Les chroniques d'un Autre monde: non mais allô quoi!

Mais qu’est-ce que je ne veux pas ou plus entendre depuis le début de l’année ? Je ne peux raisonnablement pas continuer à ne pas me poser la question puisque j’en suis à ma quatrième inflammation ou infection de l’oreille, en six mois. Homme cherche Freud et Fleming désespérément…

Mais qu’est-ce que je ne veux pas ou plus entendre depuis le début de l’année ? Je ne peux raisonnablement pas continuer à ne pas me poser la question puisque j’en suis à ma quatrième inflammation ou infection de l’oreille, en six mois. Homme cherche Freud et Fleming désespérément… Une otorrhée qu’il appelle ça, le docteur ès esgourdes. Rien que le nom vous donnerait presque envie d’être sourd. Bref, ça devient un peu trop redondant à mon goût tout ça. Et suspect en diable…

Heureusement qu’il y a la vie.

Sur la terrasse, le catalpa est en fleurs. C’est magnifique un catalpa en fleurs. Une véritable caresse pour les yeux, ces fleurs blanches et délicates qui ponctuent, pendant un mois à peine, le ciel par tout temps de leur élégance gracile. Tous les matins, en petit-déjeunant, je les contemple, ravi et enchanté. C’est moins gracieux après la défloraison, lorsque les fleurs se métamorphosent en longs haricots brunâtres pendouillant raides comme la justice sous nos têtes. Qu’importe, l’arbre parasol continue tout de même à faire son office avec une grande efficacité. C’est tout ce qu’on lui demande. En attendant, ces fleurs sont un tel bonheur pour l’esprit et l’âme ; et le poète accessoirement. Une fois que j’ai mis mes verres de contact… Of course.

En parlant des yeux, j’ai fait les soldes et les regards reluqueurs pour le même prix. Je me suis acheté une énième veste en cuir (c’est un de mes péchés « mignons », les vêtements en cuir ; vous me direz que j’ai des goûts de luxe, certes, peut-être, soit, et je répondrai, qu’on a le luxe qu’on peut). Puis j’ai pensé à mon amour… Et, pendant qu’elle essayait des vêtements dans une boutique « mouchoir de poche », j’attendais devant la vitrine à décompter les yeux inquisiteurs pilant net à ma vue ou à un mètre derrière (persuadés que je ne remarquais pas le manège). Je me suis fait scanner de pied en cap, perquisitionner et déshabiller, je ne sais combien de fois avec une discrétion de pachyderme myope. Que par des bonnes femmes en plus ! Pourquoi ? Les mecs seraient-ils à tendance exhibitionniste et les meufs plutôt voyeuses ? La question mérite d’être creusée ! En tout cas, même au bout de 58 ans, il est toujours aussi relou ce dégoulinement de curiosité rustre et sans vergogne, d’apitoiement indécent, typique de certaines cultures. Si chaque regard qui me « dévisage » avec la délicatesse d’un Cahuzac ou d’un Sarkozy, pour ne citer que ces deux-là, me versait un euro de la minute, je serais millionnaire. Non mais allô quoi !

Sinon, deux échanges savoureux :

Première boutique : « Tu la dragues ! », dit la vendeuse à son boss assigné à la caisse. « Mais arrête, elle pourrait être ma fille. », se défend-il avec sa charmeuse cinquantaine bien tassée, après s’être exclamé avec insistance devant la couleur des yeux de Jill. S’il avait su…

Toujours derrière une caisse, un mec en train de plier la chemise que j’avais choisie : « Voilà, ça c’est pour votre papa. » « Non, c’est pour mon chéri. », répond-elle (avec un malin plaisir, la connaissant), au caissier qui vire illico au Blanc du Nil, comme la chemise qu’il vient de plier. Qu’on se le dise : j’ai un profil d’invalide de guerre, pas de Casanova sur le retour. C’est rassurant, non ? Enfin, ça dépend pour qui… Ça montre au moins que j’ai réussi mon camouflage. Je suis un Cheval de Troie de l’apparence. C’est croquignolet, je trouve. À ce compte-là, on peut continuer à me reluquer. Je suis libre et heureux. Depuis l’enfance, je fais la nique aux convenances sclérosantes, aux préjugés moralisateurs, aux on-dit et autres « je pense que » isolants et réducteurs, et je m’en porte très bien, au moins je suis vivant et sans appréhension pour mon futur. J’assume pleinement mon existence et elle me le rend bien. Bien sûr qu’aller à contre-courant a un coût mais le subir a un coût bien plus élevé, terriblement désincarnant et profondément frustrant.

Le soir même, comme tous les soirs, au lit, nous avons discuté à bâtons rompus, mais un petit peu plus longtemps que d’hab’… jusqu’à 2h30. Il n’y a pas d’amour sans dialogue. La parole est vitale pour construire un amour pas à pas, jour après jour. C’est particulièrement vrai lorsqu’un handicap sévère interfère dans le couple. Sans dialogue ouvert et lucide, les amoureux risquent de se consumer tel un feu de paille. Il faut se questionner et se remettre en question à chaque instant. A fortiori lorsqu’on ne choisit pas la voie de la facilité en amour et que, par-dessus le marché, on est jeune comme Jill (ou comme l’a été la mère de mes enfants qui n’avait même pas 22 ans quand nous nous sommes installés ensemble). Renoncer, s’adapter, se dépasser voire se transcender, ce n’est pas donné à tout le monde. Il faut avoir un sacré tempérament et de sacrées capacités pour oser s’engager dans une telle aventure. Être littéralement habitée par un amour inconcevable pour le lambda. Être une femme aussi atypique et hors norme que Jill l’est ne suffit pas. Ça aide bien mais ça ne suffit pas. Parce que, même si tous les ingrédients semblent réunis, dès sa naissance, afin de l’entraîner hors des sentiers battus et en faire un typhon pour parents « rangés », ça ne l’exonère pas pour autant de certaines frustrations produites par un handicap classé dans la catégorie « dépendance vitale » ; telle que, par exemple, passer d’une sexualité débridée à une sexualité bridée ; bridée non bradée, j’espère. Pour prendre une voie tellement « ascétique », même si cette ascèse est pleine de vie et de plaisirs, imagine-t-on la force et la profondeur des sentiments qu’il faut éprouver afin d’accéder à ce niveau de dépassement de soi ? Qui suis-je pour susciter un tel amour ? Comment expliquer qu’à 28 ans on s’entiche tant d’un mec qui en a 30 de plus et, par-dessus le marché, est censé clamser à chaque instant depuis si longtemps qu’il en est de plus en plus vivant ? Comment expliquer qu’elle veut un jour un enfant de lui, d’un mort en sursis, qui a plus l’âge d’être grand-père que père, au regard de la norme ? À cet âge et dans cet état, c’est n’importe quoi, il est absolument allumé et égoïste. Ils sont totalement chtarbés, inconscients, irresponsables, irréfléchis et anormaux, sans conteste. Tout est dit ou pensé plus ou moins fort. Si j’avais écouté les bonnes âmes, je devrais être enterré depuis des lustres, je n’aurais jamais dû quitter le milieu hospitalo-institutionnel, je n’aurais pas dû me marier, je n’aurais pas dû faire d’enfants (ils allaient obligatoirement être orphelins avant l’heure), j’aurais dû mourir en « pauvre handicapé irrémédiable ». Toutes les femmes qui ont partagé mon existence étaient des folles masos. Alors projeter de refaire un enfant à mon âge et dans mon état, non mais allô quoi ! Tu t’es vu quand t’as bu ou fumé ? Pour être heureux et se développer « normalement », un enfant a forcément besoin d’un papa et d’une maman, jeunes de préférence, et très bien portants, avec une bonne situation professionnelle et d’activités occupationnelles à foison, c’est connu. En fait, les enfants heureux se dénombrent sur les doigts d’une main à ce compte-là ; et, tout bien pesé, c’est proprement insensé de faire des enfants dans les bidonvilles, pendant une guerre, dans les pays dévastés par la famine, quand on est alcoolo, chômeur ou génétiquement douteux… Sauf que l’humain n’est pas sensé, que la vie est plus forte que la raison, qu’un enfant qui doit naître, quel que soit son destin, naîtra malgré tout. On peut le déplorer, le condamner, ça ne changera rien. S’il y a autant de souffrances sur Terre, ce n’est pas une question de fatalité mais un manque d’humanité, d’amour et de solidarité. J’ai connu un architecte d’origine italienne né de parents déficients mentaux, très jeune il leur est retiré et se retrouve au Vatican où il est pris en charge et éduqué par des ecclésiastiques ; il devient un architecte très réputé, s’installe en France, puis se met à chercher ses parents et sa sœur qui avait été adoptée par des paysans pauvres, leur fait construire une maison dans le sud de la France et les rapatrie. Tout cela par amour et par reconnaissance. Car, sans ses parents, il n’aurait peut-être jamais été de ce monde. Je trouve cette histoire significative et touchante. On n’arrête pas une vie en marche, et même si on n’en comprend pas toujours le sens, elle en a toujours un, aussi difficile que ce soit à admettre parfois.

« Et comment tu feras si Jill meurt alors que l’enfant est petit (ben oui, ce n’est pas à exclure) ? », me demande ma fille avec angoisse ; je n’appellerai pas au secours, j’assumerai et trouverai des solutions, comme je le fais depuis que je suis en âge d’assumer mes choix de vie ─ je n’ai pas fait d’enfants en prévision de mes « éventuels » vieux jours, je ne vais pas commencer aujourd’hui. Et comment fera l’enfant si tu disparais trop tôt ? Et comment font les orphelins ? Et comment fait-on pour vivre ? Et comment fait-on pour être heureux ? Et comment fait-on pour être vivant dans un monde où la plupart des êtres humains ne le sont plus à force de mettre des barrières et des « si » et des assurances partout ? Oui, comment font-ils ? Bizarrement, personne ne parle d’amour. C’est affolant ? Normes et principes et morale à tort et à travers mènent la danse de la… mort. Mais où est l’amour dans tout ça ? Il me semble qu’un enfant a d’abord besoin d’amour, d’où qu’il vienne. Ensuite, même si la plupart ont du mal à l’accepter, la vie n’est faite que de deuils et de frustrations. Il n’y a pas de risque zéro, d’existence parfaite, d’idéal infaillible. La vie, c’est également et peut-être avant tout, une question de foi. Or, qui a encore foi en la vie, dans cette société normative ? Qui a encore le sens de la destinée ? Qui ose encore vivre de nos jours, intensément vivre ? Jill ! Et moi ! Par conséquent, qui nous aime, nous suivent !

Faire un enfant, ce n’est pas un jeu ; c’est parfois un « accident ». On y réfléchit avant, à tout âge. Donc, qu’on se rassure, c’est ce que nous ferons avant de nous engager résolument dans cette voie. Mes chances de longévité sont certes statistiquement de plus en plus minces, mais elles le sont depuis plus de 50 ans… Et la logique voudrait que Jill ait beaucoup plus de temps devant elle. Pourtant, la vie n’est pas logique… Si j’avais écouté les bons conseilleurs jamais je n’aurais eu la vie que j’ai. Oui, statistiquement… Mais la vie n’est pas une statistique infaillible. Heureusement.

Tout atypisme peut insuffler une dimension humaine exceptionnelle aux plus forts. C’est le cas de Jill. Elle porte en elle des ressources et des capacités rares susceptibles de l’emmener dans des contrées probablement semées d’embûches et d’épreuves mais également de vie et de bonheur. Avec ou sans moi. En attendant, tout était réuni pour que nous nous rencontrions et fassions du chemin ensemble.

La vie c’est aujourd’hui, maintenant. Demain est un autre jour, une autre vie déjà. En nous regardant, il m’arrive de penser à Charlie Chaplin. À 52 ans, il rencontre l’amour de sa vie, après trois mariages insatisfaisants. Elle en a 17 ! Elle se nomme Oona O’Neill. Ils vivront 36 ans ensemble et feront huit enfants (à la naissance du dernier, il a 73 ans). La vie n’a que faire d’a priori moralisateurs, de règles idéologiques, de dogmes culturels et de « jamais » péremptoires, elle a horreur de ça. On l’oublie trop rapidement. Sinon, je ne serais pas qui je suis, je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait « en dépit du bon sens ». Tant pis pour les yeux qui zyeutent, scrutent ou se détournent horrifiés. Le plus drôle, c’est que Jill attire au moins autant de regards que moi avec ses cheveux bleus et son look Kawaii bien plus que K-way. Nous sommes un couple atypique. Nous sommes le jour et la nuit unis intensément. Nous sommes complémentaires. D’une complémentarité harmonieuse et jubilatoire. Malgré les frustrations… Ou peut-être grâce à elles, car elles vous poussent dans vos ultimes retranchements, elles vous poussent à repousser imperceptiblement vos limites.

En fait, je pense qu’il y a deux types de frustrations : les frustrations consenties et les frustrations subies ; les premières sont assumées et s’inscrivent dans le futur ; les secondes sont plaintives et s’enlisent dans la nostalgie. Il n’empêche que nous avons toujours une certaine latitude de mouvements et de choix, quoi qu’on en pense. Même avec un handicap très sévère. Rien n’est figé, rien n’est acquis, rien n’est impossible. Rien. J’admire la force de Jill, sa résolution, la profondeur de son amour. Je suis impressionné. Et touché.

Mais ne jamais oublier que nous pouvons tous avoir des limites parfois infranchissables, du moins momentanément. Surtout rester humble et indulgent avec soi-même, en toutes circonstances. Surtout ne pas se sacrifier jusqu’à perdre son âme. L’amour doit nous construire pas nous détruire ; s’il y a destruction, même imperceptible, il n’y a pas amour, de mon point de vue.

 

La veille de notre départ pour Nîmes et de ma première rencontre avec son père et sa belle-mère, je suis intervenu devant de futurs moniteurs-éducateurs. C’est lassant et ingrat à la longue d’intervenir devant des stagiaires majoritairement indolents, de devoir insister lourdement pour obtenir des réactions, provoquer des questions. Avoir devant soi des adultes prostrés ou impressionnés, indifférents ou introvertis, est d’autant plus difficile si, comme moi, on ne vient pas juste pour étaler sa science, faire son cours et basta, mais pour partager, dialoguer, interroger des éthiques et des convictions. Je suis dans le concret pas dans le théorique. Je ne suis pas non plus dans l’édulcoration et dans la langue de bois. Je n’ai pas de tabous dans une société qui en est percluse. Jill non plus, du reste, qui peut parler avec naturel de tout, et entre autres de son ancienne activité d’accompagnante sexuelle et d’escort-girl. Pour cette raison, j’envisage d’arrêter de donner des cours d’ici deux ans, et passer à autre chose. Bien sûr, je manquerai à certaines personnes mais personne n’est éternel non plus. Et on sait où je suis, je resterai toujours disponible.

Heureusement, après, nous avons fini la fin d’après-midi et la soirée en compagnie de Pierre, le formateur responsable des M.E., un humaniste et un épicurien tout aussi décalé que nous, à en être presque anachronique dans notre société. Comment ne pas nous entendre dans ces conditions ? Le soir, avec d’autres intervenants qui travaillent pour lui, nous sommes invités au restaurant. Où nous faisons une autre rencontre qui vaut tout l’or du monde, à mes yeux. Grâce à Pierre… Véronique. Une femme atypique de plus… Ô combien les semblables s’attirent. Il n’y a pas de hasard. Jamais. Une femme truffée de dons, de vie et de liberté. Une femme que nous étions amenés à rencontrer tôt ou tard, j’en suis persuadé ; mon intuition me trompe rarement. Pourquoi ? L’avenir nous le dira. Merci Pierre.

Avant le départ, nous avons voulu changer de banque, aller dans une banque en ligne, en l’occurrence Boursorama. Tu parles, Charles. Nous avons appris, à nos dépens, que ce sont des banques pour Français moyens, au minimum. Dans ces conditions, on comprend pourquoi les frais sont réduits au maximum. Il faut gagner 1200 € nets au moins par mois, preuve à l’appui, pour être invité à rentrer dans le cénacle ! Ces banques ne sont-elles pas hors-la-loi ? À vérifier. En tout cas, c’est scandaleux. Pour bénéficier de l’équivalent d’une carte Gold, il faut gagner au moins 2500 € nets mensuels ! On exige des feuilles de salaire pour le prouver. Et les éventuels minima sociaux ne sont pas pris en compte. Alors pour changer de banque, nous repasserons. À partir du SMIC et en dessous, on est persona non grata dans cette bulle néolibérale. Reste à ta place et dans ta misère, pauvre tache, non mais allô quoi !

 

Enfin, direction Nîmes. Je me réjouissais. Je n’ai pas été déçu. Dépaysement garanti, à tous points de vue.

Mon arrivée commence par un choc. Pour rejoindre la propriété des parents de Jill, nous avons traversé un quartier « arabe ». J’avais entendu parler de telles cités mais je ne pensais pas ressentir cette impression de changer de pays en franchissant un territoire d’environ un kilomètre carré. Le contraste est saisissant. Et cela aurait pu être très pittoresque s’il n’y avait pas eu tous ces regards hostiles voire agressifs qui se braquaient sur nous à notre passage. En outre, il n’y a que des hommes, la plupart habillés en djellaba ou en gandoura blanches et coiffés d’une sorte de kufi également blanc. Ils sont par petits groupes, les plus méprisants sont barbus, ai-je le sentiment. Ils sortent de la mosquée au moment où nous passons. On nous regarde comme si nous étions des intrus, indésirables à souhait. Des regards nous fusillent. De certains visages émane une haine presque palpable. Pourquoi ? Et puis cette absence de femmes. Des droits de l’homme paraissent oubliés dans ce « check-point Charlie » à la française. À chacun de nos passages, j’ai eu le même sentiment, j’ai éprouvé le même malaise. Avec la même désolation, la même incompréhension. Dans de tels périmètres exclusifs, le rejet est si violent et oppressant qu’on se demande que sont devenues certaines valeurs prônées aussi bien par l’islam que par le christianisme. Cette expérience est d’autant plus frappante pour moi que je suis contre toute forme de discrimination, contre le racisme, contre l’exclusion. Et je le resterai. Le plus ironique, c’est que je viens d’embaucher une accompagnante d’origine marocaine qui est en total décalage avec cet intégrisme dévastateur. Elle boit du vin, elle mange du porc, elle est tatouée, elle est libre. Notamment, en comparaison de ces trois jeunes femmes en tchador noir qui me rappellent Belphégor, assises sous un soleil de plomb, et conversant avenue Feuchères.

À peine sortis de ce quartier rébarbatif, nous basculons dans un autre monde en débouchant devant la grande propriété des parents de Jill. Nous nous arrêtons face à un imposant mas provençal en pierre.

Une fois installé sur la terrasse, je me dis qu’ils ne font pas leur âge et qu’ils ont plein de charme et de séduction, davantage encore que sur les photos que m’avait montrées Jill. Si mon handicap les a dérangés ou troublés, je n’ai rien remarqué. Rien n’a transpercé. Ils sont spontanés, l’accueil très chaleureux. D’emblée, je me sens à l’aise. Accepté autant que faire se peut dans une conjoncture si particulière, si hors norme, ce n’est pas rien. Parce que c’est plutôt le genre de situation où les parents espèrent que ce n’est qu’une foucade de leur fille, ce que je peux comprendre ; ce fut le cas avec la mère de mes enfants, il fallut passer par la bénédiction de Dieu pour que les beaux-parents s’inclinent.

Beaux-parents ? Quel mot incongru lorsqu’on est à peine plus jeune que les parents de sa compagne ! Et pourtant, juridiquement…

En trois jours, je vais découvrir un couple prévenant et généreux au rire facile, se coupant en quatre pour nous (s’ils avaient pu se couper plus, ils l’auraient sûrement fait). Des personnes sensibles, cette sorte de sensibilité à fleur de peau qui se réfugie sous une grande affabilité ; peut-être à tort, je sens et je vois du stress et des angoisses bien contenues derrière une façade débonnaire. Ils ont constamment le souci de moi, un souci très touchant. Édith est réservée et très active. Philippe est très exubérant et attentif.

Ils nous offrent trois jours de gastronomie à l’état pur, de régal des papilles et des pupilles. Car Édith est une cuisinière raffinée. Chaque repas est un bonheur qui vous rattache irrésistiblement à la vie ; et dire que Jill est en train de suivre sa trace. Mon audition est parcimonieuse mais je ne veux pas faire répéter à tout bout de champ. Je discerne une globalité, ou je ne discerne pas. Le hic, c’est qu’on peut penser que je suis distant ou que ça ne m’intéresse pas. Ce qui n’est pas le cas. En revanche, cette « solitude » circonstancielle m’incite à me concentrer encore plus sur les saveurs ineffables des mets que me tendent mes accompagnants ; entre autres, une paella comme je n’en avais jamais mangée auparavant. Et c’est ainsi avec chaque plat. Enivrante contemplation gustative. Si Dieu existe, il est dans de telles créations culinaires. J’en suis convaincu. Du reste, même avant de devenir malentendant, j’ai toujours été plus à l’aise et plus engagé dans des discussions en très petit comité, voire en tête-à-tête ; n’entendant que d’une oreille depuis 40 ans, je n’arrive pas à suivre plusieurs conversations à la fois. C’est ainsi. Cette contrainte a fait de moi un contemplatif existentiel. Je n’ai pas l’air d’être quelqu’un de bavard, alors que je peux passer des heures à discuter.

Jill et moi dormons dans un gîte attenant à la maison. Le matin, tout le monde fait trempette dans la piscine. Sauf moi. Qui contemple, observe et rêvasse, assis à l’ombre. Encore une situation où je me retrouve à l’écart par la force des choses. Une parmi tant d’autres, inhérentes à ma vie de spectateur. Je suis un spectateur invétéré. Je m’y suis fait dès l’enfance. Pas forcément les autres. Et que vois-je ? La démarche de nounours ou de caneton de Jill… La démarche nerveuse et pressée d’Édith… William, un des accompagnants, qui remonte systématiquement son sexe dès qu’il sort de l’eau, comme s’il voulait s’assurer qu’il était toujours bien accroché… Karima et sa nonchalance… Philippe, plantureusement allongé sur une chaise longue, en grande conversation avec William, planté au milieu de la piscine. Et First, le beauceron,  qui trottine autour de ce beau monde, langue pendante, sous une chaleur caniculaire.

Le premier jour, en fin d’après-midi, nous allons visiter Castillon du Gard. Village « typique » sans grand intérêt, tout compte fait. Le seul détail qui m’interpelle, c’est une phrase de Pasteur accroché bien en évidence sur la façade de la Poste : « Le vin est le breuvage le plus sain et le plus hygiénique qui soit. » Soit il était bituré lorsqu’il a dit ça, soit les connaissances en œnologie étaient à leurs balbutiements, de son temps. Aujourd’hui, aucun médecin sensé ne lancerait une telle affirmation sans préciser que c’est une question de quantité. Un verre, ça va, deux verres, bonjour les dégâts, disait la pub de la prévention routière. De plus, qu’un établissement public continue à faire l’apologie de l’alcool, même pour du vin aussi « hygiénique » soit-il, c’est sidérant. Chères contradictions. J’ai été ivre une fois dans mon existence, à 22 ans, je me suis juré que ça ne m’arriverait plus. Tout comme j’ai été pompette une seule fois, ça ne m’arrivera plus non plus. Quel plaisir peut-on avoir à être soûl ? Même pompette, on n’est plus vraiment soi ou peut-être trop… L’alcool est un désinhibiteur, un anxiolytique et/ou un somnifère. Mais à quel prix ? Où est le plaisir de boire pour boire, me suis-je demandé en lisant cette citation, même si « on tient l’alcool » (alors que c’est l’alcool qui vous tient) ? J’ai vu des gens mourir d’une maladie du foie, ça donne pas envie. Pas davantage que de mourir d’un cancer de la gorge car on a fumé comme un pompier. J’ai appris à écouter mon corps comme très peu de personnes le font, à ce que je constate. Il est évident que l’alcool n’est pas un breuvage anodin, même s’il peut être sain sans excès. Cela étant, je pars du principe que chacun fait de sa vie et de son corps ce qu’il veut ou peut ; à condition de ne pas en faire pâtir son entourage.

Le lendemain matin, alors que je prends une douche, je me sens étouffer à cause de glaires gluantes qui obstruent progressivement ma trachée. À tel point que je dois demander d’être ventilé manuellement, avec un ballon insufflateur. Il y a urgence. Mais le ballon ne fonctionne pas correctement ! J’ai à peine de l’air qui arrive. Et je ne peux pas parler. Et mes accompagnants ne remarquent rien. Rester calme. Surtout rester calme. Ne pas paniquer. Ça n’arrangerait rien. Il ne faut pas affoler les accompagnants. Prendre le peu d’air qu’on m’envoie. Me contenter de ça. Le temps que Karima finisse vite fait la toilette pendant que William pompait, pompait, tel un Shadock… Rester calme. Une fois de plus, je vois la mort flirter avec moi. C’est infernal et épuisant. Je mettrai une heure à me remettre des contrecoups, du choc psychologique. Et tout ça à cause de quoi ? Il manquait le bouchon sur l’arrivée d’oxygène ! Comment a-t-il pu se dévisser ? Jamais je n’ai vu ce problème en 40 ans. Il aurait suffi que William bouche le trou avec un doigt pour que j’aie de l’air ; encore aurait-il fallu le savoir ; c’est chose faite désormais ; il n’oubliera pas et moi non plus. Continuer à vivre, à savourer la vie, malgré tout. Je sais faire depuis toujours. Évidemment, il faut être conscient des risques qui entourent sa vie mais ne pas en être prisonnier. Surtout pas. Ce serait la porte ouverte à une survie fataliste et éteinte.

Donc, l’après-midi, nous partons avec les parents de Jill visiter le centre historique de Nîmes. Une très belle ville, pittoresque, vivante et aérée. Je n’ai pas vu de cinéma, et encore moins de grands complexes cinématographiques, mais je ne me risquerais plus à en déplorer l’absence… comme j’ai osé le faire à Montpellier. Par contre, sur l’esplanade jouxtant les arènes, j’ai vu un toréador mythique statufié ─ vous je ne sais pas, mais moi je trouve ça ridicule un toréador statufié ; il s’est suicidé après avoir été proprement envoyé en l’air par un taureau plus vicieux ou intelligent que les autres, pour ne pas avoir supporté de se retrouver physiquement diminué ; il s’appelait Christian Montcouquiol dit Nimeño II ; cette effigie en bronze, de Serena Carone, a une particularité : le renflement des parties génitales est beaucoup plus clair que le reste de la statue… à force d’avoir été lustré par des mains anonymes et un tantinet perverses ; on a les superstitions qu’on peut… En tout cas, vous aurez compris que je ne suis pas un aficionado car je suis allergique à toute forme de cruauté.

Nous sommes le 13 juillet, sur le chemin du retour, nous tombons en plein milieu d’une revue militaire avec remise de décorations ! De beaux légionnaires, qui n’auraient pas déplu à Édith Piaf, paradent ! Ces légionnaires dont l’histoire aura stimulé l’adolescent agonisant que j’ai été, au même titre que la devise des parachutistes de la France Libre : Qui ose vaincra, ne cesse de m’inspirer depuis lors. Comme quoi, on peut être antimilitariste et… Le secteur était jonché de badauds badinant avec une mollesse estivale. Mon antimilitarisme a du mal à comprendre ce qu’on peut trouver à des musiques militaires, un défilé et autres simagrées disciplinées. Nous nous frayons un passage grâce à mon char pacifique à moi. Et puis, il y a toutes ces femmes qui égratignent mon regard à chaque tour de roues avec leurs bretelles de soutien-gorge bien apparentes. Pour moi, cette « mode » c’est le summum du mauvais goût, depuis qu’elle existe. Je trouve ça esthétiquement moche. Où on ne met pas de dos nu, où on ne met pas de soutien-gorge, où on en met un sans bretelles. Non mais allô quoi, faut arrêter ! Bien sûr, ça n’engage que moi…

Trois jours, ça s’évapore vite. Mais nous savons que nous reviendrons. C’est un soulagement que le premier contact se soit bien passé, d’autant plus lorsqu’on n’est pas estampillé « beau parti ». Ce sont toujours les premiers pas les plus difficiles, les plus délicats à entreprendre. Cette rencontre était primordiale pour Jill qui voue une véritable vénération à son père. C’était important pour elle que je sois accepté. Pour moi aussi. Car chaque jour qui passe, je me rends compte un peu plus que je vis à côté d’une femme exceptionnelle, humainement, sentimentalement et créativement. Une femme d’une maturité impressionnante et bouleversante pour son âge, quand on la côtoie au quotidien. Une femme qui a littéralement éclos en quelque mois. La magie d’une rencontre qui était sans doute écrite… Imagine-t-on que je pourrais vivre avec une personne futile et immature ? J’ai besoin de profondeur pour exister. Et elle en a tant.

 

Entre-temps, j’en ai appris une bonne : Sarkozy a fait un appel aux dons pour rembourser ses dettes, ses boniments et son immoralité. Mais se souvient-on que ce brave homme, qui n’a jamais été à une contradiction et à une entourloupe près, n’a pas arrêté de fustiger « les assistés » durant son quinquennat ? L’UMP lui a emboîté le pas en lançant une souscription suppliante en direction de ses adhérents pour lui sauver la mise, alors que le Parti aurait pu exiger qu’il assume sa malhonnêteté chronique, puisque les 11 millions, c’est lui qui les avait personnellement empruntés afin de payer sa campagne électorale frauduleuse, si dispendieuse et truffée de promesses aussi creuses que son humanité ; à l’égal de son adversaire d’ailleurs, qui n’a rien à lui envier en matière de mensonges politicards ; « la reprise est là », a-t-il osé proférer le 14 juillet (sous l’effet d’un coup de soleil ou d’une biture ?). Sans omettre que Saint-Copé (le meilleur des chefs sarkozystes, sic) s’est tout autant bien foutu de leurs gueules, ces derniers mois en particulier. Le sarkophage se fait rétribuer au minimum 100 000 € par conférence et il se permet de mendier auprès des électeurs et adhérents qu’il a trompés et spoliés avec un cynisme roublard consommé. Et ça marche ! Puisqu’en quelques jours, le Parti a encaissé plus de 5 millions d’euros de dons ; et je suis sûr que les généreux donateurs vont en rajouter une louche maintenant que leur messie a annoncé : « J’ai rompu ma décision de me retirer de la vie politique. » Ben voyons ! Lui aussi, c’est un adepte de Pasteur ? Il n’y a que les incrédules pour croire à sa retraite politique anticipée. L’addiction aux ivresses du pouvoir et du pognon est incurable.

Conclusion : une sacrée frange de Français adore se faire plumer et être roulée dans la farine. Tous les masochismes sont dans la nature… Dieu le leur rendra à tous les coups, Sarkozy c’est beaucoup moins sûr… Il en rajoutera plutôt une couche dans le dépeçage de moutons…

 

Ils ont leur conscience pour eux, ces messieurs. Nous avons notre amour pour nous, Jill et moi. Et, afin de ne pas perdre les bonnes habitudes gastronomiques, après notre retour de Nîmes, je l’ai invitée dans un très bon resto. Le 1741, quai des Bateliers, juste en face du palais des Rohan, à Strasbourg. Le nom est la date d’achèvement du palais, nous a appris le serveur entre deux plats. Décor somptueux, accueil et service impeccables et menu découverte à se rouler par terre d’extase, le tout accompagné d’un chardonnay blanc au fruité subtil. Qu’est-ce que nous sommes bien, Jill et moi, sans accompagnant ! Enfin seuls. Enfin une sortie entre amoureux, un repas en tête-à-tête. C’est le premier en sept mois. Et ce ne sera indubitablement pas le dernier, tant nous avons pris du plaisir à cette escapade de couple. Mes accompagnants ont beau être adorables, de compagnie agréable, très conciliants et adaptables, leur omniprésence est parfois psychologiquement pesante. Ce jour-là, nous avons eu l’impression de respirer, de vivre à notre rythme, à notre gré et à notre fantaisie. Ne pas avoir à se soucier d’un tiers est une respiration inimaginable. Il faut le vivre pour le comprendre. Nous vivons au quotidien ce que vivent mes accompagnants, qui sont obligés d’être constamment en état de vigilance pendant leur service, au cas où j’aurais besoin d’eux ; mais eux, après leurs deux jours de travail, ils retournent dans leur famille, leur intimité ; nous, nous nous retrouvons avec celui ou celle qui le remplace ; toujours cette présence indispensable et vitale pour moi, donc pour nous. Il est impossible de se sentir totalement libre avec un tiers en permanence à proximité, aussi discret soit-il. Notre liberté est sous perfusion. Tu ne dialogues pas quand tu veux, tu ne fais pas l’amour comme et où tu veux, ne serait-ce que par pudeur et par respect pour la personne dans les parages. Vous avez dit spontanéité… D’où l’importance de ces escapades que nous allons renouveler régulièrement maintenant que nous y avons goûté. Notre couple a aussi besoin d’être nourri afin de respirer. Comme tout couple.

Chaque plat a été sublime pour les épicuriens que nous sommes. Un ravissement buccal. À un moment donné, alors que je suis seul, le serveur me dit : « Vous êtes écrivain et poète, vous en faites des choses, à ce que je vois ! » Il était en train de lire mon blog sur Internet… Intrigué et n’étant pas bousculé cet après-midi-là, il a poussé la curiosité jusqu’à chercher des renseignements sur ce client « pas comme les autres » qui venait pour la deuxième fois en quelques mois avec sa dulcinée.

Nous avons quitté la fraîcheur du restaurant vers 15h30 pour replonger dans la canicule et flâner dans les boutiques. Succombant une nouvelle fois à la tentation des soldes… Après les plaisirs de la bouche, les plaisirs des yeux… On n’a qu’une vie… Pourquoi thésauriser inconsidérément ? Nous sommes rentrés à 20 heures, fatigués mais tellement heureux. Il est des bonheurs simples et si essentiels. Des libertés qui prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont rares.

Vive les vacances.

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