Lettre ouverte à MM. Ruffin et Bonnell

La très relative conception de François Ruffin en matière de libre-choix, de libre-arbitre et de l'égalité des droits et des chances des personnes en situation de grande dépendance...

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Je viens de lire votre rapport d’information sur « les métiers du lien », rendu le 24 juin. Il est à la fois très pertinent (si certaines préconisations sont suivies d’effets concrets) et profondément révoltant. J’avoue qu’en découvrant des passages de votre travail, j’ai eu envie de pleurer de lassitude, de dépit, de colère et de consternation.

 

J’adhère à votre analyse de la situation dans le médico-social à propos des conditions de travail et de l’exploitation de centaines de milliers de femmes, puisqu’elles sont majoritaires dans ces professions (malheureusement, car les hommes font très bien ces métiers « féminins »).

En revanche, je ne peux pas adhérer à des propositions totalement déconnectées de la réalité, du moins dans le cadre de l’accompagnement à domicile, métiers du médico-social (auxiliaire de vie, AMP), dont je bénéficie, que j’expérimente, étudie et enseigne depuis des années.

 

De plus, je découvre avec consternation qu’après avoir été un handicapé, puis une personne handicapée, avant de me découvrir personne en situation de handicap, désormais je suis une personne fragile, appartenant à un public fragile !

C’est quoi cette marotte linguistique estimant, au gré de l’air du temps, « mieux » définir une population pas moins marginalisée et stigmatisée pour autant ? Vous pensez vraiment faire évoluer les mentalités et les regards ainsi ? Depuis une quarantaine d’années, la désignation change à la vitesse de l’image que l’on se fait de nous, mais la connotation implicite est toujours aussi réductrice et misérabiliste. De quoi faire pleurer dans les chaumières et de nourrir le maternage et l’infantilisation, c’est-à-dire l’exécrable assistanat, si néfaste pour tout le monde. À aucun moment, vous ne mettez en avant nos capacités spécifiques. Logique, c’est si apitoyant quelqu’un de fragile que cela permet d’étayer et de renforcer certaines des mesures que vous préconisez sans aucune concertation avec les intéressés.

Quand serons-nous des personnes autrement capables dans cette société outrageusement normée et normative, dès lors que l’apparence n’est pas conforme au diktat socioculturel en vigueur ? C’est quoi ce melting-pot médico-social, ce raccourci facile et tellement commode qui consiste à mettre tout le monde dans le même sac ? En quoi, suis-je censé être fragile d’après vous, que connaissez-vous de moi, des handicapés en général ? Ça vous pose un problème que nous soyons des personnes à part entière, quelle que soit notre pathologie et sa gravité ?

 

Ceci étant précisé, comment ne pas être d’accord avec les revalorisations et augmentations des salaires de misère octroyés aux auxiliaires de vie – et aux professionnels du médico-social en général –, ou avec l’amélioration de leurs conditions de travail, que vous proposez ? Pour ma part, ça fait des lustres pour que je dénonce et demande la mise en œuvre de telles mesures – dans ce rapport, commandé par Philippe Bas, Proposition pour un accompagnement plus humanisé et humanisant et une formation plus adaptée (juin 2006), avant d’être édité chez Dunod en 2007, enrichi par des témoignages d’accompagnant.e.s et de personnes autrement capables.

Si vous obtenez gain de cause dans le contexte politique actuel, bravo ! 

 

Cependant, faire une analyse avec une vision parcellaire, c’est se contenter d’étudier une partie d’un tout indissociable, oubliant ainsi qu’il n’y a pas d’aidants sans aidés. Les uns ont besoin des autres pour vivre. Un accompagnement médico-social est une expérience où, pour réussir, les deux parties doivent être sujet de la relation et non objet. Quel est l’intérêt d’améliorer les conditions de travail des unes si c’est au détriment des autres ?

C’est pourtant, ce que vous préconisez de faire dans votre proposition n° 3.

Sur quoi vous basez-vous pour affirmer catégoriquement et définitivement qu’il faut :

Supprimer la possibilité pour des personnes physiques de bénéficier de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou de la prestation de compensation du handicap (PCH) si elles emploient directement ou à travers le mode mandataire une aide à domicile pour l’assistance aux actes de la vie quotidienne.
Faisant revenir des personnes autrement capables 20 ans en arrière, autant dire au Moyen Âge. Alors que nous nous sommes battus (j’ai fait deux grèves de la faim) pour acquérir, dès 2002, ce qui deviendra, dans la loi du 11 février 2005 dite en faveur de l’égalité des droits, des chances et de la citoyenneté des personnes handicapées, nous accordant ainsi sans ambages notre autonomie. C’est quoi l’égalité des droits et des chances, le respect du libre choix et du libre arbitre pour vous ? C’est quoi une concertation pour vous ? Et le dialogue ? Et l’objectivité ?

Je le répète que connaissez-vous de moi, de mes capacités de vieux (puisque j’ai l’honneur d’avoir 65 ans) ? Avez-vous interrogé mes accompagnants ? Êtes-vous venus chez moi pour me voir vivre ? Avez-vous demandé leur avis à mes ami.e.s qui se sont battu.e.s à mes côtés afin de faire reconnaître nos droits de haute lutte ? Au vu des personnes auditionnées, bien sûr que non.

Afin d’améliorer, avec raison, les conditions de travail d’une catégorie socioprofessionnelle, vous êtes prêts à sacrifier la liberté d’une autre catégorie de personnes ? Quel sens de la démocratie républicaine, Messieurs !

 

Personnellement, si cette mesure était adoptée, je me laisserais mourir. Je refuse de passer en prestataire. Je n’ai pas milité, travaillé dans un ministère, des conseils généraux, fait des dizaines de conférences, de livres, pour être assujetti aujourd’hui à un service prestataire.

 

Cela va sans dire que la proposition n° 4 (Prévoir que seules les sociétés à mission et les entreprises de l’économie sociale et solidaire agréées ESUS peuvent intervenir auprès des publics fragiles, aux côtés des associations et des collectivités.) n’est pas davantage recevable à mes yeux.

Et vous aurez également compris que ça m’insupporte les gens qui s’arrogent le droit de penser à ma place. Ce n’est pas ma conception du respect de la liberté d’autrui. J’avance dans la vie, je ne recule jamais.

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