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Billet de blog 17 mars 2016

Accompagnement sexuel et pénalisation des clients

Qui osera pénaliser une personne handicapée qui aura bénéficié d'un accompagnement sexuel ?

Marcel Nuss
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Depuis septembre 2013, en toute transparence, l’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS), que je préside, milite en faveur de la reconnaissance de l'accompagnement à la vie affective, intime, sensuelle et/ou sexuelle en France, à l'instar de nombreux pays qui permettent cette pratique humaniste – Pays-Bas, Allemagne, Suisse, République tchèque, Danemark, Autriche, etc.– pour ne parler que de l’Europe.

Dès la création de l’APPAS, j'ai informé l'Élysée de certainsde nos objectifs : tels que former des accompagnant(e)s sexuel(le)s et les mettre en relation avec des personnes « handicapées » en demande. Pourtant, si les formations que nous dispensons sont légales depuis 2015, suite à une procédure en référé, mettre en relation relève du proxénétisme bénévole.

Depuis lors, vingt hommes et femmes, issues d’horizons professionnels variés – médico-social, médical et paramédical mais aussi trois escorts (dont deux hommes) –, ont été formés à la pratique de l’accompagnement sexuel. Dix nouveaux le seront en mars 2016. Ces hommes et ces femmes, volontaires et autonomes, ont librement choisi de répondre à la souffrance induite par la misère affective, sensuelle et sexuelle qu’endurent nombre de personnes en situation de handicap ou de perte d'autonomie, en leur apportant leur savoir-être et leur savoir-faire spécifiques, humanistes et humanisants.

Dans le panorama associatif et institutionnel actuel, notre association est la seule à prendre le risque d’être en infraction avec la loi sur le proxénétisme pour faire reconnaître l’accompagnement sexuel des personnes « handicapées » en France, tout en garantissant un cadre respectueux et attentionné à tous les acteurs de ce service – tant la personne en situation de handicap que l’accompagnant(e) sexuel(le).

Car, que fait-on pour aider ces parents en état de détresse qui masturbent leur enfant en désespoir de cause, dépassés par une situation incestueuse, sans une écoute et une réponse adéquates ? Que fait-on pour ces parents et leur enfant victime d'un traumatisme crânien frontal qui est incapable de maîtriser ses pulsions, et que l'on menace de poursuites pour abus sexuel ? Que fait-on des plus de 20 % de femmes et des 15 % environ d'hommes en situation de dépendance qui sont abusés ou violés chaque année ? Que fait-on des couples en situation de handicap qui souhaitent légitimement faire l'amour, au moins de temps en temps ? L’accompagnement sexuel a largement démontré qu’il représente une alternative à ses souffrances.

Or, dans le pays des droits de l’homme, aucune solution satisfaisante n’est proposée pour répondre à ces souffrances – excepté l’abstinence ou la camisole chimique. Quand bien même, en 2002, l’OMS a défini le concept de santé sexuelle comme « un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en relation avec la sexualité, et non pas simplement l’absence de maladies, de dysfonctionnements ou d’infirmités ».

Nous offrons une réponse à ces situations, parfois dramatiques, qui a le courage de poser le débat, renvoyant chacun autant à sa conscience individuelle qu’à un choix sociétal. Les mises en relation d’accompagnant(e)s sexuel(le)s avec des personnes en situation de handicap ou de perte d'autonomie, que nous proposons depuis 2015, recouvrent tous les champs de la sexualité – allant de simples massages sensuels au rapport génital. Ces mises en relation reposent sur un cadre strict de formation, d’entretiens et de rencontres préalables, avant toute forme d’accompagnement. Parce que chaque accompagnement est singulier et doit, par conséquent, répondre au mieux aux besoins et limites des individus en présence.

En effet, les accompagnant(e)s exercent leur travail en tenant compte de leurs propres limites – tous n’iront pas jusqu’à l’acte sexuel. L’accompagnement sexuel relève d’un droit-liberté, il ne peut se pratiquer que dans le respect et l’écoute mutuels des deux protagonistes.

Pour autant, peut-on décréter que les accompagnants sexuels sont irresponsables, déséquilibrés ou pervers,au motif qu'ils proposent un service sexuel rémunéré ? Face à un sujet aussi humaniste et responsabilisant, peut-on se permettre d’être manichéen? Peut-on continuer de passer sous silence les bénéfices avérés de cette forme de thérapie éprouvée dans d’autres pays ?

En marge de ce silence ambigu, nous développons par ailleurs des projets à vocation éducative, informative et scientifique – formation des professionnels en institution, publication annuelle d’une étude analysant les demandes d’accompagnement sexuel, création d’un observatoire de la santé sexuelle, organisation de colloques, réalisation d’une plate-forme téléphonique...

Nous avançons malgré les risques encourus. Et les demandes d’accompagnement progressent sans cesse : plus de 200 depuis mars 2015. Ainsi que les inscriptions à la formation d’accompagnant sexuel – 150 en un an.

Mais, avec la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, les personnes en situation de handicap souhaitant bénéficier d'un accompagnement sexuelpourront désormais être pénalisées, au même titre que des clients de prostitué(e)s. En effet, bien que le Sénat ait rejeté cet amendement le 10 mars dernier, il ne fait quasiment aucun doute qu’il sera voté par les députés qui auront le dernier mot.

Hormis le fait que c’est un non-sens juridique de vouloir pénaliser les clients d’une activité légale – l’acte prostitutionnel est légal. Qui pourra condamner une personne « handicapée » en situation de détresse ? Qui osera ajouter une souffrance à sa souffrance ? Peut-on sensément accepter qu'une telle injustice soit commise au nom d’un dogmatisme sourd ? Est-on prêt à priver de liberté, à juger et à condamner le libre choix fait par certain(e)s de pratiquer une activité réprouvée par la morale mais non par la loi ? Comment peut-on s’opposer à la reconnaissance de l’accompagnement sexuel en France au mépris du respect des libertés individuelles ?

Ce sont des questions que l’APPAS pose à la veille de sa troisième formation à l’accompagnement sexuel, du 17 au 20 mars, à Erstein, en Alsace, et ne cessera de poser tant que sa proposition de loi n’aura pas trouvé l’intérêt qu’elle mérite auprès de nos élus.

Marcel Nuss, Président de l’APPAS

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