (en bois ?). Sur la carriole, une table en bois et cinq chaises en bois de part et d’autre, plus une aux extrémités. Sur la table en bois, des bouteilles en verre et des verres pleins d’alcool. Sur les chaises en bois des mecs en toc. Et chaque fois que nous l’avons croisé, le bar roulant, nous n’avons vu que des mecs pédalant comme les Shadocks (même en Hongrie, il y a des Shadocks, qui l’eût cru ?), au milieu de grands éclats de rire ; si, il y a une serveuse en débardeur qui fait le service, tiens donc, comme si c’était un truc « de mecs ». À part le « cocher » hongrois, assis à une extrémité (il faut bien que quelqu’un soit dans le sens de la marche et guide ce beau monde, n’est-il pas ?), les autres tournent le dos à la route et au paysage, ce dont ils se foutent royalement, si j’ose dire, ils sont venus pour se beurrer entre copains de façon originale. De prime abord, c’est « pittoresque ». Après réflexion, c’est affligeant. En Autriche, une exposition picturale s’intitulait Décadence, en Hongrie, je l’ai rencontrée dans la rue ; elle est touristique.

Nous reprenons le chemin du retour le 28 juillet à 9 heures. Celle que nous croyons être la propriétaire, nous rejoint pour encaisser le solde de la location. Jusqu’à présent, nous n’étions en contact que par e-mail. Assis dans la cour intérieure, je vois apparaître un petit bout de femme frêle et souriante. Sans hésiter, elle vient vers moi et pose sa main sur la mienne en me disant bonjour, avec la même aisance que ses congénères. Elle a la même gentillesse, la même serviabilité, le même naturel que le hongrois que nous avons rencontrés. C’est elle qui m’apprend, au détour d’une question, la situation économique désastreuse dans laquelle ce peuple est contraint de se démener. Elle qui m’apprend également que ce sont ses parents qui louent l’appartement pour s’en sortir (en quatre jours, sa mère a gagné davantage que ce que lui rapporte son salaire d’assistante médicale en un mois). Elle qui m’apprend encore que la plupart des hongrois ont pu être propriétaires de leur logement sous l'ère communiste, grâce à des tarifs très avantageux ; sans quoi leur existence actuelle serait plus qu’un enfer. Dora, quant à elle, fait des navettes entre la Hongrie et la France, entre Budapest et Dijon, son compagnon étant français ; d’où son français parfait.

J’ai vu à Budapest des personnes habitées par une belle âme, des âmes qui vous insufflent de l’espérance et de la joie. Faut-il être dans la dèche pour savoir vivre, pour apprendre à être heureux de peu ? Je crains que oui. Il faut manquer pour savoir savourer les plus petits bonheurs. C’est dommage. Quoique. C’est peut-être une forme de justice sociale, de pied de nez aux inégalités et autres bassesses de ce bas monde ?

Une dernière remarque. En Hongrie, j’ai compris quelle souffrance peut représenter l’illettrisme. Le hongrois est une langue totalement incompréhensible et illisible pour qui n’est pas né dans ce pays, qu’on se sent très démuni et frustré, du moins en ce qui me concerne. J’ai dû réussir à déchiffrer une dizaine de mots en trois jours. Je ne comprenais rien. Que c’est handicapant… En tout cas pour un intellectuel, un amoureux des mots écrits et parlés.

Je suis rentré une fois de plus très enrichi. En sachant que j’ai vécu ces dix jours entouré d’une équipe sans laquelle ce séjour n’aurait pas pu être ce qu’il a été. Deux accompagnants complémentaires, efficaces, très curieux, particulièrement généreux et pleins d’humanité. Des accompagnants qui ont tout donné durant cette virée en Europe de l’Est, dans un partage constant et gorgé d’humour. Qui plus est des mâles, des vrais de vrais, estampillés NF… L’équipe a si bien fonctionné qu’elle est prête à s’engager dans un périple de 15 jours, entre Barcelone et Lisbonne, l’année prochaine. Mais d’abord, Florence, en septembre…

Et puis, il y a Jill. Qui s’illumine et grandit de jour en jour. Tantôt femme juvénile, tantôt femme sagesse. Femme libre, si libre, et si prisonnière d’elle-même parfois. Elle rayonne sur ces vacances par sa présence attentionnée et attentive, rieuse et éreintée par des heures de marche stoïques sous le soleil, les yeux aux aguets du moindre angle insolite ou original à photographier. Cela fait six mois que nous vivons ensemble. Six mois que je n’ai pas vus défiler. Sa gourmandise, sa curiosité et son humanité, parfois maternante, sont un régal pour le cœur, l’esprit et l’âme. Je ne cesse d’être touché par ce cadeau du ciel si inopiné. Pourquoi moi ? Je crois que jamais je n’arrêterai de me poser cette question récurrente depuis que la vie m’a pris sous ses ailes. Ce voyage n’aurait pas été le même, n’aurait pas eu la même saveur et le même intérêt sans elle, sans son amour incommensurable. Vivement Florence. Vivement aujourd’hui. Elle ne cesse de m’étonner, de me bouger, de me bousculer et de m’interpeller. De me faire vivre. Et d’interpeller alentour… En Hongrie, notamment dans Le bastion des pêcheurs, c’est elle qui est la vedette qu’on arrête pour s’exclamer et l’interroger sur sa chevelure azuréenne, allant jusqu’à se faire photographier à ses côtés. Elle séduit et elle plaît tout à la fois. Est-ce étonnant ? Je ne peux que m’en réjouir. Et, cerise sur le gâteau, c’est une joie de constater le bonheur qu’exprime son père de savoir et de sentir sa fille heureuse et épanouie. Que demander de plus ?

 

À peine rentré, je me heurte à d’autres formes d’inégalité et d’injustice. Berlusconi est enfin condamné mais… n’ira probablement pas en prison car trop vieux ; c’est révoltant, car une crapule est une crapule, un criminel est un criminel, un monstre est un monstre, quelle que soit son âge. Cahuzac est toujours libre tandis que, pour beaucoup moins, d’autres sont en taule en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Jacques Santoni, parrain corse tétraplégique, qu’on ne met pas derrière les barreaux sous prétexte que sa santé ne le supporterait pas et qu’il n’y a pas de prison adaptée pour lui, le laissant libre de continuer à magouiller ses affaires crapuleuses et criminelles ; c’est inacceptable, handicapé ou pas, il n’y a aucune raison qu’il soit ménagé car, comme Berlusconi et Cahuzac et Sarkozy et Copé et Woerth, et beaucoup d’autres, il sait très bien ce qu’il fait et ce qu’il risque, qu’il assume par conséquent, c’est trop facile de rester impuni parce qu’on est un « pauvre handicapé ». Les prisons sont surchargées de petits délinquants, pendant que les gros poissons nagent tranquillement de manière éhontée.

Et je repense au peuple hongrois qui s’en sort comme il peut pendant que ses dirigeants vivent grassement et que, si peu de voitures circulent dans Budapest, compte tenu de la grandeur de la ville, nombre d’entre elles sont de grosses cylindrées, mettant en évidence de façon criante, voire criarde, le fossé des inégalités qui cohabitent en Hongrie, comme ailleurs.

Ensuite, j’ai eu la visite d’un agent du fisc pour un contrôle inopiné. Elle veut vérifier si j’ai une télé. J’en ai une. Sauf qu’elle ne me sert que d’écran d’ordinateur pour des raisons de confort, car je suis myope comme une taupe, astigmate, et j’ai une vision horizontale de mon écran, travaillant allongé. Je ne regarde plus la télé depuis longtemps, je n’ai aucun abonnement. La télé m’ennuie, m’agace, me fatigue, me désespère, m’horripile très vite. Ce n’est pas son problème. J’ai une télé, donc je dois acquitter la redevance. Peu importe que cette télé fonctionne ou non, serve d’écran d’ordinateur ou de décoration, je suis redevable de la redevance, apprends-je avec étonnement et perplexité. La fonctionnaire au bord de la retraite reste inébranlable. Elle comprend bien ma situation particulière mais la loi c’est la loi. C’est-à-dire du n’importe quoi. Elle aurait au moins pu fermer un œil. Si, derrière sa ronde bonhomie, ne se cachait pas une inflexibilité intransigeante, un plaisir presque sadique de faire « son métier » de petit soldat sans états d’âme. C’est une femme qui en a… N’ayant pas déclaré mon téléviseur, je vais devoir écoper d’une pénalité. Toutefois, vu la situation, je suis en droit de faire une demande de remise gracieuse, me concède-t-elle avec une mansuétude guillerette. Trop bonne. Je n’ai que ça à foutre des demandes de remise gracieuse. Tout le monde n’a pas un train de fonctionnaire. C’est insupportable cette bêtise crasse bornée et fonctionnarisée.

La justice à deux vitesses est une réalité permanente. Hélas. Mais comment pourrais-je me plaindre de ces avanies mercantiles et ineptes, après avoir été en Hongrie ?

Je fais donc la fête. Comme chaque année en été, j’invite mes accompagnants avec femme et enfants (quand ils en ont), ainsi que les miens, à se retrouver sur la terrasse autour d’un repas festif… Afin de nourrir les liens. Sans lien, il n’y a pas de vie. Ni d’amour.

Et le lendemain, retour à la gendarmerie avec Jill pour déposer une nouvelle plainte. Avec une demande de réparation pour préjudice moral de 1000 €, dans le cas où il est alpagué, le malade atrabilaire et grossier qui continue à m’arroser d’insultes et de menaces en passant par mon blog. La gendarmette semble déterminée pour… Et désolée d’être contrainte de me faire venir dans ses locaux, où le portail s’ouvre toujours dans le mauvais sens. Mais ils ne peuvent rien y changer car ils ont été contrôlés et l’accessibilité a été jugée « acceptable ». Vive les fonctionnaires français ! Au passage, nous avons appris que c’est bien plus grave d’insulter et de menacer une personne « handicapée » qu’une « pute » ; dans le premier cas, c’est discriminatoire, dans le deuxième, c’est dans l’ordre du normal, du courant…

Après, étant sur le chemin, nous nous sommes rendus, rien qu’elle et moi, dans le musée Würth à Erstein. Il y est implanté depuis trois ou quatre ans et je ne m’étais jamais pris le temps d’y aller. J’ai eu tort. Ce petit musée philanthropique d’art moderne et contemporain, appartenant à un très riche industriel allemand, du même nom, féru d’art et très présent sur le site d’Erstein avec son entreprise, vaut vraiment le détour ; ce monsieur Würth a ouvert une dizaine de musées à travers l’Europe ! Celui d’Erstein est lumineux, parfaitement accessible et présente deux expositions itinérantes simultanées par semestre. Actuellement, il y a une expo de portraits photographiques en noir et blanc et une autre picturale, consacrée à la forêt. On y voit, notamment, un immense tableau époustouflant, dessiné au fusain, de Robert Longo ; on croirait une photo en noir et blanc, tant le réalisme est bluffant. On y découvre des peintres du XXe siècle, entre autres allemands, peu connus des néophytes, pour seulement 6 € d’entrée. Un musée à visiter absolument.

Maintenant, tout en prenant du temps, en invitant des ami(e)s, en allant au restaurant, en vivant d’amour et de soleil, je vais travailler un peu…

Pendant que nos ministres et notre cher président, sont en vacances, eux. Alors que des millions de Français survivent entre leurs quatre murs. « Nous ne sommes pas des surhommes », plaide l’un qui vient à peine de commencer, quand Hamon invoque le droit aux congés payés, ou encore que ce conseiller élyséen ose la métaphore : « même une Ferrari doit s’arrêter au stand »… Il faut bien dépenser son opulent salaire, n’est-ce pas ? C’est quelquefois dommage que le ridicule et l’indécence ne tuent pas. Vous ne trouvez pas ? Crise, vous avez dit crise ? Ça dépend pour qui. Pas pour ceux qui nous la font payer, en tout cas.

Donc, bonnes vacances à tous les précaires de la Terre, qu’ils trouvent sous le soleil caniculaire de cet été la force de se soulever. Ici comme en Hongrie.

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