Les chronique d'un Autre monde : urgences pantagruéliques

« First, à ta place ! » D’accord mais où ? Car j’avoue que je ne sais toujours pas où elle est sa place. Grondement de stentor : « First, je vais me fâcher. À ta place ! » Tu parles. Le regard dépité et un tantinet lassé au fond des prunelles, semblant penser : « T’en as pas marre de te répéter et de me gueuler dans les esgourdes ? », First prend tout son temps avant de se bouger le croupion avec nonchalance ; exactement comme le faisaient tous mes chiens avec un regard éploré pour attendrir la galerie. Que c’est dur une vie de chien qui a le museau à longueur de journée à la hauteur des assiettes et des plats, de la tentation irrésistible. Mais enfin quelle idée de prendre un beauceron alors qu’avec un teckel ou un chihuahua, un clébard au ras des pâquerettes, on pourrait manger pénard… Perso, je le comprends vachement ce pauvre « bébé » qui a le malheur d’avoir une maîtresse cordon bleu. À ce stade, c’est de la maltraitance que de le mettre au régime croquettes pour clebs et, exceptionnellement, un maousse nonos à se mettre sous les crocs, mais tintin pour le gigot cuisiné avec un raffinement et des saveurs indescriptibles.

En fait, je le comprends d’autant mieux que, pendant des décennies, je n’ai pas cessé de m’entendre dire des « Marcel à ta place », sur tous les tons, à tous les temps, sur tous les modes. Bien sûr, on s’efforçait de me l’exprimer ou de me le faire comprendre un tout petit peu plus « diplomatiquement ». Quoique. Quand on vous balance une injonction du style : « Marcel, chaque singe sur sa branche. Tu m’as bien compris… » C’était on ne peut plus clair. Ma gamelle, c’était mon handicap. Mes croquettes, c’était l’abnégation fataliste que Dieu récompenserait forcément, et au centuple. Hélas, à l’instar de First, face aux effluves tentants de la vie, je n’ai pas su résister, donc obéir ; et je ne le sais toujours pas. De même que je ne sais toujours pas où est ma place. Et pour cause, elle fluctue. Elle dépend de mes envies et de mon humeur. Elle dépend principalement des saveurs que la vie me tend si généreusement et de mes appétences diverses et variées. Jour après jour, comme First, je veux participer au festin de l’existence. Et je ne m’en prive pas. Je m’en prive de moins en moins. Pourquoi se gêner, on n’a qu’une vie, non ? D’autant que, très souvent, la place qu’on tient absolument à vous allouer n’a rien de folichon, voire est très frustrante. First en sait quelque chose.

Cela dit, « First, à ta place ! » Non mais, tu ne vas quand même pas bouffer dans mon assiette. Je veux bien être compréhensif mais il y a des bornes à ne pas dépasser, notamment devant l’appel du ventre ; dans ce domaine c’est chacun pour soi et Édith pour tous, si ce n’est rien que pour moi… La solidarité et l’affection ont des limites, spécialement dans des sociétés égotiques, individualistes et égoïstes dont je fais partie, comme toi d’ailleurs, First.

Franchement, qui voudrait partager avec un chien, aussi craquant soit-il, du foie gras (fait maison), des huîtres, des crevettes, des oursins (dont seules les gonades sont comestibles…), des macarons salés (divine découverte), une soupe d’escargots, du coq au vin, des fromages à se rouler par terre (à côté de First), un Sauternes irrésistible, des pains savoureux, des desserts somptueux, j’en passe et des meilleurs ? Pas moi. Et sans la moindre culpabilité. Il est des contextes où toute générosité doit avoir son seuil de tolérance. Entre nous, soit dit en passant, ça fait  plutôt bizarre  d'appendre qu’on déguste les organes génitaux de ces petites bébêtes (ça fait également un peu plouc sorti de sa cambrousse) ; pour ceux qui auraient des velléités intempestives de s’en bâfrer en fantasmant que ça doit sûrement avoir une vertu aphrodisiaque, je précise tout de suite que, bien qu’il y ait cinq gonades par hérisson de mer (les veinards), elles sont si minuscules (de la taille d’une petite crotte de nez, si je puis me permettre cette comparaison très imagée) qu’il faut probablement se payer au bas mot une centaine de ces bestioles piquantes pour qu’un quelconque effet soit garanti, si tant est qu’il y en ait un ; en revanche, la texture un peu gélatineuse et un goût de musc ayant mariné dans de l’eau salée sont délectables, encore faut-il se mettre plusieurs de ces organes couleur corail sur l’appendice lingual afin d’arriver à s’en imprégner suffisamment les papilles gustatives ; par conséquent, il est préférable de prévoir quelque chose de plus roboratif à côté ou après, à moins d’avoir un appétit de moineau.

Pantagruélique, ce séjour festif aura été culinairement, émotionnellement et affectivement intensément pantagruélique ; trois jours de festivités. Et j’aurai appris par-dessus le marché que manger trois jours d’affilée, midi et soir, entrée, plat et dessert, avec un battement de cinq heures au mieux entre les deux, c’est-à-dire passer son temps à digérer (de surcroît en zieutant la téloche par la faute de la pluie et du mistral), ça peut être épuisant… Désormais, je comprends bien mieux pourquoi les gros mangeurs sont également de grands dormeurs… Mais comment résister à une telle avalanche de mets raffinés ? Et comment ne pas être touché par autant de générosité, un accueil aussi opulent ?

Le tout couronné par une kyrielle de cadeaux le soir du réveillon de Noël. Sauf pour First, l’œil dépité, affalé de tout son long à sa présumée « place », pour une fois. Entre autres, la déclaration d’amour la plus surprenante et bouleversante qu’on ne m’a jamais faite en 36 ans de vie amoureuse et sexuelle. Elle est sur vidéo, elle dure un peu plus de cinq minutes et qu’est-ce qu’elle a fait mouche ! Tellement mouche que, au fur et à mesure du déroulé de cet ovni sentimental, j’ai eu de plus en plus de mal à contenir des émotions qui s’égouttaient par larmes furtives ; s’il n’y avait pas eu tant de monde alentour, les digues auraient lâché ; ce dont je ne suis pas coutumier du tout en temps normal, mais nous n’étions pas en temps normal ni dans une situation habituelle. Quoi qu’il en soit, à presque 59 ans, on arrive encore à m’émotionner, à me faire baisser la garde et à me laisser sans voix, le cœur palpitant d’affects débordants. C’est rassurant, me direz-vous. Certes, et sacrément déboussolant. Qui plus est lorsqu’on sait que cette déclaration émouvante est le fruit goûteux d’une jeune femme aussi nature qu’authentiquement extravertie, un ovni à elle toute seule. Impossible après ça de conserver la moindre once de doute. C’est si puissant et renversant. Suffoquant de véracité et de luminosité. C’est si indéfinissable et incontrôlable, l’amour. Un véritable diamant de vidéaste amatrice.

À peine rentrés en Alsace, le lendemain soir, nous sommes invités chez Élodie, dans son nouveau Home Sweet Home, fraîchement acquis. Quelle épopée ! Ça fait si longtemps qu’elle rêvait d’accueillir un jour son père chez elle, dans son chez-soi. Mais ce n’était jamais accessible. Cet appartement, elle a tout fait pour qu’il le soit a minima, elle a cherché pendant des mois. Résultat, elle a à toute force espéré l’avoir trouvé. En fait, dès qu’elle m’a communiqué les mensurations du « monte-charge », j’ai eu une grosse suspicion de rejet « d’handicapé hors norme ». Toutefois, j’ai voulu en avoir le cœur net. C’est fait. À quel prix mes aïeux ! Impossible d’y entrer le fauteuil, même en le mettant sous presse. Il n’y a qu’une solution : me prendre dans les bras et se taper le parcours avec de l’huile de coude, car il n’est pas question de faire demi-tour Élodie et son frère ayant préparé un repas de fête pour l’occasion. Prévoyant, j’avais pensé à cette éventualité et entraîné dans cette randonnée le plus costaud de mes accompagnants disponibles : le great William, dans tous les sens du terme. Bien m’en a pris, il était le seul ─ à part Éric mais Éric y a plus ─, à réussir cet exploit. J’ai eu le nez creux (ça va de pair avec le cœur net). Il faut essayer de s’imaginer un gaillard de près d’1,90 m, portant mes 56 kg habillé et mon corps fragile d’une envergure d’1,20 m environ, le tout coincé dans un espace de 80 cm sur 80 ou 90 cm et, cerise sur le gâteau, équipé d’une double porte ! Je résume : il me prend dans ses bras, nous engouffre tant bien que mal dans cette boîte à sardines, Jill appuie prestement sur le bouton du deuxième étage, referme vite la porte battante, puis une porte coulissante se déploie à son tour nonchalamment, l’ascenseur monte, la porte intérieure se replie toujours aussi nonchalamment, celle de l’extérieur est ouverte à la volée par Élodie (pendant ce tempsJill escalade le plus vite possible les deux étages avec le respirateur pris sur le fauteuil roulant), William, à l’extrême limite de ses forces, entre dans l’appartement, longe un couloir qui paraît interminable, pénètre dans une petite pièce lumineuse sur la droite, contourne un canapé et, in extremis, me lâche à quelques centimètres du matelas, n’en pouvant plus ; un peu plus j’étais par terre ; quant à moi, j’arrive très oppressé par la pression de mon corps comprimé contre le sien. Infernal ! Ça a duré au grand maximum trois minutes qui ont semblé être une éternité. Sur ces entrefaites, Jill arrive avec le respirateur, l’installe, l’allume illico et me  branche. Sauvé ! Tout le monde est conscient qu’on ne pourra plus le refaire parce que, hormis la pénibilité, il y a la dangerosité : il aurait suffi que l’ascenseur tombe en panne pour que ce soit la catastrophe ! En effet, nous n’avions aucun moyen de me ventiler dans ce cas-là… Donc, prise de risque maximum. Et il fallait encore redescendre ! Rien que d’y penser… Heureusement qu’il y avait Mathieu dont, par parenthèse, un présomptueux William s’imaginait pouvoir se passer dans un premier temps. Il s’est ratatiné dans un coin de l’ascenseur et a ainsi pu soulager William durant la descente, en l’aidant à me soutenir. C’est rageant pour mes enfants et pour moi d’être privés du plaisir d’être invité chez eux à cause de cette société inaccessible, sauf à faire partie des Françaisaisés ayant les moyens de construire ou d’acheter et de transformer leur habitation à leur gré, leur chance sont minces de trouver un logement dans lequel ils pourraient me recevoir. Par quel miracle se fait-il d’ailleurs que chez les parents de Jill, bien que ce soit imparfait, c’est néanmoins suffisamment accessible pour nous permettre de passer quelques jours dans leur mas ? Incroyable hasard… Hasard, vous avez dit hasard ? Quoi qu’il en soit, je suis reparti avec un magnifique pull offert par mes enfants, un superbe cadeau de Noël, une façon très chaleureuse de les porter sur moi faute de pouvoir être porté pour aller chez eux. Pour l’occasion, ils avaient également invité leur grand-mère et ma mère par la même occasion.

Après ça, pour m’en remettre et William aussi, nous avons fini l’année par une cure de cinéma : trois séances en une demi-journée ! Une autre forme de pantagruellisme. On commence par le plus consistant, trois heures de Scorsese et de diCaprio dans Le loup de Wall Street, Léonardo y est tout simplement magistral, bluffant, à se demander jusqu’où il peut encore aller dans ses performances d’acteur, et tout le film est à l’avenant, à l’exception de la très médiocre prestation de Jean Dujardin. Ensuite, après une petite pause de trois quarts d’heure, nous regardons Le géant égoïste, un film britannique de Clio Barnard, une chronique sociale sur la misère ordinaire vu par le prisme de deux adolescents marginalisés par une société déshumanisée par son libéralisme aveugle, il est porté par deux jeunes acteurs impressionnants de naturel. Enfin, après nous être un peu sustenté, nous terminons par Don Jon deet avec Joseph Gordon-Lewitt, un premier film vachement (dé)culotté, alerte, coquin, original, qui traite entre autres des bienfaits et des méfaits de l’addiction à la pornographie et à la branlette, un sujet qui interpelle et laisse songeur sur les drogues de notre société « moderne » ; et dire que des machos prétentieux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur gland prétendent que ce type de dépendance est de la foutaise, pauvre humanité.

En fait, le cinéma est une respiration pour moi, une évasion ludique et fréquemment nourrissante. Pendant les films d’action, je sens mon corps « bouger », vibrer, réagir, s’exciter, durant 1h30, je ne suis que sensations de mouvements. Tous les genres m’intéressent. Certains m’émeuvent, d’autres me cultivent et me font réfléchir, tous me dépaysent, me vident l’esprit, me déconnectent du quotidien. Devant un écran de cinéma, le handicap s’efface momentanément. Et ça fait du bien. Ce n’est pas une fuite, c’est un soulagement réjouissant, une parenthèse parfois jubilatoire.

 

Et puis, le soir de la Saint-Sylvestre, pour conclure l’année en beauté, une année amoureuse débutée le 31 décembre 2012, nous retournons dans le restaurant où a eu lieu notre envol, mais en tête-à-tête cette fois, juste Jill et moi. Des agapes pantagruéliques de trop. Si j’avais su. Mais avec des « si »… On éviterait bien des erreurs, toutefois la vie y perdrait beaucoup en spontanéité et en liberté. En fait, j’en retire deux conclusions lapidaires : trop c’est trop et on ne s’écoute jamais assez, même moi qui ai pourtant l’habitude depuis le temps… Certes, c’était le réveillon. Cependant, cinq plats accompagnés de cinq vins différents n’étaient raisonnablement pas nécessaires, aussi délicieux soient-ils. Tourteau, homard, coquilles Saint-Jacques et barbue ont relativement bien passé. C’est le ris de veau pané aux grains de sésame qui est la goutte d’eau… À force d’être toujours raisonnable, je m’oublie parfois. Comme j’ai négligé au préalable un signe avant-coureur car je ne voulais pas renoncer au seuil de ce moment si important symboliquement pour nous. En toutes circonstances se maîtriser, rester lucide et assumer. Pas toujours facile à pratiquer. Et pourtant… Nous sommes rentrés heureux. J’étais juste inquiet sur mon état de santé stomacal. J’ai très mal dormi mais j’ai passé la nuit. J’ai espéré. Même après des années d’expérience, j’espère toujours en dépit du bon sens. J’espère que ça va passer. Jusqu’à ce que je me rende à l’évidence, que j’abdique enfin. Quand faut y aller, faut y aller… SAMU, urgences et réanimation. Normalement c’est rôdé, je pourrais faire le diagnostic et la médication presque les yeux fermés. Sauf qu’il y a des praticiens si sûrs de leur savoir, de leurs compétences et sourdement à cheval sur les protocoles et les règles fondamentales et basiques qu’on leur a inculquées à la fac. Or donc, Jill téléphone au 15, elle tombe sur un quidam qui dit me connaître, à qui elle explique le topo mais rien à faire, pas question d’envoyer une ambulance, c’est pas à nous de lui apprendre son métier : il envoie une urgentiste pour faire le diagnostic… C’est-à-dire le même constat que nous, c’est ce qu’on appelle offrir des économies à la sécu et, accessoirement, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué (car je rappelle qu’il prétendait me connaître, donc était censé être renseigné sur ma pathologie). Bref une jeune Hippocrate débarque et appelle aussitôt une ambulance qui se pointe en cinq minutes et m’emmène à 130 km/h, avec Jill à ses trousses, grillant allègrement les feux pour ne pas être distancée. Les ambulanciers ont en leur possession une lettre de recommandation de la part de la médecin. Elle préconise l’hospitalisation dans le service de réanimation qui me suit depuis 40 ans (exactement depuis 40 ans, puisque la trachéotomie date de janvier 1974), une sacrée manière de fêter un anniversaire très particulier, et sans le faire exprès, du moins consciemment (je m’en rends compte le lendemain de l’admission). 40 ans que je dois la vie à des respirateurs… Et que je leur dois mes problèmes digestifs… Mais bon, je ne vais quand même pas faire la fine bouche alors que j’ai derrière moi, bon an mal an, 40 ans de rabe à festoyer avec ma vie. Je serais un peu ingrat et indélicat sur les bords, vous ne trouvez pas ? Que ferais-je sans les progrès de la médecine ? Et les chicaneries… Parce qu’on nous fait poireauter une demi-heure devant le sas du service de réanimation pour nous entendre dire, par un interne inflexible, du genre incapable d’entendre et de s’adapter à tout ce qui ne vient pas de lui, qu’on a rien à faire dans ce service, donc retour aux urgences. Heureusement, j’étais toujours vivant. J’ai simplement écopé d’une demi-heure de souffrance supplémentaire. Une baliverne dans cet univers cloisonné et imbu de sa science très infusée. Par contre, aux urgences, tout le monde est très efficace, attentionné et sympa. La douleur est plutôt vite soulagée et, aussitôt, on est plus indulgent et « patient », si je puis dire. Sonde gastrique, prises de sang, perfusions, radios et scanner s’enchaînent en moins de trois heures. Un exploit dans un tel service. Et un sacré confort. Un véritable soulagement. Et tout ça pourquoi ? Pour me réexpédier sine die vers 23h30 dans le service de réanimation… Quittant ainsi l’espace bruyant, saturé de gémissements, de plaintes, de vociférations, d’agressivité et d’insultes, typique des services d’urgence ; il faut avoir passé une journée dans ce milieu surréaliste pour s’en faire une idée. C’est un monde à part, c’est folklo, il faut une énorme dose de patience et de self-control pour travailler dans cette cour des miracles des temps modernes. Ici on se rend compte combien l’humain est chochotte et mal élevé. Au 1e étage, le charcutage va continuer mais je suis dans une chambre spacieuse, plus exactement une boîte de conserve très grande, dernier cri et entouré derechef d’infirmières au top. Combien de fois m’a-t-on piqué en fin de compte ? Combien de bleus ai-je récolté au final du fait d’IDE stressé(e)s à la seule perspective de se louper ? Je suis du genre « cas qui impressionne » et j’en récolte parfois les conséquences. Toujours avec bonne humeur car ces personnes font ce qu’elles peuvent, ce ne sont pas des machines. Moi non plus. C’est ce qu’oublient les carabins en herbe, aux dents longues et trop fréquemment aussi acérées que leurs prétentions. Combien de fois aurais-je été rembarré en trois jours par des « monsieur-tu-ne-vas-pas-m’apprendre-mon-métier » ? Pourtant si, après plus de 50 ans d’expérience, je pense avoir une certaine connaissance de ma pathologie, de ses limites et de mes capacités. En fait, je suis tombé sur plusieurs Diafoirus arrogants à qui il manque encore un peu de bouteille pour se hisser au niveau des grands « patrons ». Le premier décide de changer les paramètres du respirateur car ils ne répondent pas à ce qu’il a appris (ce que le chef de service, qui me suit depuis 40 ans, lui fera remarquer en lui disant que, face à certaines pathologies, il faut savoir oublier ce qu’on a appris pour d’abord penser au confort de la personne) ; encore faut-il être en mesure d’écouter et d’entendre. Le second, pour me faire une fibroscopie, a voulu m’enfoncer de force un bloque-bouche alors que je lui disais que la mâchoire est bloquée et qu’il risque de me casser les dents très fragiles. Tu parles. Cause toujours, tu m’intéresses. L’abruti rouquin n’en a fait qu’à sa tête, avant de faire quérir un écarteur de mandibules pour enfant, à ma taille quoi… Malgré ça, il n’a rien trouvé de mieux à faire que d’essayer de l’enfiler au mauvais endroit. Jusqu’à ce qu’une infirmière vétérane, à qui on ne la fait plus, prenne les choses en main et me l’enfonce bien comme il faut par le seul endroit+ possible. La réjouissance pouvait commencer. Mais ils étaient tellement agacés par ce contretemps contrariant qu’ils ont oublié de me retirer la sonde gastrique. Conclusion : on a forcé le passage pour écarteler l’œsophage qui n’avait rien demandé à personne… Un (mauvais) quart d’heure de torture indigeste et sans le moindre état d’âme. Avant de se rendre compte qu’il vaudrait peut-être mieux, tout compte fait, retirer la sonde gastrique… Ben voyons. Même un gamin sortant de l’école primaire y aurait pensé, j’en suis persuadé. Pas grave, j’avais qu’à pas venir. Assume, me suis-je dit. Et comme c’est ce que je sais faire de mieux, j’ai avalé… docilement… tous les tuyaux qu’on m’a si gentiment fait ingurgiter, et une certaine bêtise en supplément. Tout ça pour me signaler qu’il n’y a rien à signaler, si ce n’est une « petite » irritation de l’œsophage, ce dont je me doutais du fait des brûlures ressenties depuis deux jours. En tout cas, un conseil : évitez de vous payer une fibroscopie car, en plus, vous, vous serez proprement attaché pour ne pas bouger. En fait, c’est un plaisir vachement bien pour sadomasochiste en mal d’exotisme. Et on vous zieute le fond de la culotte en prime. Quant au troisième zèbre, c’est celui qui nous avait refoulés. Quand il s’est aperçu de sa bourde, il a été très mal dans ses chaussettes à l’idée que peut-être je me plaigne chez son supérieur qui est également une très vieille connaissance à moi. Il s’est même excusé auprès de Jill en pleine nuit. Peut-être apprendra-t-il maintenant à écouter un peu autrement ? Cela dit, ils ont tout de même quelques raisons valables à leur actif car s’ils faisaient confiance à tous les malades qui leur tombent dessus à longueur de journée, le travail serait invivable, ingérable, tant il y en a qui sont exécrables et très peu objectifs. Et puis, il y a eu cette infirmière qui nous a dit combien elle apprécie la présence des accompagnants, le plus et le confort que cela représente pour elle et ses collègues. Une importante avance dans la mentalité du milieu hospitalier, après des années de militantisme déterminé. Une année qui, somme toute, commence bien dans ces conditions. De quoi rentrer rétamé mais heureux de constater que les usages avancent, certaines mentalités s’ouvrent pendant que d’autres résistent derrière leur forteresse fendillée de certitudes éculées. Quant à moi, comme je préfère toujours voir le verre à moitié plein, je dirais que j’ai fait une cure d’amaigrissement aussi drastique qu’efficace en 72 heures chrono, mieux que Weight Watchers ! Avec un sens certain de l’extrémisme. De toute façon, j’ai la réputation d’être celui chez qui ça va toujours bien, même quand ça va plutôt pas bien du tout. Pourquoi dramatiser ? Ça ne change rien ni dans le fond ni dans la forme. Il faut relativiser, même le pire ; surtout le pire.

Le même jour, le 1er janvier, Brigitte Lahaie a confirmé son accord pour être la marraine de l’APPAS. J’enregistre la nouvelle mais je n’ai pas le temps de la savourer… En tout cas, elle représente un soutien de taille pour la cause que nous défendons. L’association a besoin de se faire entendre, d’avoir des relais médiatiques afin d’asseoir sa crédibilité et ses engagements. D’ores et déjà, six personnes pratiquent l’accompagnement sexuel en France, réparties dans plusieurs régions ; pour le moment, il manque surtout des candidats hétérosexuels ; les seuls qui postulent ont des motivations douteuses, comme s’ils souhaitaient assouvir certains fantasmes. D’où l’importance d’être rigoureux et vigilants. Mais l’association avance à un rythme encourageant. En espérant enfin susciter des débats de fond et davantage de tolérance, d’intelligence politique également.

 

Politiquement, 2013 devrait rester dans les annales comme une des années les plus calamiteuses de la Ve République, en ce qui me concerne. Je croyais avoir vécu le pire sous le quinquennat sarkoziste, j’ai eu tort. La gauche hollandiste s’est surpassée. Tout y est passé : reniements, mensonges, escroqueries, renoncements, lâchetés et, pour assaisonner le tout, au cas où ça manquerait de saveurs sans doute, blagues de potache d’un président de la République potiche qui semble jouir de jouer le chef de guerre plutôt que le chef d’État courageux, novateur et authentiquement socialiste. Pourquoi, depuis 2007, nos chefs d’État dénigrent leur fonction prestigieuse en se comportant tels des chefs d’entreprise mal embouchés ; qui plus est avec une rémunération de 13 500 € environ par mois pour faire le guignol et gouverner comme un Napoléon refoulé, c’est grassement payé. Si on m’avait dit que nous allions élire un président bouffon droit dans ses charentaises, alors que j’espérais un président profond… Une véritable arnaque politique et citoyenne, cette élection. Même Sarkozy, sauf erreur, n’était pas allé aussi loin dans la duperie. Les riches sont encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres, la baisse du chômage c’est du pipeau, la crédibilité des politiques, une cynique arlésienne à force d’avaler toutes les pilules présidentielles. Pour les européennes, le PS n’hésite pas à mettre Catherine Trautmann sur la touche pour réaliser un coup médiatique ; elle encaisse et continue, elle doit avoir l’habitude depuis le temps. Une certaine gauche semble vendre son âme, solidarité oblige. Mais c’est quoi la solidarité à ce stade de renoncements ? Et la nullité est ce prégnante là-haut qu’on a décidé maintenant de s’attaquer à la presse libre, vraiment libre, c’est-à-dire à la presse en ligne, notamment à Mediapart, car trop de liberté est nuisible, comme tout le monde le sait, ça empêche les politiques, certains politiques, de dormir tranquillement et certains hauts fonctionnaires aussi. On prend de plus en plus conscience que nous vivons dans un pays de droit… du plus fort. Liberté, égalité et fraternité, c’est désuet, c’est d’un autre temps, c’est ringard. Je comprends pourquoi Poutine a le vent en poupe… On est en droit de se demander à quoi sert encore une Assemblée nationale davantage aux ordres qu’à la manœuvre ; si le chef veut la guerre, eh bien on fait la guerre, sans même être consultée ; d’ailleurs, pour faire courber l’échine plus vite, il va passer par des ordonnances et des décrets, une méthode qu’il critiquait chez son prédécesseur, soit dit en passant ; et il a bien débuté l’année puisqu’un décret paru le 31 décembre, donc quasiment passé inaperçu, vient caresser dans le sens du poil les éleveurs industriels de porcs ; tant pis pour la maltraitance animale et la pollution (le ministre de l’écologie a contresigné avec bonne grâce…) ; J’espère que ça va au moins calmer certains Bonnets rouges ; pour une fois, on peut réellement dire que l’argent n’a pas d’odeur. Cependant, la politique est essentielle pour comprendre à quelle sauce on va être mangés, quelle tambouille on va nous concocter, pour choisir en connaissance de cause. Rien n’est plus insupportable, à mes yeux, qu’un chef d’État arrogant et campé sur son bon droit, avec le mépris hautain de celui qui « sait » mieux que tout le monde, alors que je lui reconnais sans peine le droit de se tromper. En attendant, le gouvernement sait que des personnes « handicapées » sont en danger vital si une réforme rapide de la Prestation de compensation du handicap n’est pas entreprise ; pourtant, je doute fort que le message soit entendu de sitôt : certaines souffrances, voire certaines vies, ne font pas le poids face à des calculs d’épiciers de Bercy, on sait sacrifier délibérément en haut lieu quand ça n’entre pas dans les visées des fonctionnaires d’État et de leur chef suprême.

Heureusement, il y a eu le Mariage pour tous (sans procréation médicalement assistée, faut pas exagérer) afin de donner le change. Pour faire reconnaître l’accompagnement sexuel, ça va être une autre histoire…

À gauche, il reste un dinosaure tel que Jean-Pierre Chevènement pour sauver la face ; je n’ai jamais été un adepte de sa vision politique, néanmoins son dernier livre, 1914-2014 : l’Europe sortie de l’histoire ?, paru chez Fayard, relève du grand art, d’une intelligence politique telle que la France n’en connaît plus depuis De Gaulle, me semble-t-il. Mais comme Hollande n’écoute personne, dirige en monarque absolu sur des Français apathiques, le livre de Chevènement se contentera de passer à la postérité. Sauf coup d’État…

Quant à moi, que me réserve cette nouvelle année ? Commencée sur les chapeaux de roues par un hiver très clément pour le moment. Trop ? À vrai dire, demain est un autre jour.

Je souhaite la meilleure année 2014 possible à toutes et à tous. Tout en rêvant d’une France qui se soulève enfin devant autant de mépris et d’indifférence. On a les utopies qu’on peut.

 

P.S. : comme c’est l’épiphanie, Jill a voulu nous offrir une galette des rois. C’est dimanche, nous sommes en Alsace, très peu de boulangeries sont ouvertes. Autant en profiter pour arnaquer les clients. 24,50 € qu’il demande pour une galette d’une vingtaine de centimètres de diamètre, alors qu’il doit avoir pour 5 € maximum d’ingrédients ! Pourquoi se gêner puisque la boutique ne désemplit pas ? Environ 150 F pour une galette, une petite galette ! Vous ne trouvez pas que c’est scandaleux et qu’il est temps de se révolter contre toutes ces exploitations éhontées ? Je trouve que c’est à gerber, cette autre forme de pantagruellisme généré par l’arrivée de l’euro. Pas grave, les pauvres n’ont qu’à se contenter des miettes en contemplant les plus nantis en train de se régaler, dans l’attente de devenir peut-être riches à leur tour un jour, qui sait. À l’instar de notre président de la République qui lui peut s’en acheter des tonnes de galettes des rois. Mais non, suis-je bête, par-dessus le marché tous ses frais sont pris en charge, il lui suffit de passer la commande et de se mettre à table…

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