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Billet de blog 4 octobre 2014

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Les chroniques d’un Autre monde : on marche sur la tête ?

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Dans un article à lire absolument (http://www.mediapart.fr/journal/france/210914/pourquoi-les-francais-adherent-au-salauds-de-pauvres?onglet=full), à la fois inquiétant et dépitant, Hubert Huertas de Mediapart analyse une étude du Credoc consacrée aux « inflexions du corps social ». Fini la solidarité, y apprends-je. Chacun pour soi et haro sur les pauvres, les exclus, les plus précarisés, car ils sont désormais considérés comme étant majoritairement des profiteurs, des tricheurs, des fainéants, des parasites, pour un nombre exponentiel de Français. On ne parle pas précisément des « handicapés » dans cette étude. Sont-ils inclus dans les statistiques ou n’ose-t-on pas encore poser ouvertement la question aux sondés ? Ont-ils encore droit à de la mansuétude, à une charité plus ou moins hypocrite dans l’esprit du commun des mortels ? À en croire ce nombre croissant de nos concitoyens, on aime être chômeur et profiter du RSA, être un assisté ; de même qu’on aime « être handicapé », c’est bien connu. C’est affligeant, c’est triste. Où va-t-on ? Où va la France ? C’est quoi tous ces travailleurs sans-domicile-fixe qui ne cessent de proliférer, des incapables ? C’est qui cette femme de soixante-sept ans qui m’appelle pour postuler à une place d’accompagnante vacante et insiste même alors qu’on lui dit qu’il faut porter mes 50 kg pour tous les transferts ? Dans quelle condition vit-elle pour être contrainte de travailler à son âge, au point d’être prête à se casser le dos ? Et dire que les gens qui ont répondu à cette enquête sont des chômeurs en puissance ? Que diront-ils ce jour-là ? Ils seront bien contents de toucher des allocations, d’avoir au minimum 5,60 € par jour pour se nourrir. À moins qu’ils se suicident noblement afin de ne pas être à la charge de l’État ? Celui qui, il est intéressant de le relever, vient d’annoncer, par la voix de son Premier « sinistre », qu’il va soulager 6 millions de Français moyens en allégeant leurs impôts, tout en laissant les plus précaires, les non-imposables, continuer à croupir dans leur misère… Mais aussi augmenter les timbres jusqu’à 0,10 € (une augmentation massue, merci pour les pauvres), le gasoil de 0,02 € (pas forcément une mauvaise chose), réduction du congé parental et de la prime de naissance à partir du deuxième enfant (merci pour la baisse de la natalité prévisible et ses conséquences ; dire qu’en France on se vantait d’avoir le taux de natalité le plus élevé d’Europe, après l’Irlande), c’est ce qu’on appelle une politique sociale égalitaire, car qu’est-ce que ça peut faire aux plus riches ?

Comment peut-on tomber aussi bas ? Avoir des raisonnements aussi spécieux, bas du plafond ? Être aussi égoïste. Inhumain. Pendant qu’on apprend qu’il y a entre 21 et 24 milliards de fraudes des cotisations sociales en France par an, de la part de qui, pourquoi autant de travail au noir ? Merci Sarkozy. Merci le FN. Merci Valls et sa stigmatisation des Roms, entre autres. Bravo. Le tissu social se nécrose, pourri de l’intérieur. Cette France, ce n’est pas la mienne et elle ne le sera jamais.

Parallèlement, il y a la France qui marche autrement sur la tête. Et qu’il est urgent, effectivement, de réformer ; ceci expliquant peut-être partiellement les fraudes précédemment évoquées. Crise économique oblige ? Mon chiffre d’affaires a chuté de plus de 40 % en neuf mois mais pas les charges ; pour 5300 € de chiffre d’affaires brut, la CIPAV réclame plus de 1400 € de charges ; et il y aura encore l’URSSAF ! Tout bien réfléchi, autant frauder ou… vivre avec le RSA à ce tarif, non ? Autant faire partie de ces nantis de pauvres. Et impossible de faire un appel anticipé avec l’administration, il faut d’abord débourser avant de discuter. Heureusement, si je puis dire, j’ai la chance que mon assistante professionnelle ne fasse qu’un quart de temps. Et d’arriver à m’en sortir sans stress (pour le moment en tout cas). De toute façon, au pire, j’aurai toujours mon minima social de « handicapé » pour surnager, mon allocation de fainéant qui a des excuses de l’être, lui (pour le moment en tout cas)… Ben oui, y a quand même des avantages à être un invalide civil (on a les guerres qu’on peut). J’ironise mais cette vision tellement réductrice, discriminante, humiliante et stigmatisante de la misère ordinaire ne prête pas à rire. Elle aurait plutôt tendance à me désoler et à me révolter. La gauche ne s’est pas contentée de nous trahir, de trahir le peuple, elle a mis son idéologie, ses valeurs, ses idéaux, au rebut, aux objets trouvés, en espérant qu’un utopiste réaliste les retrouve et les recycle. Une sorte de Jeanne d’Arc socialiste ou de gauche des temps modernes, branchée sur Internet à défaut de Dieu…

La justice sociale n'est plus qu’un paillasson de plus en plus élimé. La gauche est en état de coma dépassé. Le plus triste, c’est que la plupart des élus de tous bords sont si arrivistes qu’ils ne sont pas prêts de mettre leur(s) mandat(s) en jeu pour changer le paillasson, par peur de perdre leurs dérisoires pouvoirs. À la question, quelle est la valeur de chacun de nous dans notre pays, la gauche (majoritaire) a répondu : le prix de ses stock-options. Vous n’en avez pas ? Tant pis pour vous. Devenez réfugié social en Suède. 

Et, pour continuer à marcher sur la tête, d’un côté, l’université de Strasbourg qui paye au bout d’un an et, de l’autre, ERDF (EDF en clair) vient de m’envoyer un joli chèque pour rémunérer une formation que je fais les 14 et 15… octobre, sans avoir eu de facture ! Qui dit mieux ? Ça vous étonne que la France aille mal ? De plus, j’ai la MDPH qui m’envoie un dossier de renouvellement de l’AAH dans le cadre de la PCH (l’année dernière, c’était pour la CAF qui m’avait envoyé un dossier similaire) ; des tas de justificatifs, de photocopies, un certificat médical, des renseignements en-veux-tu-en-voilà à fournir, dont la plupart sont connus depuis des lustres : j’ai presque 60 ans de handicap derrière moi, c’est sûr que demain je risque de remarcher ; et il paraît que nos pauvres fonctionnaires sont débordés… Pas pour faire chier le peuple. Comble de la stupidité incohérente de l’administration : ma carte d’invalidité est à vie mais mon macaron GIC, indispensable pour se garer sur une place de stationnement réservé, est à renouveler tous les cinq ans ! En conséquence, on a beau être considéré comme étant un « invalide » à perpétuité, on vérifie quand même tous les quinquennats, par acquit de conscience sans doute, si vous n’avez pas eu la bonne idée de remarcher entre-temps… Et des aberrations de cet acabit, dont j’ai été témoin ou protagoniste, j’en ai des dizaines dans mon escarcelle expérientielle, rangées pêle-mêle à côté d’innombrables injustices sociales, de rejets, de stigmatisations, de ségrégations et autres joyeusetés irrationnelles et ataviques touchant les classes les plus défavorisés, mais pas que ; les intolérances sont légions sous nos latitudes « civilisées ».

Au fait, en parlant de classe, vivement les vacances scolaires ! Quoi ? Déjà ? On vient à peine d’en sortir. Certes, j’entends bien. Mais quand je vois l’état de la cour de récré présidentielle depuis la rentrée, je me dis qu’il est urgent de repartir en vacances scolaires pour certains… Entre, d’un côté, Buisson qui se venge de Sarkozy et, de l’autre côté, Trierweiler et Morelle qui se payent Hollande (et se le paye bien, en ce qui concerne la première qui a déjà empoché plus d’un million d’euros pour l’exécution littéraire de son ex-compagnon de président). Où est passée l’autorité, la vraie, celle dont jouissait (si je puis dire) nos présidents de la République française (De Gaulle ou Mitterrand) ? Tout fout le camp. Y a plus de respect, plus de discipline dans la prétendue cour des grands. Entre la montre à plus de 40 000 € du premier, l’ex-président bling-bling sur le retour, et le scooter du second, l’actuel président si normal, j’ai de la peine à trouver mon chemin, à trouver du sens, une quelconque dimension présidentielle autant qu’humaine. Surtout humaine. Il y a plein d’egos dans cette école sans vie de la sphère du pouvoir. Cette école que, de son côté, l’Éducation Nationale s’évertue, année après année, ministre après ministre, de désagréger à force de réformes coupées du terrain, incohérentes et inconséquentes. Entendre mon fils qui est instituteur (pardon : professeur des écoles, car on a décidé en haut lieu de revêtir la moribonde école de dénominations ronflantes, censées être valorisantes, pour cacher la mortifère incompétence de nos édiles ; c’est du reste devenu une mode depuis quelques décennies ; on a fait la même chose avec les filles de salle des hôpitaux, reconverties en agents des services hospitaliers, sans pour autant être augmentées ni faire autre chose que du ménage) ; je reprends donc, après ce détour sémantique, entendre mon fils raconter son quotidien dans une classe de CM1 est terrifiant, révoltant et désespérant. Une plongée dans la misère humaine et l’impéritie administrative. D’une part, il y a la difficulté, quand ce n’est pas l’impossibilité, de respecter le programme − fréquemment moins de 9 heures de français par semaine, contre 14 il y a 40 ans − parce que l’Éducation Nationale ne cesse de leur rajouter à tout bout de champ des activités « ludiques » et, d’autre part, ces « professeurs des écoles » qui, à l’instar de mon fils, se démènent et font ce qu’ils/elles peuvent avec ce qu’on leur donne, dans le stress et la tension, un rapport de force quasi permanent avec des élèves marginaux et marginalisés dont, très souvent, les parents (quand ils sont encore à deux) sont eux-mêmes à la limite de la rupture sociétale, en situation de pauvreté et de déscolarisation. Que faire avec un enfant caractériel et violent qui s’adresse à tout le monde comme à un chien, y compris à son « maître » (d’école), à longueur de journée, taillade la gorge de son jeune frère avec l’approbation de leur mère ? Que faire quand les parents sont incapables de superviser les devoirs de leurs enfants ou s’en foutent royalement de leur gosse et/ou de sa scolarité ? Que faire quand les différences de niveau sont telles que les plus avancés s’ennuient ? Que faire quand la classe est presque constamment surexcitée, composée majoritairement d’élèves qui ne savent pas, qui ne savent plus travailler en silence, écouter en silence ? Combien seront illettrés, n’iront pas au-delà de la seconde ? Il paraît qu’on a l’école qu’on mérite. La française est de moins en moins glorieuse. Il n’y a que ceux d’en haut qui s’en étonnent. Mais ils auront fait leur petite loi, trois petits tours et puis s’en vont, afin de laisser leur nom à la notoriété… qui s’en fout. 

D’une misère l’autre, d’une hypocrisie l’autre. Dans ma précédente chronique, j’ai soulevé le voile sur ces directeurs ou directrices et ces conseillers d’administration, d’établissements médico-sociaux, qui pensent donner le change en organisant un colloque ou un événement autour de l’accompagnement à la vie affective, intime et sexuelle de leurs « protégé(e)s », pour être, telle la « Jeanne d’Arc socialiste », « modernes ». Et vlan ! Comme par hasard, je reçois simultanément le courriel d’une jeune infirmière exerçant dans le Finistère, dans une MAS dont la directrice m’avait sollicité, en 2012, afin d’intervenir sur ce thème du « sexe des anges » si « porteur d’humanisme » (cf ma précédente chronique). Celle-ci m’appelle au secours, se disant brimée du fait d’être tombée amoureuse d’un des « résidents » qu’elle accompagnait ; celui-ci est tétraplégique des suites d’un accident. Ça arrive, malheureusement ; et ça arrivera encore, tout aussi malheureusement. Tout comme c’est dans l’ordre des choses de tomber parfois amoureuse, ou amoureux, d’une personne qu’on accompagne au quotidien, dans le cadre de sa profession ; heureusement ; j’en sais également quelque chose. Rien d’exceptionnel donc. Elle m’écrit : « Cette affaire a débuté le 10 septembre j ai tout d abord été mise en Rtt et en congés payés afin de m écarter de l établissement. Je suis depuis le 17 septembre en arrêt de travail. Il s agit la d une situation pesante et totalement déroutante pour moi comme pour mon compagnon ». Je ne pouvais pas ne pas essayer de défendre cette jeune femme, ce jeune couple en devenir peut-être, bien que l’affaire paraisse complexe à première vue. En effet, cinq jours après avoir écrit à la directrice, j’ai reçu une réponse de la… DRH, dans laquelle celle-ci s’offusque : « Je suis aussi étonnée, que choquée par vos allégations, notamment en ce qui concerne des pressions à l’encontre de Mme…, alors que nous avons donné suite à ses demandes que nous estimons légitimes. » Des allégations, fichtre ? Elle appelle « allégations » une suite de questions : « […] Je me permets de venir vers vous car je viens d'être sollicité par Mme… au sujet d'une affaire qui m'interpelle et m'interroge. Qu'en est-il ? Que se passe-t-il ? Pourquoi cette pression à l'encontre de cette femme et du couple ? En quoi leur relation amoureuse pose-t-elle un problème ? Cette jeune femme m'a l'air très sensée dans tous nos échanges, très bouleversée et très perturbée également, ce que je comprends aisément. Tout cela me rappelle ce que j'ai vécu il y a 35 ans avec la mère de mes enfants, pour les mêmes raisons, les mêmes motifs et les mêmes accusations. Mais quoi qu'il en soit, je suis persuadé qu'il est essentiel et possible de régler ce problème équitablement, sereinement et positivement. […]. Pour ce qui est de régler le problème « sereinement et positivement », c’était mal parti. D’autant que le prétendant m’a aussi contacté en réponse au courrier de la DRH : «bonjour mr nuss je suis… le compagnon de… je vous ecrit pour vous faire part ide mon étonnement suite a la rèponse de l AHB a votre mail . en effet je n a jamais dit que j allais aménager avec … mais plutot que j avais l intention de prendre un appartemment seul dans un premier temps histoire de voir comment évolue notre histoire et … n a jamais dit que le poste e n psychiatrie lui convenait.je voulais que vous ayez connaissance de ces éléments afin de pouvoir réagir en fonction. » En fait, si la direction n’a aucun tort, pourquoi la directrice ne m’a pas répondu elle-même puisque nous nous connaissons a minima ? Dans le courrier, tous les arguments de la jeune femme ont été réfutés. Par conséquent, qui n’est pas très honnête dans cette histoire ? Aurais-je affaire à un couple d’affabulateurs ? J’en doute, pour le moment. Cependant, difficile dans l’état actuel des éléments qu’on m’a fournis de plaider une cause dont les seules « preuves » découlent de la parole de chacun des protagonistes. Cela dit, en dehors de ces considérations triviales, même si leur relation devait être éphémère, elle mérite d’être vécue et qu’on leur donne tous les moyens qui leur sont nécessaires pour la vivre du mieux possible ; je ne cesse de le répéter à mes élèves et autres stagiaires qui se dirigent vers la voie semée d’embûches du médico-social : les bonnes intentions ne font pas toujours les bonnes attentions, loin s’en faut. En fait, avoir un handicap, c’est si fréquemment encore être condamné à être stigmatisé, culpabilisé, infantilisé et décérébré. Le jour où tous les accompagnants professionnels auront compris qu’ils sont censés travailler avec les personnes en situation de handicap et non contre elles, voire sans elles, être accompagné sera (presque) un plaisir ; actuellement, ils sont au maximum 40 % à le comprendre. Vous avez dit que les « handicapés » sont des hommes et des femmes « comme les autres » depuis la loi du 11 février 2005 ! En théorie. Plus souvent qu’en pratique. On me rémunère pour disserter sur le respect de la vie affective, intime et sexuelle des personnes dites handicapées et pourtant on s’oppose encore si fréquemment à une relation amoureuse entre un résident, que l’établissement considère comme étant « à sa charge », sous « sa » responsabilité (alors qu’il est majeur, sain d’esprit et responsable de ses actes), et une employée ou tout autre personne valide, au motif si « généreux et désintéressé » de le/la protéger (y compris contre eux-mêmes et contre leur avis) ; car vouloir avoir l’envie de vivre en couple comme (presque) tout un chacun, c’est fréquemment encore jugé comme étant irresponsable et dangereux quand il y a un handicap en jeu, lorsque le « handicapé » est sous la « tutelle » d’un service de l’État et/ou de sa famille ; de surcroît, quand on est catalogué « dépendant », on l’est à tous points de vue et à vie. Ce n’est peut-être pas ce qui se passe dans le cas présent mais il n’empêche que, en 35 ans, les méthodes de dissuasion n’ont pas changé dans le milieu médico-social. J’ai plein d’anecdotes montrant la sclérose psychique, l’immuable dogmatisme, la compassion idéologique et les fixettes sécuritaires qui sous-tendent une certaine culture sociale et sociétale (cf. Le mariage pour tous), incompatibles avec des concepts tels que l’empathie, la tolérance et le respect des libertés et des droits les plus élémentaires de son prochain, surtout lorsqu’on estime en avoir la responsabilité, du prochain, et qu’on veut se protéger soi-même, ne prendre aucun risque professionnel. Cette autocratie sociale est insupportable et inacceptable, elle est percluse de projections et de représentations si éculées que c’en est lassant, surtout lorsqu’on en fait les frais. Que se passe-t-il donc dans la tête (ne parlons pas du cœur, contrairement aux apparences, il ne faut pas beaucoup en avoir pour agir de la sorte) de ces « despotes sociaux », adeptes acharnés de l’assistanat ? Quoi qu’il en soit, aucune doxa ne justifie de telles attitudes ; elles sont tout à la fois de la maltraitance et du harcèlement professionnel.

Le rapport à soi, au corps. Le sien et celui de l’autre, son prochain et son semblable. La problématique est centrale dans l’accompagnement médico-social. Mais pas que… Je viens de la retrouver dans un livre passionnant : L’art de jouir de Michel Onfray, il y analyse très intelligemment les interactions entre corps et créativité, en l’occurrence la philosophie, le poids de la somatisation dans l’inspiration et la stimulation créatrices de quelques très grands philosophes, de Socrate à nos jours. Et je l’ai retrouvée dans Saint-Laurent, de Bertrand Bonello, que je viens de voir. Du grand art dans son genre, à mon sens. Une œuvre magistrale, interprétée par des acteurs époustouflants : Gaspard Ulliel, en Yves Saint-Laurent plus vrai que nature, Jérémie Rénier, Philippe Garrel et Helmut Berger. Autodestruction, déchéance et sublimation par l’art ou inversement, la Haute Couture dans tous ses états. Une descente aux abymes et une montée dans l’Olympe du foisonnement créatif. La vie de ce couturier est impressionnante dans tous les sens du terme. Dans ce film, on touche au sublime, à la fascination extrême ; je n’ai cessé de penser au livre de Michel Onfray en le regardant : cigarettes, alcool, drogue et débauches en tous genres ont été les carburants de ce démiurge aux portes de la folie parfois, pour une œuvre cinématographique sans concession (d’où l’opposition virulente de Pierre Bergé, je pense). Et puis, dans une mesure moindre, on trouve cette thématique de l’impact du corps sur des existences torturées dans Elle l’adore de Jeanne Herry, avec une Sandrine Kiberlain égale à elle-même, c’est-à-dire parfaite, véritablement scotchante, portant tout ce film au scénario par ailleurs faiblard. Ensuite, dans un autre registre, il y a le biopic Get on up de Tate Taylor, qui raconte assez platement, sans être ennuyeux, la vie on ne peut plus « physique » de James Brown. Enfin, il y a Party Girl de Marie Amachoukeli, une fiction documentaire qui se déroule dans le milieu des bars à hôtesses à Forbach ; un réalisme incroyable, prenant et particulièrement touchant en raison de la justesse des dialogues et des situations, renforcées par le fait que la plupart des acteurs jouent leur propre rôle ; cela n’a pas empêché certains critiques intellos parisiens, coupés de la réalité « provinciale », de descendre le film, il sonne si vrai qu’il leur semble faux et superficiel. En lisant Onfray, je pense aussi à mon expérience personnelle ; sans mon handicap et mon parcours, entre tourments et dépassements permanents, je ne serais probablement pas allé vers l’écriture et un militantisme fortement politisé ; mon corps est indubitablement un carburant paradoxal, lumineux et ténébreux. N’est-ce pas cela être travaillé au corps, ce besoin irrépressible de créer par-dessus tout, dans la douleur et la jouissance, tour à tour ou simultanément ? Pour trouver et donner du sens à son Existence, à son Existant. N’est-ce pas cela la Vie ? La vraie. Encore faut-il cesser de tout vouloir toujours comprendre. Tout vouloir « normer », normaliser, conformer, réduire, enfermer, caser. La Vie ne supporte pas d’être enchaînée, contrainte et conditionnée par des préjugés, des conservatismes et des fondamentalismes en tous genres. La Vie n’a que faire des freins et interdits sclérosants et déshumanisés. La Vie, comme l’Amour, n’ont que les limites qu’on leur donne, qu’on se donne, le plus souvent par peur, angoisse, manque de courage, rigidité, incapacité ou difficulté à se remettre en question, à avoir une vision respectueuse et ouverte de l’autre, l’Amour et la Vie. On ne peut pas tout comprendre mais on peut respecter ou, a minima, tolérer ce qu’on ne comprend pas dans la mesure où on ne peut pas se mettre à la place d’autrui, qu’on est facilement dans des projections et des transferts, etc., qui empêchent d’avoir un recul suffisant sur l’inconnu, le méconnu et l’impensé. À ce sujet, je conseille vivement d’aller voir Pride, un film britannique de Matthew Warchus, un bijou exemplaire sur la solidarité, la discrimination, le changement de regard et l’amour, le respect et la tolérance. 

Moi, je m’évade une semaine vers la douceur nîmoise. Puis la gastronomie dijonnaise.

P.S. : en tant que président de l’APPAS, j’ai eu le courrier d’une femme qui doit avoir entre 60 et 70 ans environ, si je ne me trompe pas (la précision a son importance). Elle m’a écrit, avec l’accord de ses frères et sœurs, afin de nous faire part du souhait de son père de 97 ans, impotent, malvoyant et malentendant. Celui-ci aimerait, avant de mourir, voir et toucher une dernière fois les seins d’une femme. Cette demande sera exaucée par une accompagnante sexuelle qui travaille avec l’association mais, au-delà de ce vœu très touchant et « particulier », le fait qu’il soit formulé par sa fille, laquelle fait partie des personnes dites du troisième âge, alors que tant de gens bien plus jeunes, au sectarisme bien-pensant et à la doctrine intolérante, s’opposent vigoureusement, voire mesquinement et avec pas mal de mauvaise foi, à ce type d’accompagnement très spécifique, fait réfléchir par son ouverture d’esprit et son humanité. Cela donne tout son sens à cette association. Et surtout, cette anecdote démontre, s’il en était besoin, qu’il n’y a pas d’âge pour être ouvert d’esprit et respecter les libertés d’autrui.

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