Confinement et adaptation

La culture peut-elle permettre de mieux vivre le confinement ?

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Il n'y a pas d'autonomie sans risque, pas plus qu’il n’y a de liberté sans culture.

Je m'explique.

Être confiné dans son corps du fait d'un handicap est une souffrance, dire ou penser le contraire ce serait se voiler la face. Personnellement, même si je ne regrette absolument pas ma vie avec un handicap – et pour cause : elle a été hors normes à tous points de vue et dans tous les sens du terme –, je ne pourrais la souhaiter à qui que ce soit, même à mon pire ennemi, parce qu’il faut avoir le tempérament et les capacités idoines pour assumer un tel handicap. De même, qu’être confiné chez soi peut susciter une terrible souffrance psychique chez bon nombre de personnes et pour maintes raisons, dont certaines découlent de la condition sociale (niveau de vie, espace de vie et culture).

Ceci dit, il ne s’agit pas pour moi, dans la réflexion qui va suivre, de nier ou de minimiser les contrecoups du confinement sur les plus précaires, ni de laisser supposer que, lorsque l’on est en situation de grande dépendance physique, le confinement se vit automatiquement avec aisance, loin s’en faut hélas.

En fait, le contexte actuel est un implacable amplificateur des inégalités sociales, intellectuelles et psychiques. Les humains ne sont pas, et ne seront jamais, égaux entre eux et, originellement, ce n’est pas une question de moyens pécuniaires – on peut parfaitement être riche et inculte voire ignare ; la première inégalité, me semble-t-il, réside dans la force de caractère et l’intelligence du cœur de chaque être humain.

 

Cela étant, quel sera le coût de ces traumatismes psychologiques au final ? On parle déjà de 45 % de la population qui en serait victime à des degrés divers, en fonction de la durée du confinement, développant des angoisses et de l’anxiété, entre autres.

Les « valides », brutalement confrontés au confinement sanitaire, se retrouvent non seulement enfermés chez eux mais, peu ou prou, également en eux. Et les plus fragiles vont être pris dans un étau mental anxiogène et stressant, avec des conséquences sur leur santé psychique et parfois physique.

Brusquement, on prend conscience combien c’est opprimant et oppressant de ne plus pouvoir bouger normalement. En revanche, combien s’interroge sur l’anormalité d’être irrémédiablement dépendant physiquement ? Cette mésaventure traumatisante rendra-t-elle plus empathique, ouvert et tolérant, plus attentif et attentionné à l’égard de l’autre, du différent ou la majorité retombera-t-elle dans ses travers égoïstes ? L’espoir fait vivre.

Par parenthèse, la vie, qui a un indéniable sens de l’ironie, parfois teinté d’humour noir, décape volontiers les apparences afin de révéler combien elles peuvent être trompeuses, notamment dans une circonstance aussi extrême que le confinement, amenant à se demander qui au final est le plus handicapé ?

La vie, c’est ce qu’on en fait, avec les moyens qu’on a naturellement à sa disposition, quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve. Découvrant ainsi qu’il y a des avantages et des inconvénients en toutes choses, que l’idéal n’existe pas et que l’individualisme effréné n’est pas une preuve d’autonomie ou d’indépendance mais, au contraire, un sacré handicap à bien y regarder.

Y a-t-il une valeur plus sûre que la solidarité empathique pour s’opposer à la marchandisation galopante de l’être humain dans nos sociétés capitalistes ?

 

En fait, ce confinement montre ou devrait montrer, à toutes celles et tous ceux qui l’ignoraient (par commodité généralement), que nous ne sommes rien. Rien de plus que ce que nous nous autorisons à être, que nous nous donnons les moyens d’être. La liberté est une arlésienne, une illusion inextinguible pour les stressés du bulbe, les consuméristes compulsifs, tous ces gens qui ont peur de vivre, peut-être même peur de leur ombre, dans l’incapacité de se poser et de s’autoriser à prendre le temps de respirer, d’observer, d’admirer, d’écouter, de ressentir.

Comment, dans ce cas, trouver un équilibre pendant une période prolongée de confinement ? On ne peut pas se fuir constamment et parvenir sans peine à se retrouver sereinement confiné, c’est-à-dire enchaîné à soi-même et au cercle familial proche.

La promiscuité devient rapidement un enfer lorsque l’on n’a jamais pratiqué l’introspection et la contemplation. Ça le devient d’autant plus si, de surcroît, on n’a pas d’appétence pour tout ce qui relève du domaine culturel : lecture, écriture (l’écriture m’a sauvé la vie), méditation, dessin, etc., ou créatif. En effet, d’après mon expérience, la culture, la créativité en général, est un facilitateur d’adaptation durant des phases assujettissantes. Il me semble, peut-être à tort, patent qu’il est plus fréquemment compliqué et complexe de supporter un long confinement quand on est manuel et/ou sportif, majoritairement addicts à la télé, aux jeux vidéo, aux réseaux sociaux, téléphone portable et autres.

Sans véritable centre d’intérêts culturels ni spiritualité – dans son acception non religieuse –, il est moins aisé de s’adapter à tout type d’enfermement, même dans son lieu de vie habituel qui, de havre va dès lors se transformer en prison, spécialement si son existence n’a pas vraiment de sens.

 

Savoir se faire une raison, savoir trouver du sens à sa vie en toute circonstance, savoir être à l’aise et heureux avec des petits riens, même dans des conditions a priori invivables, savoir se satisfaire de peu, ça s’apprend, ce n’est pas inné. Mais préférentiellement avant une situation critique, pas pendant, car c’est souvent trop tard, on pare alors au plus pressé, dans la tension et la pression ; on est à ce moment-là dans la survie davantage que dans la vie.

Évidemment la culture et/ou une capacité à se créer ne sont pas nécessairement une garantie de vivre sereinement son confinement, ce serait trop simple, des intellectuels ne sont pas à l’abri de résurgences ou d’amplification d’angoisses et d’anxiétés plus ou moins latentes. L’intelligence n’est pas un gage d’équilibre émotionnel. Ce serait trop facile, trop simple. La créativité et la culture sont une réponse pas forcément la réponse, mais cette réponse peut s’avérer efficiente en cas de confinement, par exemple.

Au demeurant, le confinement se révèle être un impitoyable miroir ou révélateur des handicaps (vices) « cachés » en tout un chacun.

Partant, s’il pouvait amener de nombreuses consciences à davantage d’humilité, de solidarité et de fraternité, ce serait finalement un mal pour un bien énorme.

Car l’avenir sera collectif ou ne sera peut-être plus.

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