Peur(s) sur la ville (sans Belmondo)

 

Écrire un livre, c’est fou comme c’est prenant. Obnubilant même, je n’ai vécu que pour l’écriture pendant des semaines. Pour émerger dans le chaos…

Je suis de gauche. Enfin, je crois. À vrai dire, je ne sais plus trop. En théorie, je reste profondément ancré à gauche. En pratique, j’ai de plus en plus honte de la gauche française. Le Parti Socialiste m’insupporte. Ce n’est plus qu’un parti sans âme, sans courage, sans envergure, sans vision ni intelligence politiques, sans lumière, juste un parti d’opportunistes qui piétinent sans discernement la démocratie, nos libertés et nos valeurs au prétexte de nous protéger. C’est devenu le parti des renégats, des traîtres, des séides et des menteurs. À commencer par la clique du gouvernement. À côté de ça, les Verts sont flétris, les rouges sont cramoisis, l’extrême gauche est morte et le Front de Gauche est à la ramasse.

Aujourd’hui, la question qui se pose, c’est : combien de régions le FN va-t-il récolter ? Et aussi : jusqu’où Hollande et Valls vont-ils faire dégringoler notre pays ? Peut-on davantage piétiner des promesses électorales et se renier politiquement que l’a fait Hollande ? Le loup déguisé en Flanby, tellement fade à l’instar de beaucoup d’entremets trop sucrés pour avoir du corps. Mais si dangereux… Comment peut-on vivre avec autant de sang d’innocents sur les mains, et de souffrances et de détresses suscitées derrière son bureau dans une méconnaissance profonde de certaines réalités géopolitiques ? Qu’est-ce que ça fait d’être un assassin légal, un va-t-en-guerre au bilan plus que discutable ? Car on a envie de dire : tout ça pour ça. Un tel gâchis pour amener la peur, la haine, la désolation, la destruction et la violence djihadiste sur notre territoire. On a commencé en Libye avec Sarkozy et Hollande a fait exploser les compteurs – Mali, Centrafrique, Syrie. Pourquoi ? Pour quel résultat ?

Pas grave, il est bien protégé, lui. Ainsi que Valls et Cazeneuve. Certes, on n’est jamais tout à fait à l’abri, rappelez-vous de Kennedy et De Gaulle le multi-miraculé. Néanmoins, proportionnellement, on prend moins de risques que le commun des mortels, il y en a qui sont payés pour les prendre à leur place, on appelle cela des gardes du corps et un service de protection rapprochée.

Néanmoins, pour faire bonne mesure, on instaure l’état d’urgence, un état policier comme au bon vieux temps – en 1955, sous Guy Mollet, on avait connu la même fuite en avant, déjà de la part d’un homme de gauche menant une politique de droite, puis en 1968 ; on a vu ce que ça a donné, ça promet donc pour la suite. Ça promet d’autant plus que, même si les mailles du filet se resserrent un peu – avec son lot de bavures policières et de violations de la loi –, il faudrait être sacrément incrédule pour s’imaginer que cela va nous préserver de terroristes déterminés et bien organisés (cf. attentats du 7 janvier et du 13 novembre de cette année). La seule chose efficace, c’est avoir de bons services antiterroristes et de bons services de renseignements. Ça tombe bien, nous en avons pléthores en France… tant et si bien qu’ils se marchent sur les pieds et se tirent dans les pattes depuis que Sarkozy a cru intelligent de fusionner les meilleurs. Pourquoi s’inquiéter donc, nous sommes si bien protégés ? Car pour combler les vides et les couacs trop gênants, on peut compter sur notre gouvernement et sur les politiques en général, particulièrement à l’extrême droite. Que ferait le FN s’il n’y avait pas autant de chômeurs et des terroristes ?

Cela dit, mine de rien, un état d’urgence de derrière les fagots, c’est pratique pour museler les opposants et autres contestataires de tous poils à la COP21 et interdire des manifestations ; Mélenchon appelle ça très justement « criminaliser les mouvements sociaux ». L’art d’utiliser des attentats à des profits personnels et bassement politiques. On saupoudre le tout du prétexte grandiloquent et nonsensique d’une « guerre ». La démagogie et la politique, ça fait un, n’est-il pas. Parce que combien y verront malice ? Depuis toujours, le meilleur moyen de juguler, d’imposer et de manipuler le peuple, c’est de jouer avec la peur des plus naïfs et fatalistes. Serait-ce possible que nos gouvernants ne connaissent pas la définition du mot « guerre » ? Bien sûr que non. Manipulation quand tu nous tiens. La morale fait un coussin moelleux. Quant à l’éthique, n’en parlons pas, c’est si agréable de s’asseoir dessus.

En attendant, c’est fou comme les contrôles policiers – hélas pas forcément policés – sont efficaces. Combien de personnes en situation de (très grand) handicap passent sans problème au travers de ce très grandiloquent maillage sécuritaire – depuis toujours d’ailleurs ? Ainsi, j’aurais sans aucune difficulté pu faire sauter Nicolas Sarkozy, François Bayrou et autres légumes. Et ça ne change pas. Aujourd’hui, entrer dans un cinéma où une salle de concert, quand on est pourvu d’un handicap tel que le mien, se fait très aisément, on peut pénétrer dans les lieux publics comme dans un moulin. On nous donne le bon Dieu sans confession à vue d’œil. Pensez donc, dans cet état, c’est forcément inoffensif. Les représentants de l’ordre vont jusqu’à s’excuser d’avoir arrêté ma voiture, en me découvrant à l’arrière du véhicule. Et, lorsqu’on les encourage à me fouiller, par provocation, ils sont gênés et mal à l’aise, osant à peine me palper, et encore très succinctement, pour ensuite vérifier ma pochette du bout des doigts. Comme si un handicap était une marque de respectabilité et de probité. Ce genre de négligence par apitoiement pourrait coûter très cher un jour, en France ou ailleurs. Car un handicap, aussi important et impressionnant visuellement soit-il, n’immunise pas contre les extrémismes, intégrismes et autres radicalismes meurtriers. Mésestimer cette vérité, c’est faire preuve d’angélisme ; en fait, c’est du délit de faciès inversé. Cette situation ubuesque montre le ridicule d’un état d’exception face au terrorisme. Ça ne rassure que ceux qui nous l’imposent et ceux qui veulent bien y croire. Vive l’état d’exception ! Courage fuyons la réalité et la vérité, voilons-nous la face et laissons faire cette gauche gangrenée jusqu’à la moelle. Car tout ce carnaval marche à fond. La majorité se laisse docilement museler. Et pour pimenter la sauce, on veut instaurer une déchéance de nationalité pour les binationaux ! C’est franchement consternant. On est français ou on ne l’est pas. Que va-t-on faire contre un terroriste pur blanc, franco-français depuis des générations ? L’extrader vers la Corse ou la Guyane ? Et s’il est franco-allemand ou franco-américain, on le rendra à Merkel ou à Obama ? Bien sûr que non. François Le Pen ou Jean-Marie Hollande devient affligeant. Il perd le nord à vouloir ratisser large en vue des présidentielles. Et les socialistes suivent ou se taisent pour la plupart. C’est un consensus démagogique inepte. En politique, perdre son sang-froid est une preuve d’incurie.

Pendant ce temps, depuis les attentats terroristes du 13 novembre, j’entends parler autour de moi de haine et de peur. Lorsque je demande « haine et peur de qui ? », On me répond : « des islamistes » ou « des Arabes », en somme un ennemi indéfinissable et tellement méconnu du lambda qui est sujet à tous les amalgames, toutes les généralisations et tous les rejets xénophobes dès lors qu’on attente à sa sécurité. On n’a pas été touché par les attentats, même de loin, mais on éprouve de la haine par anticipation et une peur aussi conditionnelle que conditionnée de l’étranger – plutôt basané – et, par ricochet, des migrants du Sud et de l’Est qui viennent vivre à nos crochets et à nos dépens, évidemment. L’essentiel dans un tel contexte, c’est d’avoir un ennemi, ça permet d’expurger sa peur, de la diriger sur une cible préférentielle. Il y a un indéniable manque de discernement, de recul et de connaissances sur ce dossier – comme sur bien d’autres – qui est symptomatique de la docilité timorée et apeurée ambiante. On (se) laisse faire, comme à l’hôpital où je croise régulièrement ce type de comportement d’abandon, de résignation et de renoncement à son intégrité ; dans les deux cas, on râle mais on remet sa vie et/ou sa liberté entre les mains d’une autorité supérieure, pourvu qu’elle nous sauve. En février, il y avait 4 millions de personnes dans la rue pour défendre nos libertés et nos valeurs républicaines. Aujourd’hui, alors qu’il y a une grave atteinte à ces mêmes libertés et valeurs, pratiquement personne ne moufte. Allez comprendre quelque chose. France, terre de contradictions et d’incohérences. France où, pour bon nombre, le pire ennemi c’est soi-même, son incapacité à contextualiser certains événements et à prendre du recul, donc à être autonome. Le pire ennemi de l’Homme, c’est lui-même, sa part irrationnelle et primaire. Se laisser submerger par ses peurs, c’est perdre tout contact avec la réalité, c’est survivre. En ce sens, les attentats terroristes, nous mettent certes de façon violente devant une vérité très dérangeante : nous sommes mortels, terriblement mortels, et lorsque c’est l’heure, c’est l’heure ; sauf à se suicider, on ne choisit ni le moment, ni le lieu, ni la manière. Face à la mort, les plus touchés, ce sont « paradoxalement » les vivants. Par angoisse ?

Tout ça évidemment fait le jeu du Front National, surtout à la veille des Régionales. On y joue tellement bien de la peur, du nationalisme franchouillard et de l’exclusion. À tel point, que je vais voter utile au second tour, c’est-à-dire la liste menée par Philippe Richert que je ne tiens pourtant pas en très grande estime, car je ne tiens pas à ce que la Région Est tombe dans l’escarcelle de l’extrême droite et d’une girouette arriviste telle que Florian Philippot, qui débarque dans ses bottes de conquistador présomptueux qu’il est, alors qu’il n’a aucune connaissance véritable de la culture locale qu’il a la prétention de convertir. Or, il risque de réussir sa colonisation méprisante. Un tel aveuglement citoyen est dramatique mais ne dérange pas outre mesure les roitelets de gauche. Ce qui est révélateur et désespérant dans le contexte actuel, c’est que quelqu’un comme Alain Soral a le vent en poupe depuis le 13 novembre. Ces théories fumeuses sont écoutées parfois avidement sur YouTube. Son complot sioniste a par exemple très bonne presse. Ça détourne (un peu) de l’islamolophobie… Les sionistes, paraît-il, utiliseraient les islamistes pour détourner l’attention et envahir, entre autres, la Syrie afin d’agrandir le territoire israélien ! Et ça marche, il arrive à convaincre de plus en plus de crédules ! Dans ces conditions, comment ne pas craindre le pire pour la France et pour la démocratie ? Dans tous les cas, on trouve toujours un vilain à se mettre sous la dent. Pendant que de Villiers reçoit, en ratissant large (lui aussi), à La Rotonde, noblesse oblige : il rêve tant d’être calife à la place du calife en 2017…

En fait, à bien y regarder, la politique est une affaire de machos, même en jupe très souvent. Comment s’étonner après cela qu’elle ne cesse de régresser et de s’embourber dans un bellicisme vengeur de guerriers outranciers ?

Faut dire que la majorité des médias facilite cette dérive des incontinents culturels et politiques. Qui s’en étonne ? À force de patauger dans le sensationnel, le matraquage, l’approximatif et les incompétents, afin de gagner quelques points d’audimat, le journalisme n’est plus qu’une vulgaire denrée indigeste, à quelques trop rares exceptions près.

Un conseil, si vous souhaitez vous changer les idées : aller voir le magistral Strictly criminal de Scott Cooper, avec un époustouflant Johnny Depp, comme on ne l’a pas vu depuis très longtemps. C’est du terrorisme mafieux scotchant. Deux heures de grand cinéma. Je me demande juste pourquoi avoir remplacé le titre original Black mass par un autre titre en anglais ? Du n’importe quoi… qui n’enlève rien à la qualité de ce film.

Avec tout ça, la vie continue. Et elle continuera aussi longtemps que la Terre n’aura pas été détruite par le prédateur qu’est l’Homme. Je conseille d’ailleurs vivement de lire L’Agroécologie, une éthique de vie de Pierre Rabhi chez Actes Sud. Un petit bouquin indispensable pour comprendre et inverser la donne, avant qu’il ne soit trop tard, car l’autodestruction est bien entamée.

Bonnes fêtes de fin d’année !

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