Marcel Nuss
Écrivain-consultant-formateur-conférencier
Abonné·e de Mediapart

200 Billets

7 Éditions

Billet de blog 17 mars 2018

Politiques incultes

Cette tribune est la suite (inattendue) de la précédente « excessivement handicapé ». Sans commentaire. C'est tellement parlant ainsi, me semble-t-il. Vive la politique !

Marcel Nuss
Écrivain-consultant-formateur-conférencier
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Grâce à une brève de Yanous.fr, quel plaisir d’apprendre que Madame Cluzel a eu connaissance de ma tribune « excessivement handicapé » ! En effet, l’original de son intervention : « Je vous rappelle Marcel Nuss qui est lui-même excessivement handicapé, qui a les trois-huit avec lui parce qu'il est totalement dépendant, et il vous dit : "Je suis autonome parce que je suis bien accompagné"… », est soudainement devenu dans sa transcription : « Marcel Nuss, affecté d’un lourd handicap, s’appuie sur une équipe qui tourne sur trois plages de huit heures pour être en permanence auprès de lui. Pourtant, il se considère comme autonome, précisément parce qu’il a conscience d’être bien accompagné. Voilà ce que je voudrais trouver dans le regard de notre société. Les personnes handicapées ont toute leur place en milieu autonome, grâce à l’accompagnement. Je dirais même que l’autonomie passe par l’accompagnement. » J’en prends bonne note mais… je suis un chieur, comme tout le monde le sait, particulièrement en matière de sémantique.

Quand les politiques, et leurs assistant.e.s, vont-ils/elles apprendre à employer les bons mots, non stigmatisants, non réducteurs, non enfermants, donc à se mettre à la syntaxe ou, plus largement, à la linguistique, avant d’avoir la prétention de représenter le Peuple ou de travailler dans un ministère ? Puisqu’il paraît qu’ils/elles ambitionnent d’être exemplaires et sont censé.e.s bien connaître le champ politique qu’ils administrent. Désolé, ils ont du pain sur la planche.

En effet, qui est lourd ? Mon handicap ou ces soi-disant spécialistes qui sont incapables d’utiliser un vocabulaire adéquat ? Certes, du médico-social au médical, du politique à l’administratif, du journalistique au tout-venant, on utilise pompeusement l’appellation non contrôlée de « handicap lourd », lorsque ce n’est pas carrément celle, plus triviale de « handicapé lourd » ou de « lourdement handicapé ». Lourd en quoi et pour qui ? Pour moi, mon entourage, la société, les professionnel.le.s qui me portent effectivement dans leurs bras lors de mes transferts ? Et on peut ajouter à cette désignation des pesanteurs du style « il est handicapé » à la place de « il a un handicap », « les handicapés », « prise en charge » au lieu de « prise en compte », et la liste est loin d’être exhaustive. Est-ce si difficile de mesurer ses mots ? Suis-je trop exigeant ?

Je croyais, Madame la secrétaire d’État, que, depuis une vingtaine d’années, il est de bon aloi de parler de « personne en situation de handicap » ou « personne en situation de grande dépendance » (ce que je suis, incontestablement) ?

Comment peut-on prétendre changer les regards et les esprits quand on ne fait pas évoluer son propre vocabulaire ? Pourtant, sauf erreur de ma part, en haut-lieu, on aspire à faire bouger les mentalités en matière de tolérance, d’intégration, de reconnaissance. Or, afin d’avoir un regard juste, il faut usiter des mots justes. Il n’y a pas de changement possible sans une conscientisation des élites de cette évidence.

Car il y a des lacunes culturelles indéniables dans notre société et bien plus préjudiciables et ravageuses, que l’on veut bien le penser, surtout si les politiques, les journalistes et les professionnels du soi à la personne ne sont pas à la hauteur de l’exemplarité qu’ils se targuent parfois de représenter. Et, ce que je pointe est tout aussi valable dans le domaine de l’altérité en général, pas que dans celui des handicaps.

Franchement, à quoi a servi la loi du 11 février 2005, Madame la secrétaire d’État, à part à être dilapidée par des politiques sociales indigentes et mensongères depuis 2007 ? On est en droit de se poser la question, et on a même le devoir de le faire. Comme on peut légitimement se demander pourquoi vous ne vous intéressez pas à l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle des personnes en situation de handicap ? De ce fait, il me semble que l’État, par son silence très « lourd », est implicitement complice d’une cause en infraction avec la loi sur le proxénétisme, dans la mesure où « qui ne dit mot consent ». Pourquoi ? Pourquoi ce non-positionnement gouvernemental peu glorieux ? Que cache ce manque de courage ? Pourquoi ne pas voter une exception à la loi sur le proxénétisme, elle permettrait de légaliser l’accompagnement sensuel et sexuel et offrirait des garanties aux associations gestionnaires de ce type très spécifique de service à la personne, un cadre, des règles et des contrôles de l’administration ? De plus, cette légalisation rassurerait les professionnel.le.s du médico-social et inciterait à l’ouverture des établissements médico-sociaux qui, aujourd’hui, refusent la pratique de l’accompagnement sexuel entre leurs murs, bafouant les droits élémentaires des résidents (juridiquement, on ne peut interdire les relations sexuelles dans les chambres individuelles des institutions et des hôpitaux, sauf contre-indication médicale circonstanciée, parce qu’elles sont considérées comme des lieux privés). No comment. J’attends donc que ce débat voie le jour à l’instar de l’euthanasie, de la PMA et de la GPA, car le Peuple évolue souvent plus vite que ses dirigeants.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Histoire
« J’ai pu apercevoir le docteur Asselah »
Le 4 mars 1957, le docteur Slimane Asselah est enlevé dans son cabinet médical, au milieu de la casbah d’Alger, par les forces de l’ordre françaises. Mort ou vif, sa famille ne l’a jamais revu. Deuxième volet de notre série.
par Malika Rahal et Fabrice Riceputi
Journal
En appel à Toulouse, des activistes handicapés plaident « l’état de nécessité »
Au cours d’une audience chargée de colère et d’émotion jeudi, les militants de l’association Handi-Social ont justifié leurs actions de blocage de la gare et de l’aéroport toulousains en 2018. Il y a un an, ces activistes avaient écopé de peines de prison avec sursis.
par Emmanuel Riondé
Journal — Amérique du Sud
En Équateur, victoire en demi-teinte pour les autochtones après 18 jours de lutte
Un accord a été conclu jeudi entre le gouvernement et les responsables autochtones, à l’issue d’une longue grève générale, pour réclamer de meilleures conditions de vie. Dans la capitale Quito, la « Casa de la Cultura » (Maison de la culture) a été un endroit clef du mouvement.
par Alice Campaignolle
Journal — États-Unis
« La Cour suprême des États-Unis a un agenda : celui de l’extrême droite »
La Cour suprême des États Unis vient de rendre plusieurs arrêts inquiétants. Le premier, actant la fin de l’autorisation fédérale d’avorter, a mis le monde en émoi. Jeudi 30 juin, elle a nié l’autorité de l’agence pour l’environnement américaine a réduire les gaz à effets de serre. Pour l’américaniste Sylvie Laurent, elle est devenue une institution « fondamentaliste ».
par Berenice Gabriel, Martin Bessin et Mathieu Magnaudeix

La sélection du Club

Billet de blog
Boyard et le RN : de la poignée de main au Boy's club
Hier, lors du premier tour de l’élection à la présidence de l’Assemblée nationale, Louis Boyard, jeune député Nupes, a décliné la main tendue de plusieurs députés d’extrême droite. Mais alors pourquoi une simple affaire de poignée de main a-t-elle déclenché les cris, les larmes et les contestations ulcérées de nombres de messieurs ?
par Léane Alestra
Billet de blog
Lettre d’un électeur insoumis à un électeur du RN
Citoyen, citoyenne, comme moi, tu as fait un choix politique mais qui semble à l’opposé du mien : tu as envoyé un député d’extrême-droite à l’Assemblée Nationale. A partir du moment où ce parti n’est pas interdit par la loi, tu en avais le droit et nul ne peut te reprocher ton acte.
par Bringuenarilles
Billet de blog
Oui, on peut réduire le soutien populaire aux identitaires !
Les résultats de la Nupes, effet de l’alliance électorale, ne doivent pas masquer l'affaiblissement des valeurs de solidarité et la montée des conceptions identitaires dans la société. Si la gauche radicale ne renoue pas avec les couches populaires, la domination des droites radicales sera durable. C'est une bataille idéologique, politique et parlementaire, syndicale et associative. Gagnable.
par René Monzat
Billet de blog
Quels sont les rapports de classes à l’issue des élections 2022 ?
On a une image plus juste du rapport des forces politiques du pays en observant le résultat des premiers tours des élections selon les inscrits plutôt que celui des votes exprimés. Bien qu’il y manque 3 millions d’immigrés étrangers de plus de 18 ans. L’équivalent de 6% des 49 millions d’inscrits. Immigrés qui n’ont pas le droit de vote et font pourtant partie des forces vives du pays.
par jacques.lancier