Clap de fin

Après une vingtaine d'années d'engagements associatifs, dont quinze consacrées à l'accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle des personnes handicapées, je tourne une page.

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Après une vingtaine d’années de militantisme et d’engagements très actifs en faveur de l’autonomie, de l’accompagnement médico-social et de l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle des personnes handicapées, j’ai décidé de tourner cette page très dense, intense et enrichissante à tous points de vue pour me consacrer à des projets personnels.

Pourquoi arrêter maintenant le militantisme associatif ?

J’ai le sentiment d’avoir fait le maximum de mes possibilités en obtenant des avancées non négligeables. Qui, aujourd’hui, ne bénéficie pas de la Prestation de Compensation du Handicap (PCH) ? Combien de couples mixtes tirent avantage du fait que les revenus salariaux de la conjointe ou du conjoint, lorsqu’ils proviennent de la PCH, ne sont pas pris en compte dans le calcul de l’AAH ? Combien de personnes en situation de handicap bénéficient de l’accompagnement sexuel depuis 2015 ? Etc.

Par conséquent, pourquoi me retirer maintenant ? Les raisons sont plurielles.

1° Je pense qu’il faut savoir s’effacer à un moment donné, céder la place à du sang neuf, de nouvelles idées, une nouvelle énergie, une autre façon de gérer, afin que l’association puisse continuer à évoluer. En ce sens, j’estime avoir fait ce que je pouvais, avec les moyens à ma disposition et mes capacités.

2° La santé, la lassitude, l’usure et un dépit grandissant face à certains constats et comportements désespérants de personnes handicapées et de membres actifs, ont aussi contribué à ma décision.

3° Je trouve le milieu associatif particulièrement usant, déprimant et chronophage.

Pourquoi ?

Bien que la « charité » soit le principal moteur des engagements bénévoles, de nombreux conflits d’egos s’opposent malgré tout. Partant, il me semble que le bénévolat n’offre pas un cadre suffisamment stable, structurant et contraignant à une majorité des postulant.e.s. D’où une volatilité et une instabilité récurrentes, voire des relations parfois délétères, dès lors que le bénévolat est majoritaire dans l’équipe. Bien qu’on pense le faire « gratuitement » tout engagement repose sur des fondements découlant des projections et de l’attente des « bénévoles » – la gratuité est une illusion dans la mesure où il y a toujours une attente quelconque, ne serait-ce que celle de prendre du plaisir à ce que l’on fait.

« Je veux aider », voilà le credo redondant, encore faut-il être assez équilibré et persévérant pour être à la hauteur de son engagement. Combien de gens ai-je entendus me déclarer leur flamme, leur envie d’offrir de leur temps et leurs compétences pour tout plaquer au bout de quelques mois par susceptibilité ou contrariété, leur poste en plan et personne pour reprendre le flambeau ? Provoquant ainsi un profond gâchis. Sans compter tous ceux qui sont dilettantes, faisant leur tâche au gré de leur humeur ou de leur envie. Comment, dans ces conditions militer sereinement et efficacement ?

J’exagère ? Engagez-vous.

Une association pourrait être une sacrée aventure humaine si… tous les bénévoles avaient le sens de l’engagement et des responsabilités.

3° Enfin, il y a le comportement exécrable de trop nombreux bénéficiaires. C’est rédhibitoire et inexcusable à mes yeux. Un motif ayant conforté ma décision d’arrêter.

Cependant, la goutte d’eau de trop, c’est l’attitude de la majorité des demandeurs de l’accompagnement sexuel face à l’obligation de devoir adhérer, depuis cette année, pour pouvoir accéder au formulaire de demande d’accompagnement, comme l’explique l’édito de ce mois ci-dessus.

Pour 10 € par an, 0,86 € par mois, le nombre de demandes d’accompagnement sexuel à vertigineusement chuté ! Cela ne peut que laisser songeur sur la mentalité et les motivations des handicapés – pour le coup, ce sont des handicapés pur jus gavés à la culture de l’assistanat, avec son lot de maternage et d’infantilisation débilitants.

Et c’est carrément insupportable, lorsque ce sont par-dessus le marché d’odieux et vulgaires machos. On s’échine bénévolement des heures et des heures durant pour, au final, avoir affaire à des opportunistes ingrats et mesquins, quand ce ne sont pas des manipulateurs, sans la moindre once d’égard et de reconnaissance à l’encontre de femmes qui se prostituent en pensant rencontrer des hommes handicapés souffrant de solitude affective – 95 % au moins des bénéficiaires sont des hommes ! Jamais, à ce jour, je n’ai vu une femme en situation de handicap se comporter de la sorte avec son accompagnant sexuel. De surcroît, j’apprends fortuitement, avec dépit et stupéfaction, qu’un certain nombre d’entre eux, grossiers et méprisants, maltraite verbalement des accompagnantes sexuelles, les traitant comme des objets sexuels, ce qui m’indigne. Même si ces comportements ne sont pas prédominants, je ne me suis pas mis en infraction avec la loi pour ça, pas pour fermer les yeux sur des faits irrespectueux à l’encontre de femmes qui se font manipuler, donnant des arguments aux opposant.e.s.

Toute ma vie, j’ai milité pour défendre des valeurs et une éthique humanistes et respectueuses. Je suis donc fatigué de militer pour des assistés radins et, parfois, sans égard pour des femmes qui pensaient leur apporter ce dont ils étaient privés, en leur intimité avec des présupposés « pauvres handicapés », au mieux ingrats, au pire des prédateurs.

Toute ma vie, j’ai lutté contre vents et marées afin de revendiquer ma citoyenneté et faire reconnaître ma normalité, et je me suis engagé avec l’objectif de défendre les droits et la dignité des personnes en situation de handicap, ce n’est donc pas maintenant que je vais trouver des excuses à des attitudes inqualifiables à mes yeux.

D’autant que je n’ai plus cette foi qui permet de soulever des montagnes, plus la force de continuer en m’asseyant sur mes valeurs. Et dès lors que je n’ai plus plaisir à ce que je fais, et que je n’y trouve plus de sens, je préfère céder ma place, de préférence à des personnes concernées prêtes à reprendre le flambeau, car il y en a. Du reste, ne serait-ce pas logique que cette association soit essentiellement, voire uniquement gérer par des personnes concernées, offrant ainsi à cette cause encore plus de poids et de crédibilité, maintenant que nous avons démontré que c’est possible ?

Aujourd’hui, j’ai besoin de douceur, de lumière et de légèreté, vivre pour moi et pour les autres, me renouveler, à mon rythme et au gré de mes envies.

Je suis un loup solitaire qui s’est engagé, porté par une certaine idée de la liberté, de l’égalité et de la justice. Je reprends et je retrouve ma liberté avec un plaisir immense. Que vais-je en faire ? L’avenir me le dira.

Un électron libre trouve toujours son chemin.

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