Les opposants à l'accompagnement sexuel s'affolent ?

Pourquoi les opposants à l’accompagnement sexuel semblent s’affoler ? À cause de la sortie, mercredi, du film The Sessions et de tout le tapage médiatique qu’il va susciter (ma compagne et moi, nous avons déjà été contactés par Libé et le Nouvel Obs qui ont décidé de consacrer un dossier à ce sujet controversé à l’occasion de cet « événement » cinématographique) ?

Pourquoi les opposants à l’accompagnement sexuel semblent s’affoler ? À cause de la sortie, mercredi, du film The Sessions et de tout le tapage médiatique qu’il va susciter (ma compagne et moi, nous avons déjà été contactés par Libé et le Nouvel Obs qui ont décidé de consacrer un dossier à ce sujet controversé à l’occasion de cet « événement » cinématographique) ? Pour celles et ceux qui, par miracle, n’en ont pas encore entendu parler, le film narre l’histoire vraie d’un homme en situation de dépendance vitale après une grave polio, poète et écrivain, il fait la connaissance à 38 ans, suite à une petite annonce, d’une thérapeute qui va accepter de l’accompagner sexuellement, lui permettant ainsi de découvrir les joies et les plaisirs de la sensualité et de la sexualité ; ensuite, il rencontre l’amour…

Les opposants à l’accompagnement sexuel ont donc de quoi s’inquiéter. Si même les États-Unis, pays de la liberté par excellence (du moins dans notre imaginaire), commence à nous polluer avec cette idée d’accompagnement sexuel, où va-t-on ? Faut s’affoler dare-dare.

Et, dans ce registre, Maudy Piot, présidente-fondatrice de l’association Femmes pour le Dire-Femmes pour Agir, a décidé de frapper très fort. En date du 27 février 2013, elle a carrément envoyé une lettre ouverte au président de la République ! Tant qu’à faire… Elle aurait tort de se gêner… Le ridicule n’a jamais tué personne, Dieu merci, si j’ose dire, surtout pas les opposants à l’accompagnement sexuel et à toute forme de liberté touchant au sexe et à la procréation de façon directe ou indirecte (n’oublions pas le pataquès pathétique fait autour du « mariage pour tous »).

Voici la lettre dans son intégralité pour ne surtout pas être taxé de mauvaise foi et de partialité :

Monsieur le Président,

La société prend conscience de la sexualité et de la vie affective des personnes handicapées et nous nous en réjouissons. Mais la vie sexuelle et affective des personnes handicapées doit se vivre dans la dignité. Les personnes handicapées veulent exercer leur liberté de choix de partenaire. Elles désirent développer leurs propres relations amoureuses dans un environnement les favorisant et respectueux de leur dignité.

Certaines associations de personnes handicapées réclament le recours à l’ « assistance sexuelle » en argumentant de la difficulté pour certaines personnes handicapées, de pouvoir satisfaire leurs « besoins sexuels ».

Leur raisonnement repose sur l’affirmation que la sexualité est un « droit humain fondamental ». Or la sexualité ne relève pas du domaine du « droit ». La sexualité relève de la vie intime et ne peut être soumise à un contrat. Parler de droit fait référence non plus au désir mais à une obligation, qui implique un «devoir sexuel» pour celles et ceux qui seront chargés de l’assurer. Sur ce sujet le rapport Bousquet-Geoffroy nous informe : « Sur un plan juridique, il ne saurait être reconnu de droit à une vie sexuelle. En effet, pour qu’il soit effectif, le titulaire d’un droit doit pouvoir le faire valoir par le biais d’une procédure auprès d’une personne qui est débiteur de ce droit. Ainsi, la reconnaissance d’un droit à une vie sexuelle impliquerait la création d’une procédure pour faire respecter ce droit et la désignation d’un débiteur de ce droit, qui serait certainement l’État ».

Cette demande, qui est essentiellement masculine, s’inscrit dans une conception de la sexualité où les corps des femmes sont mis à disposition pour répondre à de soi-disant « besoins sexuels masculins irrépressibles ». Que ce soit un aidant sexuel masculin ou féminin, le problème de la marchandisation du corps demeure. L’inclusion de « services sexuels » dans le champ du marché engendrera inévitablement l’exploitation de la précarité et de la pauvreté. Elle pose la question fondamentale de la prostitution comme réponse à de soi-disant « besoins » ou « droits ».

Pourquoi le président en personne ? En quoi la liberté sexuelle volontaire, autonome et respectueuse de notre prochain, regarde-t-elle François Hollande, alors même que Madame Piot affirme que « la sexualité ne relève pas du domaine du "droit" » ? Si cela ne relève pas du domaine du droit, il n’est pas nécessaire de légiférer et donc de « pleurer » chez le président de la République, me semble-t-il. Sauf si, après le vote massif en faveur du « mariage pour tous », on craint que le vent tourne… Maudy Piot sera-t-elle la Frigide Barjot de l’accompagnement sexuel ? Voilà une question essentielle dont nous aurons la réponse dans les prochains temps.

En attendant, même chapelet de mensonges, de contrevérités, de mauvaise foi, j’en passe et des meilleurs.

La demande serait « essentiellement masculine » et s’inscrirait « dans une conception de la sexualité ou les corps des femmes sont mis à disposition pour répondre à de soi-disant "besoins sexuels masculins irrépressibles"». C’est une tarte à la crème qui sent franchement le rance et est indélicate voire insultante pour les femmes « handicapées » et les autres. Une telle affirmation sous-entend que les hommes sont des cochons et les femmes des victimes, qu’elles n’ont pas de libre arbitre et/ou de libido, c’est un peu faible comme argument de défense, ou d’attaque. Je connais des femmes qui ont, qui vont ou qui aimeraient bénéficier de l’accompagnement sexuel ; et si elles sont encore minoritaires, il faut peut-être chercher la réponse ailleurs que dans le sexisme d’un certain féminisme.

Mais Madame Piot, comme tous les opposants à l’accompagnement sexuel, ne peut pas et ne veut pas le savoir, cela froisserait ses principes dogmatiques. Contrairement à moi, elle n’a d’ailleurs probablement jamais été sur le terrain, à la rencontre de ces personnes en souffrance, pas plus que ses congénères, pour vérifier ses affirmations péremptoires et, quand bien même elle irait sur le terrain, il y a fort à parier que les bouches resteraient fermées ou la railleraient, au mieux, car toute évangélisation est insupportable lorsqu’on a le sentiment que son humanité et sa sexualité vous sont déniés, pour s’entendre dire que c’est la vie, la fatalité, la faute à pas de chance ou, plus pernicieux encore : vous avez droit à l’amour comme tout le monde, une vérité qui ne mange pas de pain et permet d’occulter la réalité.

Soyons clair, Madame Piot comme quiconque a le droit d’être contre l’accompagnement sexuel (et la  prostitution indépendante et volontaire, les deux étant liés). De même, des personnes en situation de handicap, souvent dans l’incapacité de se donner du plaisir, sont contre l’accompagnement sexuel et disent ouvertement leur refus de cette pratique, ce qui est également leur droit le plus légitime. Mais cela ne suffit pas à Madame Piot : elle veut interdire, elle veut que ces pratiques, indignes à ses yeux, soient interdites (de préférence par le président de la République, bien sûr), ce qui est aussi démagogique qu’antidémocratique. Pourtant Madame Piot peut se masturber et n’a jamais connu la souffrance des femmes et des hommes « handicapés » en manque de sensualité et de sexualité. Moi si. Et même si c’était il y a une quarantaine d’années, je n’oublierai jamais cette blessure inique, les humiliations et la honte qu’elle m’a values alors. Ce fut suffisamment cuisant et meurtrissant pour avoir envie que les attentes/besoins des personnes « handicapées » en la matière soient entendus désormais et qu’on y palie. Comme le législateur vient enfin de faire tomber l’interdiction homophobe et rétrograde de se marier pour des personnes du même sexe.

Mais continuons à décortiquer cette lettre…

« La vie sexuelle et affective des personnes handicapées doit se vivre dans la dignité ». Ce qui signifie que passer par un ou une assistant(e) sexuel(le) n’est pas digne ? En quoi ? L’argent ! Évidemment. Cela va de soi sous nos latitudes. Du reste, du côté du Mouvement de Nid, j’ai à plusieurs reprises entendues dire que, « au Nid, nous ne sommes pas contre l’accompagnement sexuel, à condition que ce soit bénévole »… C.Q.F.D. Décrypter, cela signifie qu’une femme (car dans l’esprit des opposants, c’est forcément une femme) qui pratique l’accompagnement sexuel bénévolement, c’est une sainte et si elle se fait rémunérer, c’est une pute ! Rien à rajouter. Le même genre d’arguments incohérents et méprisants qu’on nous a servis pendant les manifestations contre le « mariage pour tous ». On se demande donc de quoi tous ces gens, dont Madame Piot est une des porte-paroles les plus ferventes, peut bien se réjouir ?

Dans le même paragraphe, elle affirme, très justement mais sans se rendre compte de la portée de ce qu’elle écrit, que « les personnes handicapées veulent exercer leur liberté de choix de partenaire ». En quoi, elle a tout à fait raison. Sauf que, dans son esprit, être libre de choisir son partenaire n’implique pas de faire le choix d’un partenaire rémunéré… Ce qui montre le sens de la liberté de choix dont elle sait faire preuve…

Et elle continue : « elles [les personnes handicapées] désirent développer leurs propres relations amoureuses dans un environnement les favorisant et respectueux de leur dignité. » Encore une fois, tout à fait d’accord (comme quoi ça m’arrive). Mais des environnements propices à développer de telles relations, elle en connaît beaucoup ? Moi non. Et pourtant je parcours la France en tous sens. Je rencontre et je discute avec beaucoup de professionnels de l’aide à la personne. Le milieu institutionnel, pour l’essentiel, n’est pas favorable et respectueux de la dignité que brandit Madame Piot comme une bible. Par manque de moyens, de culture de l’autonomie, de volonté et par facilité, indifférence ou mépris, la vie affective et sexuelle des résidents passe encore trop souvent à la trappe. Pire, dans certains établissements, si un couple se forme entre deux résidents, on continue à les séparer en les mettant dans des institutions suffisamment éloignées pour les dissuader ! Et ne parlons même pas d’éventuels couples de personnes « handicapées » homosexuelles, c’est carrément inadmissible. Évidemment, il y a quelques exceptions notables. Mais aucune exception ne fait la règle. Et ne cache l’ampleur des dégâts : résidents désincarnés, déshumanisés, frustrés, refoulés, stigmatisés, désexués, etc. Comment voulez-vous rencontrer l’amour dans un tel milieu ? Peu de chance. Et en dehors ce n’est pas forcément plus simple, surtout si on habite chez ses parents. Dans ces conditions, la belle envolée de Madame Piot tombe à plat. Et revient la question qui dérange : en attendant de croiser cette fameuse (éventuelle) relation amoureuse que fait-on ? Que font toutes ces personnes « handicapées » en souffrance voire en détresse car d’aucuns leur refusent l’accès à l’accompagnement sexuel sous prétexte que cela chagrine leur morale et leur dogme ? Elles prient en espérant un miracle ?

En tous les cas, si la sexualité ne relève pas du domaine du droit, c’est une liberté fondamentale dont Madame Piot et ses pairs voudraient les priver le cœur sur la main. Uniquement car tout ce petit monde ne supporte pas l’idée qu’on puisse soumettre la sexualité « à un contrat ».

Selon elle, « parler de droit [ferait] référence non plus au désir mais à une obligation qui [impliquerait] un "devoir sexuel" pour celles et ceux qui seront chargés de l’assurer. » Rien que ça ! Où voit-elle une obligation ? Qui oblige qui dans cette affaire ? Et de quel devoir sexuel parle-t-elle ? Quand, pour écrire Je veux faire l’amour, j’ai rencontré des escorts-girls et des assistantes sexuelles, c’est du désir que j’ai éprouvé pour elles et elles à mon encontre, avec certitude pour la moitié d’entre elles (sinon comment expliquer les relations sexuelles non tarifées que nous aurons ensuite, juste pour le plaisir ?). Partant, l’extrait du rapport Bousquet-Geoffroy paraît complètement surréaliste dans ce contexte. D’autant qu’il n’a jamais été question pour « certaines associations de personnes handicapées » (lesquelles ? Pourquoi ne pas les nommer ? CH(S)OSE et le CHS [Collectif Handicaps et Sexualités], je suppose ?), de revendiquer un « droit à » mais de revendiquer un « droit de » faire l’amour comme tout un chacun. C’est une nuance de taille que Madame Piot oublie évidemment de préciser. Normal, sa démonstration ferait flop. Les personnes en situation de handicap ne veulent pas être plus mais autant que tout citoyen. C’est loin d’être le cas.

Quant à moi, ce n’est pas en faveur d’un « droit de » que je me suis engagé mais pour le respect de la liberté de chacun, dans tous les domaines, et, entre autres, celle de faire de son corps ce que l’on veut et d’expérimenter la relation sexuelle « au moins une fois » dans une existence. À partir du moment où il y a un consentement mutuel, qu’il y ait ou non de l’argent en jeu (« la marchandisation » si chère aux opposants de l’accompagnement sexuel et d’une certaine prostitution), cela relève de la liberté individuelle. Tant qu’une relation se bâtit dans le respect mutuel de chacun, une démocratie républicaine n’a pas à moraliser ses citoyens, leurs conduites, leurs opinions et leurs choix existentiels, elle doit les accompagner et les protéger dans leur quête de liberté, aussi dérangeante puisse-t-elle être à certains.

Il est grand temps de dépoussiérer, entre autres, notre culture catholique dominante dans ce pays. Non, le sexe n’est pas sale. Non, l’argent n’est pas sale. Oui, dans certaines circonstances, l’argent et le sexe peuvent faire bon ménage, se justifier et/ou être tolérés voire reconnus. Comme on reconnaît maintenant le droit à des personnes du même sexe de se marier, comme tout un chacun. Car l’homosexualité se normalise ?

Les politiques auront-ils le courage d’aller aussi dans ce sens ? Va-t-on reconnaître l’accompagnement sexuel officiellement plutôt que de continuer à le laisser exister officieusement ? Car tout le monde sait que l’accompagnement sexuel se pratique déjà en France, mais seulement dans certaines régions. Donc de façon exclusive. Ce qui est inacceptable, indéfendable.

Quoi qu’il en soit, si le film The Sessions peut ouvrir les esprits, faire bouger les mentalités et les regards en France, comme l’a fait Intouchables, j’en serai le premier heureux. Même si je regrette que l’acteur soit valide, comme dans Intouchables, alors que le film aurait été plus crédible et plus fort avec un acteur en situation de handicap, qui plus est un handicap proche de celui du héros du film. L’identification et la projection ne sont pas les mêmes. Tout en n’empêchant pas une réelle sensibilisation. Dommage. Mais ça aussi ça viendra tôt ou tard. Tôt ou tard, les personnes « handicapées » seront des humains à part entières, à tous points de vue.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.