La lâcheté de nos gouvernants

Marie-Georges Buffet, sénatrice communiste, vient de proposer la suppression de la prise en compte des ressources du conjoint dans le calcul de l'AAH. La droite, majoritaire dans cette chambre, alliée à la majorité présidentielle, a voté contre ce projet de loi.

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Une fois de plus le projet de loi demandant la suppression de la prise en compte des ressources du conjoint pour le calcul de l’Allocation aux Adultes Handicapés (AAH) a été rejeté. La droite sénatoriale est restée inflexible. La caporal Sophie Cluzel a bien fait son travail. Emmanuel Macron pourra être fier d’elle lorsque le glas sonnera pour cette majorité.

La générosité du candidat Macron montre ses limites une fois intronisé président de la République. Les Gilets Jaunes lui coûtent assez cher comme ça, eux qui réclament entre autres une justice sociale.

L’AAH, à l’instar de tous les minima sociaux, est sous le seuil de la pauvreté. Et son ultime augmentation de ce quinquennat, prévue pour novembre 2019, n’y changera rien avec ses 900 € par mois. Ça mettra juste un peu de baume sur le quotidien de centaines de milliers de personnes, en leur ôtant un peu de pression. Et ce n’est pas du luxe au vu de l’inflation du coût de la vie.

De toute façon, ce n’est dans les plans d’aucun gouvernement, depuis que l’AAH existe (1975, loi Veil), de lui faire dépasser le seuil de pauvreté. Les minima sociaux, vous font bien signifier que vous avez la chance de bénéficier de la bonté étatique. Il s’agit donc bien de vous maintenir dans la précarité ; on vous octroie le minimum vital parce qu’on est humain, démocrate et qu’on se pense humaniste et solidaire. Une solidarité qui vous signifie tous les jours que vous n’êtes qu’un précaire, un rebut de la société, qui ne doit jamais oublier qu’il est redevable à la charité publique.

Ce gouvernement ambitionne de faire des « handicapés » des citoyens comme les autres, disent-ils une main dans le portefeuille et l’autre sur le cœur, des assistés ou des travailleurs.

La proposition de loi déposée par Marie-Georges Buffet (PC), et soutenue par (seulement) 80 députés, avait pour but de « mettre fin au lien de dépendance financière entre le bénéficiaire de l’AAH et son conjoint. » Car, dès 1125 € de revenus par mois, pour le conjoint, l’AAH commence à être amputée jusqu’à 0 € à partir de 2200 € de revenus (on trouve normal qu’un couple vive avec moins que le SMIC). De plus, la revalorisation de l’AAH ne bénéficie, totalement ou partiellement, qu’à 60 % des couples. Pour avoir les 100 %, il vaut mieux… que les deux partenaires aient l’AAH ! 900 €, un effet d’annonce macronien.

En fait, ce qui chagrine ce gouvernement, c’est que l’AAH est le minima social le plus avantageux à plus d’un titre, donc le plus coûteux. Et pour faire passer la pilule, par la voix de Sophie Cluzel, il est est prêt à toutes les contorsions rhétoriques, se targuant de vouloir « reconnaître dans les citoyens en situation de handicap des citoyens à part entière et non des citoyens à part. » Ajoutant : « Je m’élève contre l’idée d’un droit toujours plus spécifique : je veux que l’on tende au droit commun. »

Droit commun, tout est dit ! Sauf qu’avoir un handicap, c’est tout sauf commun, elle devrait le savoir la ministre. Au contraire, elle invoque le fait que : « L’AAH s’articule avec les solidarités familiales, notamment la solidarité entre époux reconnue par le droit civil et qui constitue un principe de base de notre modèle social ».

 

Tout ceci mérite plusieurs remarques. D’une part, les suffragettes se sont battues avec raison pour ne plus être sous le joug financier de leur mari. Pourquoi les personnes handicapées devraient-elles être financièrement à la merci de leur conjoint.e, en plus d’en dépendre physiquement ? Rejeter ce projet de loi, c’est estimer normal d’humilier, de rabaisser et de réduire les personnes handicapées à leur handicap.

D’autre part, afficher l’ambition de mettre les « handicapés » au travail (mais pas de les sortir des institutions, comme le préconise Catalina Devandas Aguilar, dans un rapport de l’ONU sur la situation des personnes handicapées en France) sous prétexte d’inclusion, c’est l’église qui se fout de la charité. L’inclusion n’est pas le souci du gouvernement, sinon il s’y prendrait autrement. Et Madame Cluzel, à l’instar du gouvernement, est tout à fait consciente de cette réalité. Il y a les personnes qui sont dans l’incapacité de travailler, celles que le système institutionnel a tellement broyées qu’elles sont trop assistées pour trouver les ressources de travailler et les centaines de milliers qui ne trouvent pas de travail en raison de… leur handicap.

Que la mère d’une enfant handicapée défende une telle idéologie qui n’a rien d’humaniste ni de solidaire, c’est une aberration de la nature humaine qui dépasse mon entendement. C’est une tartufferie politique. Dont le seul moteur est le fric. Car cette mesure coûterait plusieurs centaines de millions d’euros de plus à l’État. Or, la générosité de celui-ci est proportionnelle à ses ambitions politiciennes.

Cela dit, ils n’ont même pas le courage de reconnaître ce mercantilisme néolibéral. D’appeler un chat un chat. Il n’y a aucune bienveillance dans leur choix politique que des calculs.

En attendant, le prix de l’amour continuera à être très cher pour les personnes en situation de handicap, lesquelles auraient sacrément intérêt à prier pour que la révolution en gilets jaunes aboutisse.

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