Les carottes sont cuites

Un rapport d'information a été déposé le 13 avril dernier à la Présidence de l'Assemblée nationale. C'est la conclusion d'une mission d'information parlementaire sur la prostitution en France. Elle était menée par sept député(e)s de tous bords. Je conseille de le lire, ce rapport (http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3334.asp#P3816_810391), il est édifiant à plus d'un titre.

Un rapport d'information a été déposé le 13 avril dernier à la Présidence de l'Assemblée nationale. C'est la conclusion d'une mission d'information parlementaire sur la prostitution en France. Elle était menée par sept député(e)s de tous bords. Je conseille de le lire, ce rapport (http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3334.asp#P3816_810391), il est édifiant à plus d'un titre.

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Ainsi, ces Messieurs-Dames ont auditionné tout le monde sauf les représentants du CHS [Collectif Handicaps et Sexualités] ou de CH(S)OSE [CHS OSE], c'est-à-dire ceux qui se sont engagés depuis 2005 en faveur de la reconnaissance légale d'un accompagnement sexuel rémunéré en France. Ils et elles, dans leur zèle parlementaire, se sont entre autres déplacés jusqu'à Marseille sans en profiter pour entendre des représentants de l'association Choisir sa vie, très engagée localement sur ce terrain.N'ont été auditionné que les opposants à l'accompagnement sexuel «rémunéré» : les représentants du Mouvement du Nid et de l'association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir. Maudy Piot, sa présidente, ne doit plus se sentir, idem pour les intégristes du Nid car, dans ce rapport très peu démocratique à mon sens, ils ont eu gain de cause: il n'y aura probablement pas d'exception à la loi sur le proxénétisme et le racolage, l'accompagnement sexuel sera bénévole ou ne sera pas, si les parlementaires sont suivis dans leurs préconisations! Du moins, je le crains, ce sera ainsi tant que cette droite conservatrice et libérale sera au pouvoir.L'hypocrisie moralisatrice et immorale a balayé avec une bêtise et un aveuglement effarants toute forme de bon sens psychologique.Je rappelle pour mémoire que les opposants, qui brandissent la dignité de la femme qui serait soi-disant bafouée dans cette affaire, ne sont pas à une contradiction et à des duplicités près:

  • ils sont pour l'accompagnement sexuel bénévole mais... En clair, cela signifie qu'à leurs yeux une femme qui pratique de l'accompagnement sexuel bénévolement pourrait être considérée comme une sainte. Alors que, pour le même acte, si elle se fait rémunérer, ce serait une pute! Notre rapport dégoûté et peu ragoûtant à l'argent et au sexe n'est pas étranger à cette morale de bas étage. Cette morale qui brandit une dignité discrétionnaire pleine de bonne conscience parce qu'elle ne tient compte ni de la parole et des envies/besoins des femmes « handicapées », ni des prostitué(e)s qui aiment leur profession (c'est une profession étant donné qu'elles payent des charges et des impôts, et même si elles et ils sont minoritaires, il y en a qui sont indépendants et défendent âprement leur choix de vie, n'en déplaise aux moralistes de tous poils), ni des assistants sexuels qui sont pleinement volontaires, et souvent mariés...
  • la dignité des mères qui masturbent leur enfant, par désespoir et compassion, est totalement laissée sous silence, ainsi que la dignité des personnes en situation de handicap qui se saignent pour vivre l'expérience de la sensualité et de la sexualité au moins une fois dans leur existence;
  • en outre, cette morale néglige complètement la dignité des hommes qui pratiquent l'accompagnement sexuel auprès des personnes «handicapées». Depuis le début, il n'est pas question de leur dignité, comme s'ils n'en avaient pas de dignité ou comme si elle était quantité négligeable? C'est du féminisme ségrégationniste;
  • et que fait-on de la dignité des résidents dans les établissements si les professionnels de vont être censés faire de l'accompagnement sexuel, donc rentrer encore plus dans l'intimité des personnes qu'ils accompagnent au quotidien, avec la confusion des rôles que cela entraînera nécessairement? L'accompagnement sexuel cela ne s'improvise pas. Et qui va leur payer cette formation très onéreuse? Comment imaginer être en capacité d'accompagner un couple de personnes «handicapées», lors d'un rapport sexuel, sans formation?
  • enfin, que fait-on de la dignité des 65 % de femmes «handicapées» en situation de dépendance qui sont abusées et/ou violées en France chaque année (ce chiffre m'a sidéré lorsqu'un ami travaillant dans un établissement me l'a appris)? Qui en parle?
Nous sommes sans conteste face à une conception de la dignité très sélective, donc très peu objective. Quoi qu'il en soit, cet intégrisme puritain, s'il obtient effectivement gain de cause, comme je le crains fortement, aura des conséquences graves pour les personnes «handicapées». Étant donné que ce rapport, en encourageant sans détour l'accompagnement sexuel bénévole, ouvre la porte aux pires dérives «humanistes» et maltraitantes (une maltraitance qui peut provenir des « assistants sexuels gratuits » comme des bénéficiaires). À l'instar des opposants, il encourage explicitement la prostitution bénévole. C'est odieux, et immoral, indigne d'une société qui se prétend avancée et pointilleuse sur le plan des droits de l'homme. Encore faut-il que ce soit de tous les hommes! Du reste, qui voudra faire de l'accompagnement sexuel gratuitement ? Il faut être fou ou quelque peu pervers, me semble-t-il. D'autre part, le bénévolat sera la porte ouverte à tous les fantasmes, à tous les dérapages affectivo-compassionnels. Qu'on le veuille ou non, on s'octroie facilement des libertés et des droits parce qu'on « fait bénévolement » certains actes ou parce que l'autre vous fait bénéficier gratuitement de certains actes. Le bénévolat est sujet aux débordements « éthiques », on le sait, alors si, en plus, on touche au sexe... Mais qu'importe, la morale sera sauve. C'est l'essentiel.La rémunération a l'avantage de proposer un service contractuel dans lequel on paye pour un service précis et on est payé pour une prestation donnée. Tandis que le bénévolat est au mieux d'abord charitable, ce qui ne peut pas ne pas avoir d'incidence sur la relation à plus ou moins court terme : on ne met pas son corps, sa sensualité, son intimité et sa sexualité bénévolement en jeu, les conséquences sont beaucoup trop importantes.En fait, ce qui m'inquiète et me laisse penser que les carottes sont cuites, c'est que le député UMP Jean-François Chossy, qui devait présenter la proposition de loi avant fin juin, ne répond plus à mes e-mails, signe d'un malaise certain, je le crains... J'espère me tromper... Et puis, concernant la prostitution à proprement parler, Roselyne Bachelot ─ tiens ça fait longtemps ─ a annoncé qu'elle va déposer une proposition de loi visant à pénaliser les « clients de prostituées » (comme en Suède depuis 1997) et affirme, en se rengorgeant, que cette proposition « ne fait plus guère débat chez les parlementaires, à gauche comme à droite. Elle est soutenue par la plupart des associations féministes... » (Il y a des mal-baisés dans tous les partis, ce n'est pas un scoop, comme chez les féministes, et tous les « istes » de la Terre.). Et les soi-disant féministes de renchérir que cette loi allait « apprendre aux hommes qu'on ne paye pas une femme pour lui faire l'amour » (par contre, on peut payer un homme pour faire l'amour, apparemment, puisqu'elles n'en parlent pas non plus). Merci à Philippe Caubère d'avoir osé sa tribune pleine d'humanité et de lucidité dans Libé (http://www.liberation.fr/societe/01012331686-moi-philippe-caubere-acteur-feministe-marie-et-client-de-prostituees). Merci de dénoncer aussi courageusement une fourberie au puritanisme frelaté.En Suède, la prostitution existe toujours. Non seulement, elle a quitté la ville pour s'exercer dans la campagne où c'est moins risqué mais, de surcroît, la criminalité n'a pas été réduite car elle aime et elle est bien plus dangereuse dans la clandestinité qu'au grand jour (http://blogs.mediapart.fr/blog/martin-untersinger/140411/12-ans-apres-son-adoption-la-loi-suedoise-sur-la-prostitution-fa). Quand comprendra-t-on que la répression est toujours moins efficace que l'accompagnement et l'éducation? Aucun moralisateur n'empêchera jamais les femmes et les hommes de se prostituer contre leur gré. Chacun fait de son corps ce qu'il veut. Ou ce qu'il peut. Ce qui est intolérable et inacceptable, c'est la prostitution sous contrainte, celle de ces femmes venues d'Afrique et des pays de l'Est et traitées comme du bétail. Ce sont ces réseaux qu'il faut combattre et éradiquer, pas la prostitution, pas «le plus vieux métier du monde». Pas tant qu'il y aura des hommes et des femmes qui font de la prostitution en toute liberté et en toute conscience. Qui sommes-nous pour pouvoir les juger comme les jugent ces moralisateurs à quatre sous, convaincus que ces personnes ne peuvent être que malheureuses. N'en déplaise, j'ai des amies qui se prostituent volontairement et sont heureuses; peut-être parce qu'elles savent qu'elles peuvent arrêter à tout moment? On sait très bien que depuis la fermeture des maisons closes, la criminalité n'a pas baissé dans ce domaine, bien au contraire. Pourquoi? À force de répressions inefficaces nous sommes dans la régression.C'est quoi cette société conservatrice et inégalitaire qui gangrène notre société depuis l'avènement du sarkozysme? Ce n'est pas la mienne ni, visiblement, celle de Philippe Caubère. En tout cas, si nous sommes impuissants face à ces bulldozers moralisateurs prévaricateurs, au moins ne soyons pas dupes. C'est une liberté qui nous reste.

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