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Le Club de Mediapart lun. 25 juil. 2016 25/7/2016 Dernière édition

Les dupes du bonheur

Défendre la cause d'une certaine prostitution (volontaire et libre, je précise pour les suspicieux(ses)), aux yeux de certains, c'est passer pour un malade, un fou, un réactionnaire, j'en passe et des meilleurs.

Défendre la cause d'une certaine prostitution (volontaire et libre, je précise pour les suspicieux(ses)), aux yeux de certains, c'est passer pour un malade, un fou, un réactionnaire, j'en passe et des meilleurs. Et sur ce catalogue de qualificatifs agressifs plane une forte suspicion de méconnaissance, d'ignorance, voire de quelque compromission inavouable en la matière. Forcément, vous ne savez pas de quoi il en retourne, vous êtes stupide ou du côté des exploiteurs. Ou dupe. Mais dupe de quoi ?

Que tout est loin d'être simple et rose, même dans l'escorting ?

Que l'essentiel de la prostitution est mafieuse donc absolument et obligatoirement condamnable ?

Que la prostitution qui se passe dans les rues et les appartements miteux de certains quartiers est innommable ?

Qu'un grand nombre d'escorts-girls (je n'ai pas pu le vérifier chez les escorts-boys) trichent sur leur apparence pour se vendre (entre la photo ou les photos mises en ligne et la réalité, il y a parfois un monde) ?

Que nombre d'escorts-girls font ça sans aucun sens du plaisir et parfois incapables d'en donner avec plaisir ? Pourquoi le font-elles me suis-je demandé ?

Combien de femmes et d'hommes se dirigent vers la prostitution uniquement car elles/ils sont dans la dèche, parfois avec des dettes jusqu'au cou (comme cette infirmière de profession), parce que c'est de l'argent « facile » à gagner en comparaison du travail à la chaîne ou en supermarché, par exemple ?

La pauvreté ne conduit pas obligatoirement à la prostitution mais elle peut y contribuer. Comme on ne se prostitue pas nécessairement parce qu'on aime faire l'amour, qu'on a une libido puissante, qu'on aime jouir et changer de partenaire régulièrement, ai-je appris durant l'expérience m'ayant conduit à l'écriture de Je veux faire l'amour.

Certaines femmes m'ont donné le sentiment de travailler à contrecœur ; fréquemment, celles-ci partaient avant l'heure (c'étaient généralement ces dernières qui trichaient aussi sur leur apparence photogénique). Ça n'en reste pas moins un choix de leur part, personne ne les forçait, en tout cas pas celles que j'ai rencontrées ; pour la plupart, c'était un travail occasionnel, en complément d'une profession « honnête ».

On me rétorquera que mon expérience est bien mince en la matière. Peut-être. Quoique. Ma compagne étant escort-girl et assistante sexuelle, je vis quotidiennement son travail de l'intérieur. Chaque jour, elle me confirme qu'être travailleuse du sexe relève d'un travail social, quand elles n'ont pas à faire à des tarés plus ou moins dangereux. Chose méconnue et largement mésestimée, quand ce n'est pas carrément étouffé par les opposants. Comme je découvre un machisme affligeant et désolant, ainsi qu'une dépravation beaucoup plus importante que je ne l'aurais imaginée.

Par parenthèse, à entendre pas mal de personnes (voire la majorité peut-être), on ne peut pas être amoureux d'une prostituée, ce n'est pas normal, il y a forcément anguille sous roche. Soit, c'est parce que j'aime savoir ma compagne jouir avec d'autres mecs (le pervers). Soit, du fait de mon handicap, c'est faute de mieux (le pitoyable). Soit, je profite de ses charmes (le salaud). En tous les cas, il y a quelque chose de tordu ou de pas catholique là derrière, dans cet « amour » douteux. Que ce soit simplement de l'amour semblait impensable. Idem pour elle. Trop jeune et trop belle pour s'enticher d'un vieil handicapé (vieux à la rigueur, ce n'est pas exceptionnel, mais en plus handicapé, très, très handicapé ; ou elle a un grain… ou elle a un grain). Je n'adhère pas à son choix mais je le respecte et je l'accepte par amour. Si je ne l'acceptais pas, si j'essayais de la convertir, ce ne serait plus de l'amour ; car aimer c'est accepter l'autre comme il est, non comme on aimerait qu'il soit. Je ne suis pas plus pour l'idée de se prostituer que d'avorter, par exemple, mais je respecte la liberté de chacun(e), le libre choix, tant que cela se fait dans le respect de son prochain ; or, dans la prostitution, si c'est fait volontairement, où est le non-respect ?

Cela étant, je suis pleinement conscient d'une certaine réalité prostitutionnelle, de l'ambiguïté dont ce milieu n'est pas exempt, et d'une conscience professionnelle parfois très chétive. Pourquoi serait-il davantage exempt d'une certaine ambiguïté que d'autres milieux professionnels ? Mais, autant je ne sais de la prostitution mafieuse que ce que j'en ai lu, autant en matière d'escorting et d'accompagnement sexuel, ma petite expérience me conforte dans le fait que ces hommes et ces femmes exercent effectivement librement leur profession, du moins toutes celles que j'ai rencontrées, quels qu'en soient les motifs. Donc, il n'y a aucune raison valable de remettre en cause et en question leur choix ; au contraire, il faut les protéger au mieux afin que ces professionnels puissent exercer avec un maximum de sécurité et en bénéficiant d'une couverture sociale, au même titre que tout travailleur. D'autant que, dans le cas de problèmes essentiellement d'ordre financier, ce ne sont ni l'État ni les collectivités locales qui leur viendront en aide, faute de moyens (avérés ou non) ou de volonté affichée.

Comme je suis conscient de la perversion et des projections, parfois hallucinantes ou désespérantes pour un néophyte, auxquelles sont confrontés ces hommes et ces femmes pratiquement chaque jour, autant de la part des clients « valides » que « handicapés ». C'est à une cour des miracles très frustrée et/ou libidineuse qu'ils/elles ont affaire, à un manque affectif profond ou à des « infidélités » chroniques (fréquemment par manque de courage ou par matérialisme, j'ai l'impression).

Pour les meilleur(e)s d'entre eux/elles, je suis conscient que ce travail nécessite des qualités humaines et des compétences « psychologiques » indubitables. Il en faut pour apporter un peu de mieux-être et du réconfort aux « rebuts » de la société, aux marginalisés d'une société pour délit d'apparence. Comme il en faut pour se donner à certains fantasmes masculins sur pattes.

Mais ces êtres à l'empathie exceptionnellement grande ne sont pas majoritaires. Cependant, ils existent, n'en déplaise aux moralistes et autres croisés du sexe. Ils/elles sont même parfois heureux de pratiquer le travail du sexe.

Heureux ? Comment peut-on dire cela ! Pourtant, je le dis et je l'affirme : même minoritaire ces escorts des deux sexes sont heureux(ses) et le revendiquent.

Désolé pour les esprits chagrins et à la courte vue.

Je sais bien que les prostitué(e)s, toutes et tous les prostitué(e)s sans distinction, sont censé(e)s être de pitoyables créatures qui ne savent pas ce qu'elles font. Ni ce qu'elles disent. Car c'est impossible qu'elles soient heureuses, qu'elles puissent être heureuses, ces créatures. C'est inadmissible, totalement inenvisageable. Ce n'est même pas entendable pour certains mouvements et certaines associations très « charismatiques ». Pourtant c'est ainsi.

 

Le bonheur, on dirait que ça entre dans des cases prédéfinies, ça répond à des critères marginalisants et à une morale très particulière, très discriminante. Le bonheur, c'est pas pour tout le monde semblent penser certaines gens. Mais qu'en savent-elles ?

En effet, comment voulez-vous que quelqu'un qui se prostitue soit heureux ? C'est forcément une hérésie, un aveuglement, un égarement, une erreur d'appréciation, un refus de voir la réalité en face. C'est tout sauf possible. D'où la croisade sans distinction pour sortir ces pauvres brebis de l'enfer qu'elles vivent au quotidien dans leur corps et dans leur esprit, sans même s'en rendre compte car aveuglées par la souffrance.

Il faut donc ramener les Marie-Madeleine à la raison, dans le droit chemin, les pauvres. Leur parole est d'autant plus niée qu'elle est minoritaire. En plus, vous n'imaginez quand même pas qu'on va reconnaître une parole aussi hérétique, alors qu'elle risque de conduire à la légalisation d'une certaine prostitution. Il y a des bonheurs qui sont des fautes de goût ou de parcours…

Le plus croquignolesque, c'est qu'il en va de même pour les personnes dites handicapées, surtout lorsque le handicap est particulièrement stigmatisant. À les entendre, comment voulez-vous que quelqu'un qui est perclus de stigmates et privé de mouvement soit heureux ?

Ainsi, depuis plus de 50 ans, les gens qui ne me connaissent pas sont convaincus que je ne suis pas heureux, que je ne peux pas être heureux « dans cet état » ! C'est tout bonnement impossible. J'ai beau essayer, et mon entourage aussi, de faire comprendre que c'est une erreur de penser cela, en énumérant tout ce que je fais et tout ce que j'ai déjà vécu sur le plan professionnel, affectif et sexuel, rien n'y fait. Un scepticisme dubitatif persiste. Tel cet homme qui estimait qu'il fallait me piquer, car lui voudrait être piqué dans ma situation ! Le brave homme ne faisait qu'exprimer ouvertement ce que pensent d'innombrables personnes ignorantes de ma vie.

Qu'on se le dise, le bonheur est réservé à certaines gens ! Le bonheur, ce n'est pas pour tout le monde et surtout pas pour ceux qui sont irrémédiablement classés et mis au ban de la société.

Dommage. Car on passe à côté de la vie. De la vraie vie. De celle qui vient de l'intérieur de n'importe quel corps et de n'importe quel esprit en marche. De n'importe quel être qui assume ses choix et son existence, quelle qu'elle soit. De n'importe quel individu qui a trouvé du sens à sa vie ; qu'il soit travailleur du sexe ou qu'il ait un handicap. C'est ça l'ironie de la vie. C'est ce qui en fait le sel et le charme.

Mais c'est quoi le bonheur au juste ? Dans Wikipédia, on peut lire : « Le bonheur est un état durable de plénitude et de satisfaction, état agréable et équilibré de l'esprit et du corps, d'où la souffrance, le stress, l'inquiétude et le trouble sont absents » (ce qui nous correspond tout à fait) et, précision importante : dans « la tradition philosophique occidentale [pour] les optimistes, […] le bonheur comme "état de satisfaction totale" est possible (Spinoza, Montaigne, Diderot) […]. D'autres, comme Kant, opposent la recherche du bonheur et la réalisation de la loi morale (on ne peut pas chercher à être heureux en suivant la loi morale ; néanmoins, on ne peut pas parler d'une condamnation de la recherche du bonheur). […]. »

Tout est dit chez Kant : on ne peut pas chercher à être heureux en suivant la loi morale. Cette loi-là est une règle pour nous. En refusant tout diktat fataliste, tout enfermement, toute réduction moraliste.

Cela dit, je n'ai pas besoin qu'on reconnaisse mon bonheur pour être heureux. Heureusement. Il me suffit de le vivre. Il en est de même pour ma compagne « escort-girl et assistante sexuelle ». À en croire ces esprits affligés, apitoyés et dépités par notre bonheur illusoire, nous formons un couple ignorant qu'il est « normalement » malheureux. Quelle désolation ! Mais une désolation heureuse !

En fait, nous contrarions désagréablement les redresseurs de tort ; puisque c'est un tort de se dire heureux alors qu'on est en plein délit d'apparence et de déchéance. C'est un tort d'oser affirmer son bonheur de façon aussi ostentatoire et épanouie. Bien que le bonheur soit une question de sens : à partir du moment où l'on trouve du sens à son existence, il est à portée de main, de corps, de cœur et d'esprit, de chacun d'entre nous.

Il n'empêche, c'est ridicule de se dire que nous sommes heureux contre et non avec, du fait de tous ces tristes sires péremptoires. Que même le bonheur ne va pas de soi dans notre société percluse de dogmes sentencieux et de préjugés arthritiques. Après on s'étonne qu'un pays aille mal. Si les trois quarts de la population préfèrent voir le verre à demi vide, difficile d'engendrer une énergie positive.

C'est à se demander si le bonheur ne dérange pas la tranquillité d'esprit des gens de pouvoir ou en quête de pouvoir ? Parce que, contrairement à la tristesse et à l'angoisse, il est ingérable, donc dangereux.

Tout compte fait, le bonheur ne serait-il pas libertin et libertaire ? Car comment l'imaginer bridé et réservé à certains ? Impossible.

C'est du reste ce qui transparaît dans le portrait que Libé vient de me consacrer (http://next.liberation.fr/sexe/2013/01/04/marcel-nuss-touchable_871738). Un bel hommage et un grand honneur. Le fruit d'une vie d'engagements résolument tournés vers le respect de la liberté et le changement du regard sur l'autre, le semblable (trop) différent.

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Tous les commentaires

Quel est l'intérêt de cet article ? Nous dire que vous et votre compagne êtes heureux ensemble ?  J'en suis ravie pour vous. Continuez. Mais que je sache, cela n'apporte rien au débat sur le droits à recourir à des aidants sexuels quand on est handicapés, et donc, à pouvoir exercer ce métier que par ailleurs on appelle la prostitution. Votre compagne n'est pas en situation professionnelle avec vous, ni vous en situation de client.

Maintenant, je ne crois pas que l'on puisse réduire la question de la prostitution au choix de la personne qui l'exerce. C'est comme les questions de gestation pour autrui ou de don d'organe, il faut regarder tout ce qui se passe autour, tous les impacts que cela peut avoir pour la personne qui fait le choix (quand elle le fait) et pour le reste de la société. Il faut tenir compte également de tous les effets d'aubaine, de marché et d'exploitation que cela produit.