Politiques incultes

Cette tribune est la suite (inattendue) de la précédente « excessivement handicapé ». Sans commentaire. C'est tellement parlant ainsi, me semble-t-il. Vive la politique !

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Grâce à une brève de Yanous.fr, quel plaisir d’apprendre que Madame Cluzel a eu connaissance de ma tribune « excessivement handicapé » ! En effet, l’original de son intervention : « Je vous rappelle Marcel Nuss qui est lui-même excessivement handicapé, qui a les trois-huit avec lui parce qu'il est totalement dépendant, et il vous dit : "Je suis autonome parce que je suis bien accompagné"… », est soudainement devenu dans sa transcription : « Marcel Nuss, affecté d’un lourd handicap, s’appuie sur une équipe qui tourne sur trois plages de huit heures pour être en permanence auprès de lui. Pourtant, il se considère comme autonome, précisément parce qu’il a conscience d’être bien accompagné. Voilà ce que je voudrais trouver dans le regard de notre société. Les personnes handicapées ont toute leur place en milieu autonome, grâce à l’accompagnement. Je dirais même que l’autonomie passe par l’accompagnement. » J’en prends bonne note mais… je suis un chieur, comme tout le monde le sait, particulièrement en matière de sémantique.

 

Quand les politiques, et leurs assistant.e.s, vont-ils/elles apprendre à employer les bons mots, non stigmatisants, non réducteurs, non enfermants, donc à se mettre à la syntaxe ou, plus largement, à la linguistique, avant d’avoir la prétention de représenter le Peuple ou de travailler dans un ministère ? Puisqu’il paraît qu’ils/elles ambitionnent d’être exemplaires et sont censé.e.s bien connaître le champ politique qu’ils administrent. Désolé, ils ont du pain sur la planche.

 

En effet, qui est lourd ? Mon handicap ou ces soi-disant spécialistes qui sont incapables d’utiliser un vocabulaire adéquat ? Certes, du médico-social au médical, du politique à l’administratif, du journalistique au tout-venant, on utilise pompeusement l’appellation non contrôlée de « handicap lourd », lorsque ce n’est pas carrément celle, plus triviale de « handicapé lourd » ou de « lourdement handicapé ». Lourd en quoi et pour qui ? Pour moi, mon entourage, la société, les professionnel.le.s qui me portent effectivement dans leurs bras lors de mes transferts ? Et on peut ajouter à cette désignation des pesanteurs du style « il est handicapé » à la place de « il a un handicap », « les handicapés », « prise en charge » au lieu de « prise en compte », et la liste est loin d’être exhaustive. Est-ce si difficile de mesurer ses mots ? Suis-je trop exigeant ?

Je croyais, Madame la secrétaire d’État, que, depuis une vingtaine d’années, il est de bon aloi de parler de « personne en situation de handicap » ou « personne en situation de grande dépendance » (ce que je suis, incontestablement) ?

 

Comment peut-on prétendre changer les regards et les esprits quand on ne fait pas évoluer son propre vocabulaire ? Pourtant, sauf erreur de ma part, en haut-lieu, on aspire à faire bouger les mentalités en matière de tolérance, d’intégration, de reconnaissance. Or, afin d’avoir un regard juste, il faut usiter des mots justes. Il n’y a pas de changement possible sans une conscientisation des élites de cette évidence.

 

Car il y a des lacunes culturelles indéniables dans notre société et bien plus préjudiciables et ravageuses, que l’on veut bien le penser, surtout si les politiques, les journalistes et les professionnels du soi à la personne ne sont pas à la hauteur de l’exemplarité qu’ils se targuent parfois de représenter. Et, ce que je pointe est tout aussi valable dans le domaine de l’altérité en général, pas que dans celui des handicaps.

 

Franchement, à quoi a servi la loi du 11 février 2005, Madame la secrétaire d’État, à part à être dilapidée par des politiques sociales indigentes et mensongères depuis 2007 ? On est en droit de se poser la question, et on a même le devoir de le faire. Comme on peut légitimement se demander pourquoi vous ne vous intéressez pas à l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle des personnes en situation de handicap ? De ce fait, il me semble que l’État, par son silence très « lourd », est implicitement complice d’une cause en infraction avec la loi sur le proxénétisme, dans la mesure où « qui ne dit mot consent ». Pourquoi ? Pourquoi ce non-positionnement gouvernemental peu glorieux ? Que cache ce manque de courage ? Pourquoi ne pas voter une exception à la loi sur le proxénétisme, elle permettrait de légaliser l’accompagnement sensuel et sexuel et offrirait des garanties aux associations gestionnaires de ce type très spécifique de service à la personne, un cadre, des règles et des contrôles de l’administration ? De plus, cette légalisation rassurerait les professionnel.le.s du médico-social et inciterait à l’ouverture des établissements médico-sociaux qui, aujourd’hui, refusent la pratique de l’accompagnement sexuel entre leurs murs, bafouant les droits élémentaires des résidents (juridiquement, on ne peut interdire les relations sexuelles dans les chambres individuelles des institutions et des hôpitaux, sauf contre-indication médicale circonstanciée, parce qu’elles sont considérées comme des lieux privés). No comment. J’attends donc que ce débat voie le jour à l’instar de l’euthanasie, de la PMA et de la GPA, car le Peuple évolue souvent plus vite que ses dirigeants.

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