The Sessions et le CCNE

J’ai regardé The Sessions de Ben Levin. J’avoue que j’avais des craintes sur la forme, connaissant la propension américaine au pathos et au sentimentalisme mièvre. Cependant, contrairement à certains critiques cinématographiques, pas du tout au fait de la réalité du terrain dans le domaine du handicap, je n’ai pas relevé ce dérapage. Du moins ça ne saute pas aux yeux, ça ne nuit donc pas à la portée du film, à la profondeur de son message. Loin de là. Ce qui nuit bien davantage c’est que la Fox en a fait une distribution minimaliste indigne d’un tel film ; pire, il est diffusé dans nombre de salles d’art et d’essai inaccessibles à des personnes en fauteuil roulant électrique ! Ce qui est scandaleux. Et que font les ministres de la culture et chargée des personnes handicapées ?

J’ai vu un film à voir absolument. D’une justesse rare sur le fond. Avec un acteur, John Hawkes, qui est impressionnant dans ce rôle de composition – néanmoins, je déplore que l’on n’ait pas choisi un acteur en situation de handicap (car il y en a) ; on n’imaginerait plus un acteur blanc tenant le rôle d’un personnage noir (depuis Le joueur de jazz) et inversement, donc pourquoi mettre un acteur musclé pour jouer le rôle d’un homme au corps difforme et aux muscles hypertrophiés… Helen Hunt est également très bien dans son rôle de thérapeute/assistante sexuelle. Ce film est parfait pour comprendre la problématique et les enjeux de l’accompagnement sexuel, il va beaucoup plus loin que Hasta la Vista, pourtant déjà interpellant.

Intouchables est une bluette en comparaison de ces deux films. Malheureusement, si Intouchables a fait un tabac, The Sessions va faire un gros flop. Comme Hasta la Vista, sorti dans la foulée d’Intouchables, et tout aussi injustement ignoré par le grand public et la plupart des professionnels du médico-social. Il est vrai que ces deux films abordent un sujet autrement plus épineux que le quotidien d’un « handicapé riche » : la sexualité des personnes « handicapées ». Dans Intouchables la seule référence à la sexualité est cette scène où le personnage principal se fait masser (masturber ?) l’oreille par une prostituée. La scène dure quelque seconde, pas suffisamment pour interpeller et interroger les spectateurs néophytes, il n’empêche c’est un fait : on peut faire jouir une personne tétraplégique en lui massant l’oreille ou le cou, entre autres.

Mais vous avez entendu Mmes Touraine et Carlotti s’en offusquer ? Vous les avez entendues réagir ? Que dalle. Après la bronca suscitée par le « mariage pour tous », faut surtout pas faire de vagues supplémentaires. De toute façon, la politique du handicap n’est pas une priorité à gauche, et encore moins de ce gouvernement. Crise oblige ? Évidemment. Au fait, que peut-elle bien mettre à son actif de révolutionnaire et de transcendant depuis qu’elle est en poste ? Nada. Des clopinettes, des actes de présence politico-politiques. Elle a le salaire et les avantages d’une ministre, sans en avoir les compétences en matière de handicaps, je le crains ; comme celles qui l’ont précédée à ce poste (bizarrement très féminin). Pas grave. François Hollande, comme ses prédécesseurs à lui, fait primer dans son gouvernement le clientélisme et la gestion des susceptibilités à une recherche d’efficacité et de réelles connaissances de la chose gérée.

Et puis, avec la position péremptoire prise d’emblée par la ministre des Droits de la Femme, Najat Vallaud-Belkacem, en faveur de l’éradication de la prostitution, on savait à quoi s’en tenir pour l’avenir de l’accompagnement sexuel en France, où le droit-liberté est très relatif dans certains domaines.

Il n’est pas non plus inutile de rappeler que François Hollande, dans une interview accordée à la revue Faire Face,en avril 2012, avait déclaré, en parlant de l’accompagnement sexuel : « Nous devons d’ailleurs mener ce débat, regarder ce qui se passe dans d’autres pays, sans préjugés. » Vous avez entendu quelque chose ? La moindre esquisse de frémissement qui pourrait laisser entrevoir le début d’un débat politique à l’échelon national ? François Hollande est le président des promesses qui ne mangent pas de pain mais affament la France du bas, la laisse croupir dans sa misère par manque de courage et d’inventivité. C’est fou ce qu’on est capable de promettre pour occuper le poste suprême et même pour des postes bien moins prestigieux ; très souvent, le pouvoir n’a pas de prix, pas de morale (mais ça ça ne dérange personne) et pas d’états d’âme.

Le débat sur l’accompagnement sexuel n’est pas prêt d’être à l’ordre du jour. Parler de « sexe pour tous » donne de l’urticaire à beaucoup de monde rien que d’y penser… Et ce n’est pas le Conseil Consultatif National d’Éthique (CCNE) qui va dire le contraire. Le 11 mars, il a rendu public son avis sur une question posée par Roselyne Bachelot en… juin 2011 (mieux vaut tard que jamais), bien que ce rapport soit finalisé depuis le 27 septembre 2012 (http://www.ccne-ethique.fr/upload/avis_118.pdf) !

Comme prévu les vieux « sages » ont donné un avis défavorable à la légalisation de l’accompagnement sexuel. Ils préfèrent conseiller de « promouvoir la formation des personnels soignants et éducatifs tant sur la question de la sexualité que sur le questionnement éthique et de se préoccuper de leur soutien. Cette formation doit avoir un côté "technique" comme par exemple faciliter le contact des personnes handicapées physiques, faciliter l’accès à des moyens mécaniques de satisfaction sexuelle. Elle doit déboucher sur une éducation adaptée à la spécificité de chacun, dans le respect de son intimité et de son souci de discrétion. » Ce qui est un vœu pieux quand on connaît la réalité du quotidien en milieu institutionnel, voire à domicile. Ainsi, des couples de personnes « handicapées » sont régulièrement séparés dans certains établissements et on appelle cela « faciliter le contact »… On refuse de mettre des lits doubles dans les chambres de certains « lieux de vie » ou de certaines maisons de retraite et on appelle cela « faciliter le contact ». On a de l’humour au CCNE. Tout comme on préconise de « faciliter l’accès à des moyens mécaniques de satisfaction sexuelle », ben voyons ! Tout le monde sait que cela se pratique couramment dans le milieu du handicap, qu’il n’y a pas de milieu plus ouvert dès qu’on aborde le sujet de la vie affective et sexuelle des personnes accompagnées, surtout sexuelle. Nombre d’aidants refuse d’effectuer le « simple » geste de poser la main d’une personne « handicapée » sur le bas-ventre de cette dernière, afin qu’elle puisse se masturber elle-même, par « éthique » personnelle, moralisme exacerbé et/ou parce qu’ils ou elles sont mal dans leur sexualité, leur rapport à leur propre corps et à celui des autres. Quant au « respect de son intimité et de son souci de discrétion », je conseillerais aux membres du CCNE et du gouvernement d’aller faire un tour dans certaines maisons de retraite et dans des institutions pour adultes « handicapés ». Rien de plus horripilant que tous ces gens qui décrètent, analysent, pontifient et parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. C’est facile de conduire quand on ne met pas la main dans le cambouis du moteur social.

D’autre part, le CCNE estime que ce n’est pas « éthique qu’une société instaure volontairement des situations de sujétion même pour compenser des souffrances réelles. Le CCNE considère qu’il n’est pas possible de faire de l’aide sexuelle une situation professionnelle comme les autres en raison du principe de non utilisation marchande du corps humain. » Mais de quelle sujétion parle-t-on ? Qui assujettit qui dans cette affaire ? Où est l’utilisation marchande alors que nous sommes clairement entre personnes consentantes, volontaires et responsables (lorsqu’il s’agit d’une personne « handicapée physique »). C’est l’argument bateau et massue par excellence. Une référence implicite et indirecte à la prostitution. Les escorts sont des hommes et des femmes qui savent parfaitement ce qu’ils et elles veulent. Idem pour les personnes « handicapées physiques » qui font appel à ces professionnels ou à des assistants sexuels. La rencontre est contractuellement très claire. Il n’y a pas de lézard. Cela étant, le risque zéro n’existe pas et n’existera jamais. Faire de l’escorting ou faire appel à des escorts implique un certain risque. Tout comme il y a un risque à être accompagné au quotidien par des aidants maltraitants et/ou malhonnêtes ; faut-il pour autant cesser de se faire accompagner et préférer crever à petit feu d’inanition ? En fait, un des problèmes de notre culture réside dans l’incapacité de regarder les personnes « handicapées physiques » comme des personnes responsables, donc citoyennes à part entière. Ce sont d’abord et encore de « pauvres handicapés ».

Enfin, la conclusion est qu'il « semble difficile d’admettre que l’aide sexuelle relève d’un droit-créance assuré comme une obligation de la part de la société et qu’elle dépende d’autres initiatives qu’individuelles ». Effectivement, à mon sens, l’accompagnement sexuel ne devrait pas relever d’un droit-créance, ce n’est pas à l’État d’imposer quoi que ce soit dans ce domaine qui s’inscrit spécifiquement dans le cadre d’un droit-liberté. Rien n’est plus intime, donc personnel, que la vie affective et sexuelle d’une personne, qu’elle ait ou non un handicap. En revanche, afin qu’il y ait « initiatives individuelles », encore faut-il que l’État fasse voter une exception à la loi sur le proxénétisme et/ou reconnaisse le métier d’assistant(e) sexuel(le)… Puisque c’est cet article du code pénal qui maintient dans la clandestinité l’accompagnement sexuel en France. Mais cela nécessiterait de facto de changer le regard sur la prostitution…

Personnellement, je pense qu’il faut que la prostitution soit reconnue comme une profession à part entière, avec une protection sociale et juridique, pour que ces personnes puissent travailler librement et sans être exploitées – même s’ils sont minoritaires, tous les professionnels du sexe ne sont pas exploités contrairement à ce que d’aucuns se plaisent à affirmer avec leur vision dogmatique de cette profession, toutes les femmes et tous les hommes qui exercent ce travail très spécifique ne perdent pas leur dignité en vendant leur corps. Il faut changer les mentalités, comme on vient de le faire dans le cadre du « mariage pour tous », afin que le mot « prostitution » ne soit plus stigmatisant.

Par parenthèse, aux yeux des opposants à l’accompagnement sexuel, je suis considéré comme étant pour la prostitution, ce qui est faux, je suis farouchement pour le respect de la liberté, des libertés, tant qu’elles se vivent dans le respect du prochain, ce qui n’est pas la même chose ; je ne suis pas forcément non plus toujours pour l’avortement mais c’est un choix que je respecte car il ne m’appartient pas. Cette dichotomie manichéenne m’insupporte.

Anne-Marie Dickelé, rapporteur de cet avis n°118, dans les interviews parle « d’éviter les dérives ». Mais de quelles dérives s’agit-il ? En Hollande (où ça existe depuis 1980), Suisse, Allemagne, Danemark ou aux États-Unis, on n’a jamais constaté de dérives graves, sinon l’accompagnement sexuel aurait été interdit depuis longtemps. Cependant, évidemment, on n’aborde pas dans ce rapport, ni Madame Dickelé dans ses propos, le problème autrement crucial des abus sexuels voire des viols que subissent ou ont subi, en France, près de 80 % des femmes en situation de dépendance et un très grand nombre d’hommes également. On n’aborde pas davantage le problème de la santé sexuelle dans ce rapport, comme le fait très justement remarquer l’association CH(S)OSE dans un communiqué de presse (http://www.reflexe-handicap.org/media/00/00/374125499.pdf).

D’ailleurs, pour éviter ces « dérives », les défenseurs de l’accompagnement sexuel ont prévu des formations et des formations continues adaptées pour les postulants à l’accompagnement sexuel, ainsi qu’un encadrement très soucieux du bien-être et de la protection de tous les protagonistes.

 

Cela dit, il faut bien reconnaître que les défenseurs de l’accompagnement sexuel se sont tirés une balle dans le pied en prétendant mordicus – et j’en ai fait partie pendant longtemps – que l’accompagnement sexuel, ce n’est pas de la prostitution ou encore que l’accompagnement sexuel doit être réservé aux personnes dans l’incapacité de se toucher, de se caresser et de se masturber.

Alors que l’accompagnement sexuel, d’un point de vue juridique, relève de la prostitution, aussi spécialisée soit-elle, et que, depuis toujours, des personnes « handicapées » ayant l’usage de leurs membres supérieurs bénéficient d’un accompagnement sexuel, fort logiquement et justement au vu de leur situation et de leurs conditions d’existence difficile voire déplorable. Pourquoi ne pas appeler un chat un chat ? Le film The Sessions est sans ambiguïté sur ce point. La thérapeute/sexologue, bien que mariée et mère de famille, a des rapports sexuels tarifés avec son client « handicapé », que ce soit à but thérapeutique ou non n’y change rien, dans notre juridiction, c’est de la prostitution. Le problème réside dans la stigmatisation de la prostitution en général, et dans le refus de reconnaître la prostitution volontaire et libre de toute exploitation. Car, à mes yeux, si marchandisation il y a, c’est dans la prostitution mafieuse, esclavagiste et maltraitantes, pas dans cette prostitution minoritaire, volontaire et libre. La France est sclérosée par un moralisme dogmatique antidémocratique et antirépublicain.

Enfin, avec le recul, je pense que c’était une erreur de demander une compensation financière à l’État pour prendre en charge, même partiellement, le coût d’un accompagnement sexuel. Oui, un accompagnement sexuel est cher au regard des ressources de la majorité des personnes en situation de handicap. Mais l’accompagnement sexuel relève d’un choix personnel très intime et tout choix, que l’on ait un handicap ou non, a un coût. Donc, dans la situation économique actuelle, ne serait-il pas plus judicieux de mettre cette revendication de côté, au moins provisoirement ? Oui, avec une AAH à moins de 800 €, il est difficile de s’offrir un accompagnement sexuel de façon régulière, mais une personne vivant avec le RSA (un peu plus de 400 €) ne peut pas non plus se permettre d’aller chez une prostituée ou un prostitué, alors qu’il souffre de misère affective et sexuelle (comme plus de 3 millions de Français, je le rappelle).

Nous, personnes « handicapées », revendiquons d’être reconnues comme des citoyens à part entière et, à ce titre, d’avoir les mêmes droits et les mêmes chances que tout Français, ce qui n’est que justice. Mais dans ce cas, n’y a-t-il pas parfois des positions contradictoires indéfendables ? La frustration des personnes en situation de dépendance vitale est-elle plus importante, plus insupportable que celle de ces 3 millions de Français « valides » qui en souffrent aussi, quand bien même ils et elles ont leurs membres supérieurs pour se toucher, se caresser et se masturber ? Non, car un nombre croissant de personnes, « handicapées » ou non, sont très mal psychologiquement, mal dans leur peau et dans leur tête, mal dans leur vie et dans leur travail. Tellement mal que ces personnes sont incapables de se faire du bien sans une aide extérieure et, parmi ces aides, l’accompagnement sexuel en est une.

Comme on le voit dans le film The Sessions, en travaillant sur l’estime de soi et la confiance en soi, l’accompagnement sexuel permet à la personne en situation de handicap d’oser être et donc d’être à nouveau en capacité de créer du lien. Pour le personnage du film, cela se concrétise par une rencontre amoureuse qui nourrira les dernières années de sa vie. Mais ce qui est vrai pour les personnes « handicapées » l’est également pour toute personne étant dans le même état de « délabrement » psychologique et sexuel.

Les opposants à l’accompagnement sexuel ont jubilé en prenant connaissance de l’avis défavorable du CCNE. Ils ont gagné une bataille bien pitoyable, bien peu glorieuse. Mais ce n’est pas fini. Si le mariage pour tous a été très justement légitimé, l’accompagnement sexuel, et une certaine prostitution, seront tôt ou tard reconnus.

Personnellement, je n’aurai de cesse tant que je serai vivant de défendre le droit-liberté. Je refuse cette hypocrisie et ce dogmatisme franco-français discriminatoires et déshumanisants, dans tous les domaines mais particulièrement dans celui de la sexualité.

Dans cette optique, j’ai l’intention de revenir sur le terrain à ma façon…

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