Récemment, j’ai lu Jean-Pierre Chevènement et j’ai écouté sur Mediapart Barbara Romagnan (http://www.mediapart.fr/journal/france/270314/barbara-romagnan-ps-je-ne-veux-pas-voter-le-pacte-de-responsabilite-en-letat) et Xavier Emmanuelli (http://www.mediapart.fr/journal/france/030414/henri-emmanuelli-le-ps-n-existe-plus). À mes yeux, ils représentent l’honneur d’une « gauche » en pleine implosion et perte d’identité, avec quelques autres, très peu, trop peu. Les survivants d’une autre idée de la politique, d’une politique sociale et économique vraiment solidaire et responsable. Mais que peuvent-ils faire contre le rouleau compresseur gouvernemental actuel ? Dans la foulée, près d’une centaine de députés ont signé un texte intitulé : « Les conditions de la confiance pour un contrat de majorité ». Un tiers des parlementaires socialistes s’insurge. Enfin. Un gros bluff ou oseront-ils aller jusqu’à ne pas voter certaines lois le cas échéant, comme ils l’affirment (ils sont tellement forts quand il s’agit de se justifier, nos élus, pour tourner casaque) ? La « vraie » gauche existerait-elle donc encore ? En fait, c’est quoi la gauche aujourd’hui ? C’est quoi le socialisme ? Depuis 1982/83, sous prétexte de devenir réaliste et pragmatique, elle a bien viré sa cuti, la gauche « socialiste », elle n’a de social que l’étiquette. Et ce qu’il en reste, il est à craindre que notre monarque François Hollande la réduise en bouillie, la transforme en ombre d’elle-même. Vous me direz que toute l’Europe en est à ce stade. Certes. Mais ça ne console pas.
D’ailleurs, depuis le temps qu’on nous serine les performances économiques de la grande Allemagne, celle qui brille sur le plan international, et fait pâlir d’envie notre roitelet, tout en entraînant et en maintenant froidement dans la précarité des millions d’Allemands (http://www.courrierinternational.com/article/2014/04/04/un-salaire-minimum-de-dilettante), on est en droit de douter de son humanité, de son sens de la justice sociale, à cette grande Allemagne rigoriste. L’humain n’a plus guère de valeur et la politique n’a plus beaucoup de grandeur dans ce monde décadent où la finance règne du haut de sa morgue dégénérée.
En attendant, ça y est, après le discours de politique générale très vallsien de Manuel, les secrétaires d’État ont été nommés. Et je relève en premier lieu qu’est chargée de l’exclusion et des personnes handicapées une certaine Ségolène Neuville, anciennement médecin de son état (normal, on sait bien qu’il n’y a pas plus malade qu’un « handicapé »). Si elle est de la même envergure que Carlotti et de la même compétence, ça promet derechef. À moins que Laurence Rossignol, chargée de la famille, des personnes âgées et de l’autonomie mette son grain de sel dans cette marmelade (autant que je sache, l’autonomie concerne aussi les personnes en situation de handicap). Vous avez dit gouvernement resserré… En outre, ce qui risque d’être croquignolet, c’est que Madame Neuville est une farouche partisane de la pénalisation des clients, une anti-prostitution convaincue, de ce fait je me demande comment elle va se positionner face à l’association pour la promotion de l’accompagnement sexuel (APPAS), quand elle apprendra qu’elle met ouvertement en relation des personnes handicapées souhaitant bénéficier d’un accompagnement sexuel et des accompagnant(e)s sexuel(le)s ? Étant donné que, pour le moment, c’est considéré comme une forme de proxénétisme, va-t-elle invoquer le délit d’humanité contre l’association ? C’est ce qu’on appelle être assise entre deux chaises, à moins de considérer que l’abstinence et les frustrations font partie du lot quotidien des « handicapés ». À moins qu’elle prescrive des inhibiteurs de la libido et des pulsions sexuelles…
Laquelle APPAS, par parenthèse, va organiser, d’ici juillet, la première formation en France en faveur des candidat(e)s à l’accompagnement sexuel, c’est-à-dire les personnes qui pratiquent ou qui souhaitent pratiquer cette activité. Avant de proposer, dès l'automne, des formations aux professionnel(le)s médico-social, du sanitaire, du social, etc., afin de les sensibiliser, informer et conseiller sur les problématiques de l’accompagnement à la vie intime, affective et sexuelle des personnes qu’ils/elles accompagnent, en établissement.
Quoi qu’il en soit, les promesses faites en novembre par la directrice adjointe de Carlotti et la conseillère technique de Hollande sont caduques désormais, des promesses en l’air comme c’est le cas depuis neuf ans (et sûrement depuis toujours) ; les gouvernements se suivent et se à ressemblent lamentablement. On attend quoi pour se bouger ? Un accident grave ou quelques morts ? En invoquant la fatalité ou l’ignorance du problème ? C’est insupportable. C’est à vous rendre violent. Le peuple compte pour du beurre. Il est juste bon à mettre au pouvoir des egos hypertrophiés, des arrivistes, des opportunistes prétentieux et imbuvables.
Et moi qui pensais avoir vu le pire avec Sarkozy… Que j’étais naïf !
Harlem Désir secrétaire d’État aux affaires européennes ! Ou comment l’évacuer de son poste de Premier secrétaire du PS « avec diplomatie ». En plus, le mettre aux affaires européennes alors qu’il n’a rien foutu pendant ses trois mandats de député européen − tout en étant grassement payé −, c’est clairement signifier que Hollande et sa clique n’en ont rien à fiche de l’Europe ; donc, autant nommer un minable. Moscovici/Désir ou l’art de recycler les blaireaux du PS à Bruxelles.
En prime, on a droit à Jouyet-le-retour. Ou comment ça rapporte d’être l’ami du président même quand on retourne sa veste plus vite que son ombre. Un lèche-botte en somme, et incompétent par-dessus le marché, paraît-il. La totale quoi. Y en a qui ont un sens du copinage très poussé et même immoral. On a le handicap qu’on peut, n’est-il pas ? C’est ce qu’on appelle faire de la politique entre soi, de la politique clanique. Raison pour laquelle, il n’y a quasiment que des énarques aux postes les plus stratégiques et de préférence issus de la promotion Voltaire… Mais surtout personne qui vient de la société civile, un expert du terrain, comme par hasard.
Pas grave, les Français restent calmes. Indifférents ? Résignés ? Définitivement ? Je commence à le redouter. Le pire est probablement encore à venir. Pauvre France ! Triste démocratie ! Pitoyable république ! 1789, le Front populaire, 1968, de l’histoire ancienne…
Heureusement qu’il reste l’humain. Cette humanité que le gouvernement méprise de plus en plus en se foutant cyniquement de sa gueule. Essayant de lui faire croire qu’il a compris le message et que dorénavant il va s’intéresser à lui… C’est sûr, avec des néolibéraux et des vendus au pouvoir, ça ne peut que s’améliorer… Pour eux.
En parlant politique, le parti Nouvelle Donne avait lancé un appel à candidature en vue des élections européennes. J’ai postulé. Je me suis dit : c’est maintenant ou jamais. Les organisateurs des auditions à Dijon ont vraiment été sympas avec moi, jusqu’à tout faire pour que mon audition puisse avoir lieu via Skype, afin de m’éviter de me taper 600 km aller-retour dans la journée, en quoi je les remercie d’autant plus qu’il y avait un énorme bouchon dans le sud du Bas-Rhin, sur plusieurs kilomètres, le jour crucial. Parvenir jusqu’à Dijon dans ces conditions aurait été homérique. Nous étions 28 candidats et chacun avait 20 minutes pour convaincre. Je n’ai pas été sélectionné. Pourquoi ? Quelle part mon handicap particulièrement « impressionnant » a-t-il joué ? Aucun ? Je ne le saurai sûrement jamais, ce n’est pas le genre de chose que l’on admet aisément, mais je suis persuadé qu’il a été un frein, qu’il a des doutes sur mes capacités « dans cet état ». En sus de n’avoir peut-être pas trouvé les arguments susceptibles de convaincre le comité. Le changement de regard ne me semble pas être pour demain. Pour changer le regard, il faut travailler sur les esprits ; ça prend du temps, beaucoup de temps − spécialement dans le milieu politique où l’ego et l’image priment par-dessus tout. Quoique.
L’humain, je l’ai rencontré à Saint-Dié-les-Vosges. L’association Turbulences m’a invité à faire une conférence dans les locaux d’un de ces deux établissements situés sur la commune, la Maison Mosaïque. Un bâtiment très récent puisqu’il a été inauguré en octobre 2012. Une surprise de taille pour moi qui ai tellement vu et visité d’institutions en quinze ans. Lumineux, spacieux, ouvert sur la vie et la nature, avec une atmosphère sereine si rarissime dans ce type de structure qui ont le plus souvent un côté carcéral. Mais il n’y a pas que ça. En observant, en écoutant et en visitant cette maison d’accueil spécialisé (M.A.S), je comprends vite pourquoi. Il y a un véritable amour des accompagnants pour les accompagnés, une complicité et une affection non-contraintes, non-feintes, facilitées par cet authentique foyer de vie, à tous points de vue, pour une fois. On s’est sentis bien en ce lieu Jill, William et moi durant les 7 heures que nous y avons passées. Car le personnel est à l’avenant, radieux, souriant, attentionné et accueillant. Présent ! Il y a une ambiance très conviviale. S’il y a des tensions, on ne les sent pas du tout.
La conférence était prévue pour 16h30 mais on avait souhaité que je vienne pour midi. J’avais donc demandé à pouvoir manger en compagnie de certains résidents et de leurs accompagnants. On voit beaucoup de choses pendant un repas dans ce milieu. La plupart du temps des comportements maltraitants car indélicats et irrespectueux de la personne accompagnée ; il est très fréquent de donner à manger tout en papotant avec un ou plusieurs collègues, de façon mécanique et distanciée. Ce n’est pas le cas ici. J’ai été notamment touché par la relation entre Jérôme et Cyrielle, une jeune femme polyhandicapée incroyablement rieuse ; la maison accueille une, quarantaine de personnes polyhandicapées et de personnes autistes de tous âges.
Autre surprise, l’intelligence et l’ouverture d’esprit du directeur de ces deux foyers, Antoine Bressand, qui vient me saluer rapidement à la fin du repas − d’après un retour que j’ai eu le lendemain, le président de l’association Turbulences, Bertrand Hesse, paraît tout aussi ouvert. Ce que peu de directeurs font en général. En fait, c’est un établissement-pilote et expérimental à plus d’un titre. Ici, on démontre qu’on peut faire bien, et même très bien, en dépensant moins ! En plus, on a un centre de formation dans lequel on peut aussi expérimenter de nouvelles façons de former. Et puis, on ne veut pas s’arrêter là. En septembre, sera inaugurée, dans les locaux de l’autre établissement, la Maison du XXIe Siècle, une école maternelle mixte, donc ouverte également aux enfants « valides » du quartier. Une première en France. Aller de l’avant, innover, oser, expérimenter, sont les mots d’ordre que j’ai rencontrés.
Mais aussi se remettre en question et s’interroger, encore et toujours, sur les pratiques professionnelles. D’où ma présence. En prévision de cette journée, Michèle et Isabelle étaient venues me voir pour m’expliquer ce qu’elles attendaient de moi. Deux femmes enthousiastes, convaincues et lucides, très investies dans l’association Turbulences, l’une comme professionnelle, l’autre comme mère d’une des résidentes. Ce sont des humanistes passionnées, au même titre qu’Annie, éducatrice spécialisée et clown thérapeutique dans l’établissement, par exemple.
Car, ce qui pêche, ici comme ailleurs, particulièrement dans les établissements accueillant des personnes déficientes mentales et/ou psychiques, c’est une propension pavlovienne et contagieuse à infantiliser et à materner des personnes de surcroît adultes, par réflexe de surprotection, de refus ou d’incapacité à voir l’homme ou la femme dans les stigmates de l’être qu’on accompagne. C’est encore plus vrai lorsqu’il y a des problèmes de communication, on a alors très facilement tendance à penser pour, agir pour et décider pour ces personnes supposées incapables de. Très souvent, au mieux, par facilité, au pire, par indifférence. Mais il arrive, comme dans la Maison Mosaïque, que ce soit par maladresse, en l’occurrence, une maladresse évidente, au vu de l’affection qui règne entre ces murs. Par maladresse, par crainte ou, plus sûrement, par méconnaissance, sous-estimation, a priori ou déformation professionnelle. Sans compter qu’il y a la prégnance de la désexuation de ces personnes en situation de dépendance vitale. Pour ne plus infantiliser et materner, je pense qu’il faut d’abord arrêter de désexuer. Cependant, reconnaître les dimensions sexuelles de ces êtres broyés par l’existence relève d’un long travail sur soi-même, sur sa culture judéo-chrétienne doloriste et puritaniste, sur ses projections et ses fantasmes.
Les réactions pendant mon intervention et les retours après celle-ci confirment cette impression. Une mère en larmes pendant, des auditeurs très à l’écoute, très concentrés et, pour certaines, prenant des notes telles des affamées, des femmes émues et touchées qui m’abordent après. Et, à l’instar d’Alfortville, des résidents quasi silencieux, au grand étonnement de leurs accompagnants. Alors que la salle résonnait de cris divers, de gémissements et d’agitation, ils se sont pratiquement éteints à partir du moment où j’ai commencé à parler. Et, d’après Michèle et Isabelle, il n’y avait jamais eu autant de résidents souhaitant assister à une conférence. Déficients mentaux mais pas fous ! Contrairement à ce qu’on préfère trop souvent croire. Même parfois très intelligent, comme Mucahit, très malicieux du haut de ses 29 ans.
La Maison Mosaïque est un terreau d’innovations inimaginable et réjouissant. Tout y est réuni pour prouver qu’un accompagnement humanisant, responsabilisant, épanouissant et autonomisant est possible, à moindre coût qui plus est, surtout qu’ici, plus qu’ailleurs, les parents sont très investis dans le fonctionnement de la maison, au point d’avoir pesé dans le choix de l’architecture du bâtiment. En fait, il n’y a pas de miracle : tout dépend du directeur d’établissement et de ses cadres, telle que Rachel, fraîchement embauchée et pleine de ressources et d’un regard juste. Ici, comme à Magny-le-Hongre (où les locaux sont aussi plutôt bien pensés), c’est le cas. Avec des directeurs d’établissements tels que José Pagerie, Gérard Sauzet, Frédéric Descamps ou Laurence-Catherine Debernardy, tous les espoirs sont permis.
Je suis reparti regonflé, nourri par la reconnaissance, l’affection et les remerciements roboratifs qu’on m’a prodigués. En espérant y revenir et être témoin de l’évolution inéluctable qui se profile.
Une telle expérience, comme celle de Lausanne et de Cramoisy, vaut tous les voyages du monde. Les mesquineries et les lâchetés politiciennes ne font pas le poids à côté de telles aventures humaines. Je suis un béni de la vie.
Plus je vieillis, plus on me comble d’amour.