A chacun son burkini

Un peu d'histoire. Qui se rappelle que nos ancêtres portaient le burkini à leur façon ?... Je me souviens que, dans les années 1960, alors adolescent, en voyant des images d’archives sur la chaîne de télévision unique, je trouvais nos trisaïeuls ridicules, tous sexes confondus.

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Qui se rappelle qu’à la fin du XIXe siècle, nos arrière-arrière-arrière-grands-mères avaient des costumes de bain qui ressemblaient à s’y méprendre au burkini ? Et que, au début du XXe siècle, quand aller à la plage devint une mode pour la bourgeoisie à la page, les baigneuses étaient vêtues de la tête aux pieds, s’affublant même, pour des raisons d’hygiène, de bonnets de bain froufroutants – et les hommes n’étaient guère mieux lotis ; du reste, à l’époque, ce costume bouffant était en laine. Et puis, Coco Chanel est passée par là, dans les années 1920, pour lancer la mode du bronzage et, par la même occasion, celle de l’ancêtre du maillot de bain une-pièce. Ensuite, autres temps autres mœurs, Mai 68 est venu bousculer notre morale et notre rapport au corps… Dans la foulée, le naturisme, dont les prémices remontent à la fin du XIXe siècle, a pris de l’essor en se démocratisant et en s’élargissant à toutes les couches de la population et dans toutes les sphères sociales.

Je me souviens que, dans les années 1960, alors adolescent, en voyant des images d’archives sur la chaîne de télévision unique, je trouvais nos trisaïeuls ridicules, tous sexes confondus, j’avais l’impression de contempler un autre monde ; pour moi, c’était totalement incompréhensible qu’on puisse se baigner dans un tel accoutrement.

Pourtant, aujourd’hui, le burkini choque, suscite des réactions de rejet démesurées, parfois même violentes, une intolérance quasi épidermique et disproportionnée. Entre les tenants radicaux de son interdiction et les tenants souvent tout aussi radicaux d’une interdiction d’interdire, nous nageons dans une sorte d’hystérie collective à relents religieux, islamophobie oblige.

Les esprits s’échauffent à tort et à travers, me semble-t-il.

Tout comme lorsque j’étais adolescent, je trouve cette tenue de bain aujourd’hui toujours autant ridicule. Sauf que le contexte culturel n’est plus le même. Nous sommes au XXIe siècle, un tel vêtement est donc imprégné, à mes yeux, d’une forte connotation antiféministe et intégriste – sans que l’on puisse avoir la certitude qu’il est porté librement et de façon pleinement éclairée ou non. Dans tous les cas, que ce soit consciemment ou non, ce « costume de bain » a une fonction d’exclusion ; c’est un rempart implicite ou explicite vis-à-vis de l’environnement ; de plus, il affiche de façon ostensible un signal de non-appartenance, donc de non-intégration culturelle. Même si ce n’est pas voulu et ressenti ainsi de la part de celles qui revêtent un burkini.

D’un point de vue purement juridique, il n’y a aucune raison d’interdire le burkini en France. Le fait qu’il véhicule et réveille des démons ségrégationnistes et racistes, dans une période sous haute pression du fait d’attentats terroristes à répétition, ne justifie pas une telle interdiction à mes yeux ; ce qui n’empêche pas la justice de valider des arrêtés municipaux anti- burkini aux arguments très discutables. À ma connaissance, à ce jour, on n’a jamais interdit à un homme de se prélasser sur une plage et de se baigner avec une kippa[1] ou une croix ostentatoire, pas davantage qu’à une nonne de se promener sur la plage dans son « uniforme », au risque de susciter ainsi une impression très désagréable de « deux poids, deux mesures », d’inégalité et/ou de sexisme en somme.

Certes, nous sommes confrontés à une forme de régression stigmatisante ; doublement stigmatisante, car cela peut être tout aussi gênant pour des estivants d’être à côté d’une femme en burkini que cela peut être gênant, pour une femme en burkini, d’être à côté de personnes en bikini, voire monokini ou totalement nues, mais libre à chacun et chacune de changer de place ou de se détourner dans ce cas, de se voiler la face si l’on veut…

En fait, cette polémique me ramène au champ du handicap. Le handicap, qu’est-ce que le handicap à avoir dans cette histoire, vous direz-vous ? Et pourtant. Les deux, le burkini et le handicap, sont otages d’une stigmatisation culturelle et politique ambiante et prégnante parce qu’ils sont affaire d’apparence donc d’image – des images que les médias prennent trop fréquemment un plaisir pervers et dangereux de brouiller si ce n’est, au pire, de détourner –, de regard, d’ouverture d’esprit, de tolérance et de liberté. De fait, nous sommes de plus en plus clairement face à une approche réductrice de la personne, ne reposant que sur son apparence et des préjugés socioculturels qui marginalisent par méconnaissance et peurs ataviques.

Personnellement, alors que nous sommes au XXIe siècle dans le prétendu pays des Lumières, je ne peux toujours pas me promener dans un lieu public sans que l’on se retourne sur moi car l’on est choqué, dérangé, perturbé, mal à l’aise voire agressé visuellement par les stigmates de mon corps « atrocement » déformé par le handicap ; il fut même un temps où un éminent professeur de médecine n’hésita pas à m’enjoindre de rester dans l’enceinte de l’hôpital pour ne pas choquer les gens[2] ! De même qu’il m’arrive parfois de croiser des femmes qui se signent à mon passage, comme si j’étais la personnification d’une émanation du mal. Dans les circonstances les plus violentes, on est même allé jusqu’à souhaiter ouvertement devant moi que l’on me tue ou que l’on me pique. C’est dire l’impact de l’image dans notre société, les peurs qu’elle draine et qu’elle révèle. Et il en est de même pour les signes religieux manifestes ; par les temps qui courent, spécialement quand ils sont islamiques : burqa, tchador, hijab ou le burkini, par exemple.

La différence dérange, l’autre dérange dès qu’il n’est pas considéré comme son semblable, c’est-à-dire dès que l’on se heurte à une impossibilité de se projeter et de s’identifier à lui. À ce moment-là, il devient au mieux une gêne que l’on va plus ou moins bien tolérer et, au pire, un danger imaginaire que l’on va vouloir rejeter de toutes les manières possibles. Dans les deux cas, tout est bon pour justifier l’injustifiable, les plus vils comportements, les plus inacceptables, les plus inquiétants, les plus discriminants. Et la laïcité a bon dos que l’on appelle au secours dès que l’on n’a pas de réponse intelligente et consensuelle à offrir.

Les uns, les « handicapés », on va essayer, autant qu’une certaine morale judéo-chrétienne le permet, de les reléguer à la marge, entre les murs de soi-disant « foyers de vie » qui ne sont bien trop souvent encore que des mouroirs – surtout que l’accessibilité est le dernier souci de la gauche actuelle. Les autres, en l’occurrence les « Arabes » ou du moins certains d’entre eux, il faut par tous les moyens leur faire comprendre qu’ils sont de trop « chez nous », qu’ils n’ont rien à faire ici ou, de préférence, les dissuader d’essayer de tenter leur chance dans le pays des droits de l’homme et du citoyen…

Cependant, si je ne peux pas changer mon apparence, je vais en revanche faire tout mon possible afin d’éviter autant que faire se peut des situations qui pourraient « indisposer » mes concitoyens ; choquer pour choquer n’a jamais été une démarche très constructive.

Or, a priori, c’est un critère de sociabilité et de socialisation, de vie en communauté, dont les femmes habillées d’un burkini ne semblent pas tenir compte. Et c’est dommage autant que préjudiciable à tout le monde, notamment à l’islam et à la culture musulmane la plus authentique, celle dont le Coran est porteur, pleine d’humanisme, d’humanité et de sagesse. C’est d’autant plus dommage et dommageable que ces comportements de provocation ostensible font le bonheur des intégristes, des terroristes de tout poil.

Ce n’est pas ma vision du vivre ensemble, du respect des libertés individuelles qui s’inscrit dans le principe fondamental que « toute liberté s’arrête là où commence celle des autres ». À ce titre, je serais partisan d’une interdiction de tout signe religieux ostentatoire sur une plage qui est un lieu de convivialité et de loisirs par excellence, non un lieu cultuel. Celui qui a la foi, une foi véritable, la porte en lui, en son cœur et en son âme, il n’a nul besoin de la brandir ostensiblement à moins d’être faible, orgueilleux et/ou intolérant. Qu’en pensez-vous ?

Par parenthèse, pour en avoir fait l’expérience, il est remarquable de noter la tolérance que l’on rencontre dans les camps de nudistes, l’apparence ne gêne personne dans ce milieu car tout le monde assume sa différence, donc sa spécificité, ses particularités morphologiques et physiques, tout en laissant son statut social au vestiaire ; tous égaux ! C’est une réalité à méditer.


[1] Si l'on n'interdit pas le port de la kippa sur les plages, on peut être lâchement poignardé parce que l'on porte une kippa ; c'est ce qui vient d'arriver à Strasbourg le 19 août.

[2] En dépit du bon sens, autobiographie parue aux éditions de l'Éveil en juin 2015.

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