Urgences éducation et éthique

Je milite en faveur de la reconnaissance de l’accompagnement sexuel. Ce n’est plus un secret pour personne. Toutefois, contrairement à ce que pensent certains, pas à n’importe quel prix.

Ainsi, je suis de plus en plus inquiet devant un constat croissant et alarmant de déliquescence dans ce domaine. Des dérives certes prévisibles mais qui risquent de porter gravement préjudice à une cause aussi controversée, si tout le monde continue à laisser faire.

En effet, en matière d’accompagnement sexuel, via les réseaux sociaux (en l’occurrence Facebook), je découvre avec stupeur des comportements, un amateurisme et une improvisation qui m’effarent et me laissent perplexe.

La faute à qui ? À tous ceux et toutes celles qui s’obstinent sourdement et aveuglément à maintenir l’accompagnement sexuel dans la clandestinité, aux associations qui freinent autant qu’elles peuvent, car elles n’assument pas leur engagement en faveur de l’accompagnement sexuel.

Pour moi, il y a urgence à éduquer, à former et à encadrer… un peu tout le monde. Faute de quoi les liberticides vont avoir beau jeu d’avoir le dernier mot. Et il ne faudra pas, ce jour-là, pleurer dans les chaumières.

D’une part, je suis dépité par le comportement misérablement machiste de nombreux « mâles » pour le coup particulièrement handicapés. Qu’ils éprouvent un manque affectif et sexuel, que ce soit difficile à vivre, c’est entendu. Mais cela excuse-t-il d’être aussi cavalier, vulgaire voire goujat, comme on peut le voir sur Facebook, sous prétexte qu’on est « un handicapé » en manque, qu’on veut du cul, de la baise, et que, les assistantes sexuelles étant supposées être « chaudes », « faciles » ou « légères », on peut tout se permettre ? Non. En même temps, est-ce surprenant lorsqu’on constate le côté artificiel si ce n’est superficiel des relations qui se nouent sur les réseaux sociaux ? Des relations qui permettent de « se lâcher » car on se sent protégé par son écran d’ordinateur et la distance. Et les mêmes se plaignent fréquemment d’être seuls, de ne pas rencontrer l’amour, de ne pas être désirés. Est-ce étonnant ? Non. Mais avec une telle attitude, ils sont doublement handicapés. En sont-ils conscients ? Pas sûr. Résultat : ce n’est pas la société qui les surhandicape, ils se surhandicapent tout seuls. Ce qui, dans leur situation, est rédhibitoire, quasiment sans appel (si ce n’était pas le cas, ils auraient peut-être déjà rencontré l’âme sœur). De plus, leur leitmotiv est : « Je n’ai pas de chance » ; une façon comme une autre de ne pas regarder la réalité en face. C’est plus facile de m’envier parce que, moi, j’en aurais de la chance. Soit. Cette cécité est le meilleur moyen pour s’enfermer dans un renoncement fataliste et, ce faisant, de négliger le fait qu’une vie se construit. Qu’une existence n’est pas donnée, qu’il faut la vouloir et se donner les moyens de la conquérir. Pour ce faire, il est nécessaire de passer par un travail sur soi. Ce n’est pas parce qu’on est handicapé que tout est permis, dû et excusable. Ayant besoin d’autrui, n’a-t-on pas davantage intérêt à prendre sur soi, à respecter son prochain pour être respecté et accompagné avec humanité ? Un macho, n’est-ce pas quelqu’un qui oublie d’être un homme ou qui a peur d’être un homme ? Dans ces conditions, comment espérer séduire en étant arrogant et sans charisme ? Je suis persuadé qu’il est urgent d’éduquer les personnes « handicapées », dès l’enfance. Entre autres, dans le registre de l’éducation sexuelle, affective et sentimentale. Le savoir-être et savoir être, cela s’apprend. Plutôt que de materner et/ou d’infantiliser les enfants atteints d’un handicap, il vaudrait mieux leur donner les « outils » dont ils ont besoin pour nourrir l’estime de soi et la confiance en soi, les sensibiliser aux notions de responsabilisation et les conduire vers une certaine autonomie. Une fois adulte, ils seront peut-être mieux à même de créer du lien et de bâtir des relations affectives et sentimentales durables. Car un des freins majeurs à l’inclusion sociale, c’est le manque d’estime de soi et de confiance en soi. Combien de femmes et d’hommes en situation de handicap, plus ou moins « timorés » par une vie surprotégée ou trop stigmatisée, nous ont déjà confié ne pas oser vivre leur libido par peur de l’assumer, donc d’aller en quête d’un(e) assistant(e) sexuel(le) ou d’un(e) escort ? J’ai peur ! Est une exclamation fréquente dans le milieu du handicap, avec son corollaire : j’ai pas de chance. D’où l’importance d’un accompagnement et d’une éducation valorisant leur être et leurs capacités intrinsèques. Il ne suffit pas de vivre de façon indépendante dans un appartement pour être autonome. C’est certes un premier pas non négligeable, mais pas un aboutissement. Disant cela, je ne minimise pas les difficultés et les innombrables contraintes qu’impose un tel choix à nombre de personnes « handicapées », je suis bien placé pour le savoir. Néanmoins, je suis aussi très bien placé pour savoir qu’un handicap n’est pas une fatalité, qu’il est possible d’être autonome et de rencontrer l’amour. Je suis persuadé que si ce travail éducatif était fait en amont et accompagné en aval, il y aurait moins de misères affectives et sexuelles dans le milieu du handicap. Ça ne nous empêche pas pour autant de reconnaître l’accompagnement sexuel. Et de toute urgence. Car nous connaissons ses bienfaits depuis pas mal de temps, grâce à nos voisins européens.

D’autre part, je suis consterné par l’irresponsabilité et l’amateurisme compassionnels avec lesquels l’accompagnement sexuel est actuellement pratiqué en France. On voit apparaître de-ci de-là des assistant(e)s sexuel(le)s au petit bonheur la chance, sans aucune formation, aucun cadre, aucune règle, avec comme unique bagage déontologique leur envie compatissante (j’aime le sexe) et une soudaine révélation œcuménique (les « handicapés » ont aussi droit au sexe). Ce qui est plutôt mince comme motivation, à mon sens. Pour l’instant, si incident il y a eu, il est resté bien étouffé. Quoi qu’il en soit, en fait d’accompagnement sexuel, nous avons plutôt droit à une prostitution particulière. Si cela convient aux client(e)s en situation de handicap – à certains du moins –, pourquoi pas. Cependant, ça n’a absolument rien à voir avec de l’accompagnement sexuel. Par conséquent, se prétendre assistant(e) sexuel(le) est une manière de se draper d’une certaine honorabilité. Ce dilettantisme néglige le fait qu’on s’adresse à une population fragile et fragilisée, aux réactions parfois imprévisibles. C’est d’autant plus dangereux que, cette activité n’étant pas encadrée et réglementée, n’importe qui peut s’arroger indûment le titre d’assistant(e) sexuel(le). Nous nous trouvons de ce fait devant une sorte de supercherie déontologique. Cela ne remet a priori pas en cause, je le répète, une certaine qualité de services puisque les clients semblent satisfaits. Il n’empêche que ces « vocations » spontanées décrédibilisent dangereusement tout le travail fait depuis des années pour que cette « profession » d’ordre « thérapeutique » soit reconnue. L’accompagnement sexuel, le « vrai », c’est entre autres ce qu’on voit dans le film The Sessions. Ou ce qui se passe en Suisse, où il est proposé un cadre éthique, un « cahier des charges » précis aux assistant(e)s sexuel(le)s. On ne peut pas faire n’importe quoi ni n’importe comment, si on veut faire de l’accompagnement sexuel. Or, via Facebook, je tombe (des nues) sur des situations affligeantes ou aberrantes, où les apprentis sorcières et sorciers sont totalement inconscient(e)s des risques qu’elles/ils prennent et, surtout, qu’elles/ils font prendre, donc des conséquences potentielles de leurs actes. On ne s’improvise pas assistant(e) sexuel(le), ça s’apprend a minima. Pourtant, pour le moment, c’est un mélange de bonne volonté, de compassion et de fantasmes, qui règne. Car, si on ne se prostitue pas par hasard, on ne fait pas non plus de l’accompagnement sexuel par hasard. Qu’est-ce qui vous motive ? Qu’est-ce que vous en attendez – il ne suffit pas de dire : parce que j’aime faire l’amour et que les personnes « handicapées » ont aussi le droit de vivre « ça » ? Même si c’est inconscient, pour la plupart des candidat(e)s, un des objectifs d’une « formation » serait, entre autres, d’aider les postulant(e)s à répondre autant que faire se peut à ces questions primordiales. Personnellement, je pense qu’il est indispensable de faire un travail de conscientisation dès qu’on veut faire de l’accompagnement, quel qu’il soit, dès qu’on est dans une relation de proximité avec son prochain. Ce travail permet de trouver un positionnement juste, une certaine hauteur de vue. De mieux se connaître pour mieux aborder l’autre. C’estprimordial, lorsqu’on entre dans l’intimité et la sexualité d’une personne, de surcroît avec son propre corps et sa propre sexualité. Peut-on se mettre littéralement à nu et se donner sans se protéger et protéger l’autre ? L’accompagnement sexuel n’est pas que de la baise, c’est beaucoup plus que cela. Certes, nous sommes censés être libres de faire de notre corps et avec notre corps ce que bon nous semble, mais pas n’importe comment lorsque l’équilibre de quelqu’un d’autre est « en jeu ». Ce qui est fréquemment le cas dans l’accompagnement sexuel. Entre vouloir « vivre au moins une fois » l’expérience d’un rapport sexuel et être en capacité de l’assumer, il y a parfois une marge qu’il ne faut pas sous-estimer. Il serait préférable d’être préalablement préparé(e) à cette expérience sensorielle et affective très forte. Ça passe notamment par un accompagnement attentif, attentionné et adapté à chaque candidat(e) en situation de handicap. C’est théoriquement prévu mais ce n’est pas prêt de se faire, je le crains. En attendant, il est plus facile et plus rapide de sensibiliser, d’informer et d’accompagner les aspirant(e)s assistant(e) sexuel(le), dans leur appréhension et leur apprentissage de cette « profession » à part. Afin de « sécuriser » au maximum cet accompagnement si « hors norme ».

Encore faudrait-il aussi introduire d’urgence, dans les écoles, une éducation à la tolérance et à l’amour véritable. Les anti-tout-ce-que-tu-veux faisant preuve d’une intolérance singulièrement virulente et d’un amour très dogmatique de leur prochain. Cette intolérance, matinée d’amour intégriste, me laisse perplexe et désenchanté face à une certaine humanité peu encline à cohabiter avec des valeurs et des convictions en contradiction avec les siennes. Fouler la liberté d’autrui au mépris du droit international, n’est-ce pas fonder un totalitarisme moral et/ou religieux ? Comment ne pas se poser la question après les débordements inadmissibles de groupuscules « fascisants » qui ont « manifesté » le week-end dernier contre le « mariage pour tous » ?

En fin de compte, comment s’étonner d’un tel incivisme, d’une telle irresponsabilité et d’un tel dédain devant un processus démocratique, quand on découvre l’amoralité d’un Jérôme Cahuzac ? Peut-on laisser une minorité vociférante faire la loi contre la majorité ? Peut-on laisser certains s’arroger des droits indus ? Comment peut-on se prétendre socialiste et ne pas défendre les libertés, toute liberté qui respecte son prochain. Ce qui est le cas avec l’accompagnement sexuel : personne n’est contraint d’être accompagné sexuellement et personne n’est obligé d’y assister.

Face à ces dérives et à l’inertie des associations « partisanes » de l’accompagnement sexuel, je ne peux pas continuer à rester spectateur…

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