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Billet de blog 6 juil. 2022

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Mise en danger étatique

Le secteur hospitalier est à l’agonie. Le secteur médico-social ne se porte guère mieux. Des vies humaines sont en danger à cause d’une politique de santé publique néolibérale dévastatrice et sans état d’âme, menée par la Macronie…

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Cote d’alerte

Florence est en situation de handicap, elle est mariée et vient d’accoucher. En permanence sous respiration assistée, elle requiert un accompagnement médico-social continuel et, maintenant qu’elle est maman, elle a en plus besoin d’une aide à la parentalité. De facto, elle est doublement dépendante. De ce fait, avoir à ses côtés des auxiliaires de vie fiables est vital, afin d’assister ou de remplacer le mari lorsqu’il s’absente. Or, récemment, tandis qu’il était sorti et qu’elle et le bébé faisaient la sieste, l’auxiliaire de vie, fraîchement embauchée, s’est subrepticement éclipsée, laissant une « lettre » de démission manuscrite sur la table du salon. Abandon de poste et mise en danger d’autrui ! S’il était survenu un accident grave pendant l’absence du mari – panne de respirateur pour la maman ou fausse-route alimentaire pour le bébé, par exemple –, c’était la tragédie garantie.

Annie est dans le même cas de figure, si ce ne que, ce jour-là, alors que l’auxiliaire de vie vient de lui déposer le bébé dans les bras, celle-ci part subitement, sans se soucier des risques immenses que son irresponsabilité fait encourir aux deux personnes qu’elle abandonne sans état d’âme. Le père est rentré à temps pour reprendre l’enfant car la mère était à bout de force.

Alexandre a la cinquantaine, il est marié et, lui aussi, est en situation de grande dépendance et sous assistance respiratoire en permanence. Comme les deux femmes précédentes, son état exige un accompagnement constant. Mais cela fait des mois et des mois que c’est une galère pour avoir une équipe au complet, stable et fiable. Autour de lui, c’est un turnover incessant avec ce que cela suppose de tensions, d’insécurité et d’inconfort, donc de stress, d’angoisse et d’épuisement nerveux pour lui et sa femme. Ils ne vivent plus que dans une précarité aléatoire. C’est si oppressant qu’avec le soutien de sa femme, il est en train de finaliser des démarches pour bénéficier d’un suicide assisté ! Combien vont en arriver à cette extrémité en désespoir de cause ?

Cela fait vingt ans que je suis accompagné 24h/24. Normalement, l’équipe au complet tourne avec quatre temps pleins et demis, se relayant à mes côtés toutes les 48 heures. Les dix premières années, cela fonctionna parfaitement, les recrues étant généralement solidaires, compétentes, motivées et consciencieuses. Elles faisaient ce travail par plaisir, d’autant que je proposais, en ce temps-là, une conception innovante de l’accompagnement médico-social et des conditions de travail à domicile. Et puis, ça s’est dégradé progressivement. Je ne sais pas si, ces dix dernières années, j’ai réussi à avoir une équipe au complet plus de trois ou quatre mois ? Le plus souvent, l’équipe n’est composée que de personnes plus ou moins instables, boiteuses, dilettantes, négligentes, inconscientes, insouciantes et/ou profiteuses. Désormais, pour la première fois, l’équipe se résume à une personne pour m’accompagner jour et nuit : épouse, fort heureusement est assistée par un homme providentiel d’une disponibilité et d’une générosité rares, habitant à 50 m de chez nous ! Sans lui, il ne resterait que l’hospitalisation ou la mort, comme Alexandre. Un conjoint, a fortiori une conjointe, ne peut raisonnablement pas assumer indéfiniment seul le poids et les contingences d’un handicap « lourd ».

Conscient des importants risques que fait peser cette situation instable sur le fragile équilibre de mon accompagnement, comment ne pas stresser, ne pas m’inquiéter pour la santé de mon épouse et de son collègue ? Comment ne pas comprendre Alexandre ?

Tous les jours, aux quatre coins de l’Hexagone, des êtres sont en souffrance, voire en danger de mort, subissant continuellement des humiliations, des maltraitances ordinaires, une précarité aléatoire et une déshumanisation sournoise, dans une indifférence hypocrite, par incurie, négligence, cynisme, prévarication et politique sociale au rabais. Au demeurant, rien de nouveau dans ce constat, si ce n’est que la situation empire depuis le premier confinement. Pour quelles raisons ? Le constat est similaire dans les hôpitaux.

C’est la croix et la bannière pour recruter des gens compétents prêts à s’engager dans l’aide à domicile en emploi direct. On pourrait penser que les services prestataires sont plus sécurisants, c’est faux. Comme je n’ai de cesse de le dénoncer depuis des années, tous les jours, des personnes en situation de handicap ou âgées restent assises dans leur pisse, voire leur merde, durant des heures car il n’y a pas suffisamment d’auxiliaire de vie. Chaque jour, des personnes en situation de dépendance ne voient pas l’auxiliaire de vie venir à l’heure convenue, sans prévenir. Ainsi, en désespoir de cause, Luc a dû faire appel à une étudiante compréhensive pour l’aider à se coucher.

L’État est au courant de cette situation tragique, maltraitante et funeste, mettant en danger des vies humaines. Il est au courant de l’agonie du système de santé puisqu’il en est le maître d’œuvre. C’est le déshonneur d’une Nation qui se targue d’être le pays des droits de l’Homme et du Citoyen. Pour autant, l’idéologie néolibérale reste aveuglément et sourdement hermétique à tout changement de cap de politique sociale et de santé publique, condamnant ainsi consciemment les plus fragiles et les plus pauvres.

Les gens de peu valent bien moins que le remboursement de la dette publique et l’engrossement des riches.

L’État tue par procuration

Comment expliquer cette crise inquiétante que connaît le milieu du médico-social et du médical, depuis la première épidémie de Covid-19, en 2020 ?

il suffit de parcourir, sur les réseaux sociaux, les pages dédiées aux handicaps afin de constater les difficultés croissantes de recrutement dans le cadre de l’accompagnement médico-social à domicile (ce n’est guère plus reluisant dans les établissements). Et, corollairement, les risques insensés auxquels sont exposées au quotidien les personnes en situation de dépendance. C’est une vraie endémie que décrivent les litanies angoissées, désespérées et révoltées de ces personnes ou de leurs proches.

Mais cela n’émeut visiblement pas le gouvernement. Plus exactement, les gouvernements successifs depuis l’avènement de Nicolas Sarkozy et de ses épigones, François Hollande et Emmanuel Macron, lesquels ont consciencieusement détruit le système de santé, pourtant un des fleurons de la France. Leur lubricité idéologique aura fait beaucoup plus de mal que de bien au secteur médico-social, social et médical.

Pourquoi, depuis dix-huit mois, mon équipe est balbutiante, oscillant entre deux, au mieux trois, accompagnants et un indéfectible assistant polyvalent sans lequel il me serait impossible de rester à domicile, ou alors dans des conditions de vie indescriptibles, que je ne veux même pas imaginer, et au détriment de mon épouse ?

Combien de fois, en dix-huit mois, ai-je réprimé des a priori négatifs, accordant leur chance à des personnes potentiellement inaptes pour le travail qu’elles devaient assumer ? Des a priori vite confirmés concluent par une rupture de contrat en période d’essai.

Je n’ai jamais cherché à embaucher un « idéal » mais, depuis quelques mois, je suis amené à recruter du moins-disant socio-professionnel pour préserver un minimum d’autonomie et de sécurité, faute de candidature crédible. Les contingences conjoncturelles sont telles qu’elles me contraignent à réduire considérablement la voilure de mes prétentions autonomistes.

Survivre ou mourir, il faut choisir, tel est le mot d’ordre qui prévaut par gros temps.

Comment en est-on arrivé là ?

La formation superficielle, dispensée aux auxiliaires de vie, est une des raisons du délitement de l’accompagnement médico-social à domicile. Les postulants sont trop sommairement sélectionnés et formés, considérant sans doute que leur bagage est assez suffisant pour « s’occuper d’handicapés et de vieux ». D’expérience, comme formateur et employeur, je sais l’indigence de la formation pour être auxiliaire de vie et les conséquences sur le terrain. Bien sûr, il y a des professionnels humainement admirables, des personnes dévouées broyées par le système. Néanmoins, majoritairement, elles n’ont pas les ressources requises afin d’exercer une profession qui exige un sens des responsabilités et de l’empathie. Personnellement, les auxiliaires de vie qu’il m’est arrivé de recruter montraient rapidement leurs limites en matière de soins, même les tâches d’entretien de l’espace de vie étaient effectuées avec désinvolture. Au reste, ces personnes renonçaient vite car « c’est trop dur pour moi » ou « on m’a pas appris ça ».

Comment espérer mieux quand, de facto, ce métier est dévalorisé par la volonté des politiques et un actionnariat prédateur qui imposent des salaires de misère et des conditions de travail inhumaines ? Comment voulez-vous que les auxiliaires de vie se sentent valorisées si elles n’ont aucune valeur aux yeux de leurs exploiteurs ? Comment s’attendre à ce qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes alors qu’elles sont exploitables à souhait ? On ne fait donc pas la fine bouche sur la qualité du travail fourni. Tant pis pour les « assistés », la maltraitance est un dommage collatéral.

Et la situation est comparable dans les hôpitaux où les conditions de travail, la fermeture de lits, le manque de moyens et de personnel ont des répercussions dramatiques, voire funestes, sur les patients. L’État sait que sa politique de santé publique est néfaste et potentiellement criminelle, mais peu lui chaut, il tue par procuration, sans état d’âme et sans craindre de devoir des comptes à rendre à la justice et au Peuple. Il tue avec cynisme, hypocrisie et mépris de la vie et de la solidarité.

Pour les sceptiques

Sur les réseaux sociaux et dans l’entourage proche, les sceptiques s’en donnent à cœur joie face aux incessantes offres d’emploi publiées à tour de bras à cause de la pénurie de candidats fiables. D’après eux, c’est forcément l’employeur le problème, pas l’employé. Les employeurs sont présumés trop exigeants ou pas assez tolérants.

Voici donc le portrait de quelques candidats édifiants que j’ai rencontrés ces derniers mois pour ouvrir les yeux des donneurs de leçons et autres incrédules :

  • Juliette est une auxiliaire de vie « je-sais-tout », elle n’écoute absolument pas pendant la formation. Donc elle n’enregistre pas les instructions et les manipulations qu’on essaye de lui inculquer, donc elle me fait mal et me malmène à tout bout de champ. Exemple : alors que mon épouse tente de lui expliquer le maniement du fauteuil roulant électrique, Juliette lui dit, le regard rivé sur un paquet de linges sales dans son angle de vue : « Je pourrais vous faire une machine et l’étendre » ! Plus grave : elle me tord le pied par manque d’attention. En plus, elle affirmait pouvoir faire mes transferts (ce que laissait espérer sa carrure) mais il n’en fut rien. Elle est restée deux jours et j’ai mis des semaines à guérir de mon entorse.
  • Gaston est également auxiliaire de vie mais d’un autre genre. Il s’avère d’emblée qu’il a une hygiène de vie qui laisse à désirer – il ingurgite des litres de soda, mange une fois par jour et dort mal –, donc une santé fragile. Par ailleurs, son indolence, son manque de concentration et d’investissement dans le travail, ne sont pas du tout rassurants. Le premier mois d’essai, il a séché la moitié des jours de travail pour des problèmes de santé divers. Il était peut-être un peu hypocondriaque sur les bords ? Il n’est pas revenu en deuxième mois, il a jeté l’éponge.
  • Victor n’est pas du milieu médico-social. Nous rencontrons un homme au premier abord équilibré, tendance thérapeute spiritualiste, plein de bons sentiments et de bonnes intentions. Rapidement, il se révèle être un stressé du bulbe, incapable de maîtriser ses nerfs, donc ses gestes. Donc il me fait régulièrement mal. Il n’est ni rassuré ni rassurant. Toutefois, en étant navré par avance, il me fait la sollicitation incongrue d’accepter de souffrir et de patienter le temps de faire ses preuves. Parce qu’il est convaincu qu’il peut y arriver… sans montrer la moindre évolution au fil des jours. Mais mon masochisme a des limites et je n’ai plus l’énergie physique et nerveuse qu’il me demande de déployer. Pour autant, lui-même ne fait aucun effort pour se maîtriser, au motif que « c’est comme ça pour le moment ». Après deux mois d’essai épuisant, la rupture est consommée sur une impression d’échec et de gâchis en raison de son dilettantisme égocentrique. Comme d’autres avant lui.
  • Gérard montre l’image de ce qu’il est : un profiteur fataliste. Lui également a une hygiène de vie piteuse, voire douteuse, à l’instar de Gaston mais en pire : il fume comme un pompier, boit des litres de soda, dort trois à quatre heures par nuit et à une alimentation très déséquilibrée. De ce fait, comment s’étonner qu’il soit toute la journée à l’ouest ? Nous avions des doutes en le rencontrant, la formation se déroule plutôt bien, laissant espérer des capacités inattendues. Hélas, le doute s’avère fondé. Il a de fréquents oublis, une absence très inquiétante de concentration et de présence à moi, une conscience professionnelle relative – il passe des heures au téléphone avec sa femme et ses créanciers –, et un total désinvestissement. Le dernier mois d’essai, sous prétexte d’insolation – car c’est également un mauvais menteur à ses heures perdues –, il n’est pas venu travailler les quatre premiers jours et, à son retour, quand je lui ai annoncé que j’allais rompre son contrat à la fin du mois – afin de lui permettre d’avoir un salaire, le sachant financièrement dans la merde –, il est venu dans mon bureau, après réflexion, pour m’annoncer qu’il préférerait renoncer à son salaire et partir sur le champ. Car il est comme ça, c’est un sanguin impulsif et orgueilleux qui ne s’est pas le moins du monde soucié de savoir si cela arrangeait sa collègue (qui a dû annuler un rendez-vous). Quelques jours plus tard, il m’a contacté penaud, me suppliant de mettre la rupture à mon initiative pour lui permettre de toucher le chômage ; je l’ai fait par compassion pour ses enfants en bas âge qui n’ont pas à faire les frais de l’irresponsabilité et de l’inconséquence de leur père.

Ce ne sont que quelques exemples significatifs, parmi d’innombrables autres, accumulées en vingt ans, et plus particulièrement ces dix dernières années. Car la situation s’est dégradée au fur et à mesure que les politiques de santé publique et médico-sociales ont été démantelées.

En guise de conclusion

Aujourd’hui, de nombreuses personnes en situation de dépendance sont manifestement logées à la même enseigne, voire pire. C’est un miracle si on trouve des candidats fiables, équilibrés et stables pour travailler à domicile. La précarité attire malheureusement la précarité, conduisant à des situations nerveusement et moralement usantes.

Il est urgent d’agir car ces situations instables, pleines d’incertitudes et de précarité, entraînent une dégradation progressive de la santé et de l’équilibre psychique chez les victimes.

Aujourd’hui, dans le médico-social et le médical, il y a clairement non-assistance à personnes en danger. L’État français joue à la roulette russe avec les citoyens les plus fragiles, les plus vulnérables et les plus pauvres. Le pronostic vital est désormais engagé pour la survie de notre système de santé et l’avenir du médico-social.

Les néolibéraux et les capitalistes vont-ils continuer à nous mépriser ? Quand le Peuple va-t-il s’opposer frontalement à la destruction de son système de santé ? La France semble rongée par le fatalisme, la résignation et l’individualisme, des « vertus » peu propices à un sursaut d’orgueil et de reprise en main de son destin social.

Combien faudra-t-il dénombrer de drames, voire de morts, imputables au néolibéralisme de l’État, pour qu’il se décide à investir drastiquement dans la politique de santé publique ? Combien de morts sont supportables aux yeux du Peuple ?

À l’instar des personnes en situation de grande dépendance qui ont le bonheur d’être en couple, je ne suis pas le plus mal loti dans ce chaos social. Pour autant, je ne peux pas rester les bras croisés à attendre un miracle ou le déluge. Je ne crois ni à la fatalité ni aux miracles, notre vie nous appartient.

À nous d’être unis, solidaires, de faire bloc et de nous soulever contre cette destruction systémique et systématique de notre système de santé, dont nous sommes les premiers à pâtir.

P.-S. : tous les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes citées.

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