Pascale Causier et l’accompagnement sexuel

Éthiquement, une maison d'édition peut-elle laisser publier des affirmations juridiquement erronées, trompant le lecteur néophyte ?

Le mois dernier a paru aux éditions Dunod un ouvrage fort opportuniste intitulé J’ai suivi un accompagnement sexuel. Ce n’est pas la qualité littéraire de l’ouvrage qui m’intéresse dans cette chronique mais les questionnements qu’il soulève et quelques contrevérités qu’il véhicule.

En premier lieu, j’ai été interpellé par le titre étrangement nonsensique. On suit un enseignement mais je ne savais pas que l’on pouvait suivre un accompagnement sexuel, le suivre pour où ou vers où ? Le septième ciel ? On sollicite et on bénéficie d’un accompagnement sexuel mais, à moins d’être simple spectateur, on ne le suit pas (des yeux), on s’en nourrit, c’est un acte actif et non passif. Bref.

Dans ce livre-témoignage, Madame Causier, coach, animatrice de stages de Tantra, thérapeute de couple et sexothérapeute de son état, raconte comment l’accompagnement sexuel lui a permis de retrouver une sexualité satisfaisante après des années de blocages consécutifs à plusieurs viols.

En soi, on ne peut être que content pour elle, tout en se demandant quid de toutes les autres personnes qui ont été violées, pourquoi n’en bénéficient-elles pas aussi, question légitime si l’on ne maîtrise pas le sujet délicat et toujours brûlant de l’accompagnement sexuel ?

À vrai dire, je pense que le livre de Pascale Causier dessert davantage la cause de l’accompagnement sexuel qu’elle ne la sert ; elle sert d’abord sa propre cause.

En fait, si Madame Causier a bien rencontré "Alex", comme elle le nomme dans son livre, accompagnant sexuel formé par l’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS), lors d’un colloque où il témoignait de son expérience dans ce domaine, elle a négocié son « accompagnement sexuel » directement avec lui. Car, en suivant la procédure normale, elle n’aurait jamais pu avoir accès à cet accompagnement spécifique, les critères d’admission étant contraignants ; il faut entre autres avoir une dépendance physique et/ou mentale reconnue, ce qui n’est pas le cas de Madame Causier, loin s’en faut.

Aussi abominables et dévastatrices que puissent être les conséquences d’un ou de plusieurs viols, l’APPAS n’a pas pour vocation, ni la capacité, de traiter toute la misère affective et sexuelle de la France. Qu’"Alex" ait accepté d’assurer cet accompagnement relevait donc d’un choix personnel, mais c’est le massothérapeute et non l’accompagnant sexuel qui a permis cette femme de se reconnecter à sa corporéité. Et encore une fois tant mieux pour elle. Toutefois, l’accompagnement sexuel dans tout ça pourquoi l’invoquer ? N’est-il pas le prétexte rêvé pour toute campagne promotionnelle du livre ?

Par ailleurs, comment cautionner les affirmations erronées qui jalonnent la campagne médiatique et cet ouvrage ? Dans tous les médias, et dans son livre – qu’elle et "Alex" appellent « leur bébé » sur les réseaux sociaux –, l’autrice parle de droit à la sexualité, ce qui est juridiquement incorrect ; en France, il n’y a pas de droit à la sexualité, il y a un droit à la santé sexuelle, ce qui n’est pas la même chose. De plus, elle affirme que ce n’est pas de la prostitution, autre erreur juridique puisque l’accompagnement sexuel est bien de la prostitution, qu’elle soit spécialisée n’y change rien.

Bien sûr, thérapeutiquement parlant, se dire que l’on a bénéficié d’actes prostitutionnels cela peut être psychologiquement déstabilisant, moralement douteux et nettement moins romantique, mais c’est un fait. Nous ne sommes pas dans un conte de fées, une bluette ou un roman à l’eau de rose, nous sommes dans une pratique toujours illégale en France – même si Sophie Cluzel, la secrétaire d’État chargée des personnes handicapées s’y intéresse ouvertement depuis février (d’après certaines informations, elle aurait même demandé à une équipe de juristes d’étudier la possibilité d’une légalisation de l’accompagnement sexuel). Que penser d’une thérapie qui consiste à se libérer d’un fait traumatisant tout en niant un autre fait ?

Que Madame Causier se fasse de la publicité sur le compte de l’accompagnement sexuel, c’est son droit et c’est de bonne guerre. Je le répète, en l’écoutant, on est légitimement en droit de se demander pourquoi toute personne se disant souffrir de misère affective et sexuelle ne pourrait pas bénéficier d’un traitement similaire au sien puisqu’il peut être réparateur ? Cependant, l’État sera-t-il prêt à légaliser ce type d’accompagnement dans ces conditions ? Autant légaliser la prostitution, me semble-t-il ?

Une fois de plus, l’hypocrisie franco-française est mise en lumière dans sa crudité absurde. Remplir les caisses de l’État grâce au travail du sexe, ça ne pose aucun problème de conscience car l’argent n’a pas d’odeur. Par contre, moraliser le sexe au point de le réprimer, dans le pays des droits de l’homme, c’est de rigueur. Pourquoi se voiler la face et ne pas appeler un chat un chat ? En quoi un accompagnement sexuel serait-il plus vertueux ou honorable qu’un acte prostitutionnel que seule une formation adaptée différencie ? Tout dépend de la personne qui le pratique.

Que veut-on, le bien-être voire le bonheur des gens ou leur soumission à des principes dogmatiques et moralistes désincarnants et stigmatisants ?

En attendant, ce qu’"Alex" a apporté à Pascale Causier des hommes sensuels, bienveillants, attentifs, attentionnés et à l’écoute de leur partenaire sexuelle, auraient pu le lui apporter, si ce n’est qu’il leur manquait le sésame, le placebo psychologique du savoir que procure la formation à l’accompagnement sexuel ; c’est psychologiquement rassurant d’être dans les bras d’un sachant.

Ce n’est pas le cas d’une personne dépendante physiquement et/ou intellectuellement où une formation est conseillée pour l’accompagner au mieux.

N’est-il pas temps de lancer un débat politique pour définir et/ou délimiter consensuellement le cadre et la typologie des personnes susceptibles de bénéficier d’un accompagnement sexuel ?

Ce livre amène une autre question : quel est encore l’intérêt de l’APPAS, sa raison d’être, maintenant que le travail d’éveil a été accompli de façon conséquente ? Une reconversion est-elle possible sans faire perdre son âme et son éthique originelle à l’association ? J’ai des craintes et des doutes mais ce n’est plus de mon ressort désormais puisque j’ai quitté l’APPAS.

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