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Billet de blog 11 mai 2014

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Les chroniques d’un Autre monde : la vie est belle

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La vie et son lot de drames quotidiens, comme une litanie… Drame aérien : plus de 300 personnes englouties dans l’océan Indien. Drame monstrueux : on retrouve une adolescente de 15 ans séquestrée depuis neuf ans dans un garage en Argentine, en compagnie d’un singe et d’un chien ; nourrie uniquement de pain et d’eau, elle ne pèse plus que 20 kg. Drame routier : autoroute A35, à proximité de Strasbourg, accident grave, un enfant d’un an est tué sur le coup et sa mère grièvement blessée ; si elle s’en sort, je n’essaie même pas d’imaginer son traumatisme psychologique. Drame existentiel : une femme de 25 ans meurt d’une overdose à l’héroïne à côté de son fils de quelques mois… Drame bestial : une fille de 11 ans se fait enlever et violer par deux hommes, deux !, en Alsace du Nord ; j’en suis sidéré. Entre abjections et « fatalités », la vie va impassible et vivante.

Je suis sur la terrasse, il fait beau, le temps est resplendissant, le ciel lumineux, la nature chante, la nature n’est que vie, l’atmosphère est sereine, apaisée, pas un bruit alentour à l’exception du gazouillis des oiseaux. Moment magique, instant intense. La vie est belle. Je suis empli de cette conviction : la vie est belle. Intrinsèquement, profondément, voluptueusement et spirituellement belle. Malgré les drames quotidiens, incessants et continuels qui la jalonnent. Ou peut-être à cause d’eux ?

Cette vie qui est et qui restera pour moi un mystère insondable. Où la lumière alterne avec l’ombre, la côtoie voire la chevauche, dans un cycle immuable. Dans quel but ? Pour quelle finalité ? La mort ? Quelle mort ? C’est quoi la vie ? C’est quoi la mort ? L’Éternité ? Mais c’est quoi l’Éternité ? Qui sait ce que nous serons après ? Personne. Et surtout pas les religieux, les intégristes, les fous de Dieu. Personne ne sait. On a la certitude qu’on peut ou qu’on veut, dans ce domaine. Comme dans d’autres. On ne sera peut-être plus rien, après ? Rien qu’un souvenir, une trace plus ou moins profonde dans la mémoire de certains ou dans l’histoire. Rien de plus. Et pourtant…

Pourtant que la vie est belle par moment et que cette trace est essentielle, car génératrice d’espoir et de vies qui se démultiplient. Les drames s’enchaînent mais la vie continue. Elle est belle pour qui sait la respirer, la savourer à sa juste mesure. Profiter de chaque souffle de bien-être, de bonheur, comme si c’était le dernier ou comme s’il était éternel, car à jamais gravé dans son être, son esprit et son âme. La vie est belle si on sait apprécier le présent, l’instant présent. Ai-je appris dans le lit de mes tourments. Demain c’est maintenant. Aujourd’hui c’est toujours.

Tant d’abjections, d’inhumanité, de violences, de peurs, de lâchetés, d’égoïsmes, de misères, de bassesses ridicules, tant de maux, et pourtant la vie est belle, implacablement belle. Quand on se prend le temps de l’aimer à sa juste valeur. Et quand on se laisse porter par elle, en toute confiance. Quand on la laisse vibrer en soi en toute plénitude. Demain on verra. Tout à l’heure on verra. Mon père est parti d’un coup ; un AVC fulgurant et pouf… Une mort idéale pour celui qui part, un drame, un choc et un manque pour ceux qui restent. Oui, c’est dur, mais il n’empêche que c’est la vie et, comme je le dis souvent à mes élèves, le plus grand risque c’est de naître, après, autant se lâcher, oser pour ne pas regretter d’être passé à côté, et assumer.

Non seulement elle est belle, la vie, mais, en plus, elle est surprenante et réjouissante.

Dernier exemple en date : il y a une quinzaine d’années, j’avais pondu un roman érotique que j’ai laissé croupir dans un fond de fichier ─ aujourd’hui, on n’a plus de fond de tiroir, c’est ringard ─, convaincu qu’il était nul, sans intérêt, mal écrit et de façon très particulière. À l’époque, je n’avais aucune intimité, mon poste de travail était installé dans le salon-salle à manger, et si dicter à une commande vocale dans un lieu de passage permanent ce n’était pas une sinécure, je vous laisse imaginer la « délicatesse » que c’était de dicter un roman érotique… Des poèmes érotiques ça passe encore, il ne faut pas trop de temps pour les pondre, mais un roman… De surcroît, je l’ai rédigé mot-à-mot, tel un voleur sur le qui-vive, profitant du moindre interstice de « solitude » ; dès que les enfants étaient à l’école ou dehors et leur mère à la cuisine, à la cave, dans une chambre ou aux courses, habité par une pointe de culpabilité et d’adrénaline du fait de prendre le risque d’être pris en flagrant délit à l’instar d’un gamin pris en faute. Je l’ai écrit par provocation, par défi, par dépit, pour casser l’image du « handicapé » sans libido ni fantasme, par plaisir aussi… Des semaines, des mois de cache-cache et tout ça pour le remiser pendant des années. Sans pour autant arriver à le jeter. Dans la foulée, sans doute pris au jeu de la transgression, j’ai accouché de deux autres, j’ai fait une trilogie, avant d’être accaparé par les essais que Dunod me prenait sans hésiter. Et puis, le destin s’est remis en route, en deux temps : il y a quelques années, j’ai reçu le courriel d’une alsacienne vivant en Belgique, elle a une fille polyhandicapée, elle est en train d’écrire un roman érotique qui se déroule dans le milieu de la prostitution, nous échangeons un certain temps, avant d’interrompre notre correspondance, jusqu’au début de cette année. Elle reprend contact avec moi, Catherine. Et j’apprends, au fil de nos courriels, qu’elle vit désormais à Paris, qu’elle travaille dans une maison d’édition, Tabou Éditions, que le patron est son compagnon et qu’il publie, entre autres, de la littérature érotique. « Érotique ! Ah bon, j’ai écrit un roman de ce genre, il y a belle lurette… » Et j’en dis tout le mal que j’en pense ou que je pense en penser. Vous croyez que cela la rebute, Catherine ? Que nenni. « Envoies-moi-le pour que je me fasse mon opinion. » OK. Rien à perdre. Et pas de stress puisque je n’y crois pas. Et vlan ! Elle le lit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire et m’annonce qu’ils aimeraient le publier. Elle lui trouve plein de qualités ; toutes celles que je n’arrivais pas à lui trouver.

La vie est belle, non ? À vous prendre au dépourvu, par surprise, au débotté, sans crier gare. Quand c’est l’heure, c’est l’heure. Pour les bonnes comme pour les mauvaises nouvelles. Et des cadeaux de cet acabit, totalement inattendus, semblant tombés des nues, tel un clin d’œil céleste, j’en reçois régulièrement depuis que je suis né, entre deux gadins et quelques cataclysmes physiques et affectifs, à l’instar de tout un chacun. Comment se plaindre après ça ? Et de quoi ? De combien de cadeaux amoureux ai-je été gratifiés ? Jusqu’à mon idylle bleue. La vie est belle car elle est facétieuse, malicieuse, sans a priori et sans préjugés, sans limites non plus. Elle vous conduit là où vous devez aller, si vous avez confiance en elle.

Mais rien n’est jamais tout à fait simple et facile. La vie est une montagne russe sentimentale et affective. Alternance d’ombres et de lumières. Ombres profondes, abyssales parfois, et lumières intenses, euphorisantes quelquefois. Moments de rupture qui viennent corrompre l’harmonie du bonheur, du temps, de l’amour. Moments d’éblouissement serein, de sérénité foisonnante. De tensions extrêmes ou d’apaisements indicibles. Le doute n’est jamais loin de la certitude, et inversement. Équilibre délicat, ingrat et difficultueux qui mène au nirvana, à tous les possibles, à tous les souhaités. Pour mieux recommencer, se relancer. Naître ou renaître. À soi, à l’autre aux autres. Au temps qui s’écoule, impassible et inéluctable. Somptueux, rayonnant et déchirant, déchiré.

À Strasbourg, à côté du multiplexe, on a construit une passerelle le reliant à un immeuble de standing construit juste en face, alors qu’une centaine de mètres plus loin, d’un côté, il y a un pont et, de l’autre, une passerelle ! À Strasbourg, et ailleurs, la municipalité a du fric pour entretenir et ravir la paresse pendant que des miséreux crèvent de faim dans certains quartiers de cette ville opulente, de ce haut-lieu touristique et historique « au cœur de l’Europe ». Un fief socialiste par-dessus le marché. De ce socialisme que j’adore. Celui de Valls, le plus droitier de la gauche hollandaise, Premier ministre apparemment plébiscité par les trois quarts des Français, apparemment, d’après un sondage. A-t-il été fait chez les privilégiés ? On plébisciterait celui qui gèle les pensions de retraite et les salaires des fonctionnaires sans le moindre état d’âme, bien au chaud dans son salaire de ministre des nantis ? Le masochisme se niche partout. Il a néanmoins beaucoup de mansuétude à l’égard des « handicapés » dont il va revaloriser l’allocation en septembre. La justice sociale est décidément relative, il y a pauvre et pauvre…

Cependant, la vie est belle car un certain espoir est permis : il y a 41 frondeurs socialistes qui s’opposent à cette politique aveugle, sourde, obtuse, sans courage et sans inventivité. Ali bobo et les 41 voleurs de consensualité servile. Courageux mais pas forcément vraiment tournés vers les citoyens, le peuple et ses soucis. J’ai écrit à deux d’entre eux, dont le plus connu est Xavier Emmanuelli, j’attends toujours la réponse. Normal, ces braves gens ne peuvent pas être au four et au moulin. S’opposer à la politique sociale du gouvernement, plus exactement asociale, c’est plus fun que de prendre à bras-le-corps des problèmes « bassement » terre à terre, tellement concrets, urgentissimes et économiques. Il y a précarité et précarité, comme tout le monde le sait ou devrait le savoir. Il est plus facile de discourir que d’agir, ils ont tellement peu de temps pour s’occuper de « toute » la misère du monde. Le milieu de la politique est un milieu si vain, si vainement flamboyant. Si encore, on prenait au moins le temps de vous répondre. Si au moins… Rien que pour ça, c’est mieux que je ne fasse pas de la politique. La vie est trop belle pour courir après le temps et son ego. En attendant, le gouvernement, l’Élysée se moque bien des carences pointées par les Handicagnés, les promesses faites en novembre se sont dissoutes dans le remaniement d’avril ; et ce n’est pas un poisson… Surtout pas pour ceux qui crèvent la bouche ouverte, à petit feu.

Je suis incapable de ne pas m’indigner et m’insurger. Pourtant ma vie est belle dans l’ensemble. Je m’en sors bien. Très bien même comparé à tant d’autres. C’est peut-être pour ça que je refuse de renoncer, d’abdiquer, de m’en foutre. Il est plus logique de se battre pour les plus démunis quand on n’en fait pas parti, donc qu’on a la chance et les moyens de le faire.

J’ai une amie, depuis peu, le genre de rencontre impromptue que la vie adore, et moi de même. Sa fille vient de perdre son enfant à la naissance, et elle a failli y laisser sa vie également. Une mort que rien ne laissait présager. Un enchaînement dramatique de circonstances. Je ne connais pas sa fille, pourtant ça me bouleverse et m’interpelle. Comment rester indifférent devant un tel drame de la vie ; de la vie pas de la mort. Que doit apprendre cette famille à travers cette tragédie ? Cette jeune femme et son conjoint qui s’aiment miraculeusement depuis l’âge de 12 ans ? Leur entourage ? Quelle initiation violente, cruelle et injuste, de prime abord. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de hasard dans la vie et que rien n’est gratuit, aussi inhumain que cela puisse paraître en apparence. La vie est un fleuve tumultueux qu’on ne déchiffre, le plus souvent, qu’avec du recul ; parfois beaucoup de recul. D’abord on encaisse ses meurtrissures, plus ou moins bien, avec plus ou moins de sagesse, avant de repartir et de grandir, d’être plus détaché, plus paisible. Ou amer, aigri, désabusé, fataliste. C’est selon ses capacités. Chacun son chemin… de croix et de joie. Quand c’est l’heure, c’est l’heure, rien n’y fera. Pour certains, c’est fulgurant, pour d’autres ça dure une éternité interminable. Après l’ombre, la lumière. À condition d’être vivant. Vraiment vivant et d’aimer l’amour, et d’avoir acquis une certaine sagesse ; si ce n’est une sagesse certaine. Il semblerait qu’Élisabeth Kübler-Ross, psychologue spécialisée dans le travail d’accompagnement vers la mort, ait très mal vécu sa fin de vie, très difficile au demeurant, preuve qu’entre la théorie et la pratique il y a une marge… En toute chose, il est primordial d’être prêt, mais ça ne suffit pas toujours. Cependant, quoi qu’il arrive, la vie continue ou reprend le dessus, le plus fréquemment. Malgré ces gens qui voient le verre à demi-vide, le mal partout, la fatalité à tout bout de champ, qui « se font toujours avoir » et « n’ont jamais de chance ». Terrible vision de la vie, de la survie plus exactement. Vision très-trop commune, à mon sens, qui m’est étrangère. La vie continue jusqu’à son dernier souffle. Jusqu’à son accomplissement, quel qu’il soit. Lequel passe parfois, souvent ?, par des chemins de traverse, une école buissonnière existentielle indifférente aux clous. Car tant qu’à vivre autant le faire en homme libre. Pour ne pas nourrir de regrets, il faut oser expérimenter.

C'est le cas de nombre de mes accompagnants médico-sociaux qui prennent un virage professionnel à 180°. Ainsi le dernier que je viens d’engager. Un homme exceptionnel à tous points de vue. Il exerçait le beau métier de menuisier (comme mon père), jusqu’à peu. Les conditions de travail, le manque de reconnaissance et une forme de maltraitance insidieuse doublée d’exploitation, l’ont amené à changer radicalement de voie, se découvrant par la même occasion des capacités et des qualités insoupçonnées ou mésestimées jusqu’alors. Encore fallait-il qu’il ose prendre ce virage professionnel. Ce n’est pas fréquent dans une société hyper-sécuritaire. Et bien lui en a pris, pour mon plus grand bonheur. Il n’est pas courant de rencontrer des personnes aussi professionnelles, généreuses, équilibrées, authentiques et attentionnées. De surcroît épanouies et reconnaissantes de faire ce travail décalé. D’autant que le rythme de travail à mes côtés (sept à huit fois 24 heures par mois de présence), lui permet d’être bien plus souvent à côté de sa femme et de sa fille, plus disponible donc, tout en ayant le temps de continuer à faire de la menuiserie… pour son plaisir. La vie est belle pour qui se donne les moyens de la rendre belle. Il n’y a pas de mystère, ni de miracle, juste du courage et de la foi en son existence.

La vie est belle pour d’innombrables raisons. Elle est terriblement, atrocement belle. Je l’apprends, je le sens chaque jour de plus en plus, de mieux en mieux. Car mon temps est de plus en plus compté à force de passer irrésistiblement ? Comme pour tout le monde, l’âge venant. Sauf que j’étais censé mourir vers 20 ans mais que la vie veut trop de moi ou que je veux trop d’elle. Pourquoi ? Allez savoir.

La vie m’a rendu humble, très humble. C’est peut-être pour cela que je la trouve si souvent belle et précieuse ? De façon exponentielle avec l’âge. Grâce à l’amour sûrement… Un amour beau et bleu comme…

Vivre la vie ! Malgré tout. Avant tout.

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