Les chroniques d'un Autre monde: ombres et lumières

Vacances bretonnes. À Carnac, dans le Morbihan. Dans cette Bretagne que j’affectionne tant. Surtout dans la région de Vannes, en raison de son microclimat si propice au bien-être. Cette Bretagne abreuvée d’idées reçues et autres a priori climatiques, au même titre que l’Alsace. Tant pis pour ces incrédules ignares. Nous avons eu 8 jours de beau temps et d’émerveillements. Comme à chacun de mes séjours dans cette région.

Vacances bretonnes. À Carnac, dans le Morbihan. Dans cette Bretagne que j’affectionne tant. Surtout dans la région de Vannes, en raison de son microclimat si propice au bien-être. Cette Bretagne abreuvée d’idées reçues et autres a priori climatiques, au même titre que l’Alsace. Tant pis pour ces incrédules ignares. Nous avons eu 8 jours de beau temps et d’émerveillements. Comme à chacun de mes séjours dans cette région.

Nous logeons dans une maison traditionnelle en pierres très bien réaménagée datant du XVIIe siècle. Le gîte est parfaitement adapté, détail pas si fréquent pour ne pas le signaler et preuve que c’est possible avec de la bonne volonté. En plus, il est confortable. En une semaine, nous allons en sillonner l’ouest que je vais faire découvrir à Jill et à mes accompagnants : Carnac, Auray, Vannes, Rochefort-en-Terre, Quimper, Concarneau, Guérande, La Baule, Saint-Nazaire, la Trinité-sur-Mer, Quiberon… Comme tous les sceptiques que j’ai croisés, ils ont été rapidement conquis. Comment ne pas l’être ? Non seulement, il y règne une atmosphère paisible, apaisante, régénérante et vivifiante, mais on y contemple à profusion des paysages, des lieux et des habitations, ayant survécu à plusieurs siècles d’intempéries et de destructions humaines. C’est un véritable enchantement pour les yeux des touristes de tous horizons.

J’ai beau connaître cette péninsule celte, je la retrouve chaque fois avec le même bonheur et un regard neuf et insatiable. Là-bas, tout est imprégné par la mystique druidique, une spiritualité subtile et profonde qui flotte dans l’air iodé et s’accommode mal d’un certain mercantilisme, à l’instar de Carnac où les alignements de menhirs sont clôturés tels de vulgaires prisonniers ou otages d’intérêts économiques supérieurs, à moins que ce soit pour les préserver du vandalisme ; mais, dans ce cas, quid des sites sans enceintes disséminés dans la nature ? Car on trouve de nombreux menhirs et dolmens, vestiges du néolithique, au bord de la route et même dans des jardins privés. Notamment à Erdeven, le site de Kerzerho.

Quel est l’impact de ces pierres sur l’environnement, l’écosystème ambiant ? Certaines dégagent une aura puissante lorsqu’on est à côté d’elles. Lorsque j’admire les trésors écologiques et culturels que recèlent les Bretons, je ne comprends pas qu’ils aient pu ainsi dégrader et polluer leur patrimoine. Chaque village breton a un cachet, une empreinte et une lumière spécifiques. Ainsi, Rochefort-en-Terre est un écrin qui subjugue et charme instantanément ; c’est un musée à ciel ouvert, un poème de pierres et d’ardoises médiévales ; un haut-lieu touristique qui s’éteint dès que la saison estivale est terminée. Par parenthèse, la foultitude de maisons et d’appartements aux volets clos, que nous avons croisés en ce début septembre, est impressionnante. Ces villes et bourgs, peuplés de Français et d’étrangers friands d’habitations secondaires, contrastent avec ces personnes sans domicile fixe qui arpentent les trottoirs des bords de l’océan et mendient auprès des touristes et des retraités censés être nantis, pas comme ces milliers d’êtres qui se nourrissent avec 5,60 € par jour, à côté de nous.

Mais il n’y a pas que des maisons fermées jusqu’aux prochaines vacances, il y a aussi une pléthore de maisons, d’appartements et de fonds de commerce à vendre, signes extérieurs de précarité croissante ; jamais auparavant je n’avais remarqué ce phénomène. Et le plus surprenant, dans ce contexte d’une économie dépressive, est de constater la prolifération des crêperies (parfois cinq ou six dans la même rue ou autour d’une même place) et autres restaurations spécialisées.

Comment font-elles pour s’en sortir ?, est la première question qui me vient. Néanmoins, cela n’empêche pas que de plus en plus de commerçants s’ingénient à rendre leur boutique accessible, et à peu de frais ; lorsqu’il n’y a qu’une marche à franchir − ce qui est le cas de figure le plus fréquent −, c’est élémentaire : il suffit de (faire) fabriquer une rampe en bois amovible ou, comme je l’ai vu à la Trinité-sur-Mer, de faire installer deux plaques en trompe-l’œil, intégrées au carrelage originel, qu’on déploie grâce à un système aussi simple qu’ingénieux quand débarque un client en fauteuil roulant ; confirmant par la même que l’accessibilité c’est moins une question d’argent qu’un manque de civisme, de solidarité et d’éthique ; à Rochefort-en-Terre, un glacier, à qui un de mes accompagnants demandait pourquoi il ne rendait pas sa boutique accessible, lui a répondu : « Pour le peu de clients en fauteuil roulant qui viennent… » ; disant ainsi tout haut ce que pensent tout bas ses semblables ; les mêmes qui s’effondreront et geindront sur leur sort s’ils devaient se retrouver un jour en position assise et portés par des roulettes (Jacques Chirac aurait-il fait de la loi du 11 février 2005 une priorité, et une réussite, s’il n’avait pas eu une fille en situation de handicap ?), les mêmes qui seront exécrables devant chaque obstacle et entrave qui les limiteront dans leur liberté de mouvement.

Et puis, à la Trinité-sur-Mer nous avons eu droit à un aparté récurrent et peu discret : « T’as vu, on ne devrait pas avoir le droit de le sortir… », proféré par madame à monsieur, cheveux grisonnants au vent. Le genre de remarque indémodable et pitoyable. Si on ne voit pas l’intérêt de rendre accessible un lieu public, pour une peccadille, logique qu’on ne voie pas non plus l’utilité de les laisser en liberté non surveillée. Non ? Le genre de réflexion que je collectionne depuis ma plus tendre enfance et qui me passe par-dessus la tête, mais qui en blessent bêtement et inutilement beaucoup d’autres.

Il n’est pas nécessaire de porter un tchador pour être discriminé. Qu’importe, qu’est-ce que ça fait du bien d’être différent, libre, ouvert, heureux et ne suivant pas « la même route qu’eux ». Dans nos sociétés prétendument « civilisées », si le bonheur est souvent impensé, il est toujours impensable, lorsqu’il bloque sur des apparences très trompeuses… Pour autant, ces discriminations n’entachent en rien la beauté et la lumière de la Bretagne et des Bretons, les vrais, aussi attachants que les gens du Nord que je rejoins dans la foulée.

Fin des vacances. Escale à Paris, dans un Ibis à proximité de la Gare de l’Est, le temps que mes deux accompagnants prennent le TGV du retour et qu’un autre nous rejoigne. Le temps également de rencontrer pour la première fois mon nouvel éditeur et sa compagne/collaboratrice. Elle est ma providence, mon ange gardien littéraire. Nonobstant le rapport professionnel entre nous, je fais la connaissance de deux personnes simples, naturelles et pleines d’humanité, qui ont la passion du livre dans un univers pourtant impitoyable et particulièrement ingrat, me semble-t-il.

Nous avons réservé pour la nuit dans un hôtel censé être accessible et adapté. Tu parles ! Il y a une marche à l’entrée. Pas grave, on nous propose un plan incliné amovible fait dans un alliage cabossé et… trop étroit pour un fauteuil roulant de taille adulte… Heureusement, je suis équipé. On dégaine ma propre rampe. Sinon nous étions quittes pour en trouver un autre d’hôtel. La chambre est au quatrième et dans une configuration pas très pratique ! Comment fait-on en cas d’évacuation urgente ?, demande pertinemment Jill. Euh… il n’y aura pas d’incendie, n’est-ce pas ?

Quand on voyage, faut être positif et un peu suicidaire, ou rester chez soi ou faut pas être handicapé − ce qui m’embêterait passablement car je m’y suis habitué, moi, au handicap, à force de le déguster. J’espère simplement que les hôteliers soient un jour logiques et responsables, surtout les chaînes hôtelières telles que Accor qui en auraient largement les moyens. En attendant cette prise de conscience, en cas d’accident, ce sera faute à pas de chance qui, comme tout le monde le sait, est un placebo efficace.

Et, pour conclure ce périple, direction Lille où des amis et du travail m’attendent. Nous avons changé en urgence d’hôtel quinze jours avant notre départ, en apprenant qu’il y aura la braderie annuelle ce week-end-là et que, comme me l’apprend un des amis, le nôtre est en plein dedans, donc inatteignable. On se replie par conséquent vers un Mercure proche de l’aéroport. Un quatre étoiles, forcément une garantie de chambre adaptée nickel-chrome. Du moins, c’est ce qui est certifié sur le site de l’hôtel. Chambre immense, certes, mais pas de douche à l’italienne pour être en conformité avec les normes en vigueur et, détail dérangeant, en ce qui nous concerne, les lits sont fixés au sol ; or, afin de préserver le dos de mes accompagnants qui font mes transferts en me portant, il est impérieux qu’en déplacement les lits puissent être surélevés.

On remballe donc tout (faire et défaire…, n’est-il pas) et on atterrit dans un Ibis Styles qui traînait par là par hasard et a eu la bonne idée d’avoir encore des chambres de disponibles. Mieux même : l’adaptation est parfaite et le confort itou. Un plaisir encore trop exceptionnel pour ne pas le signaler. Encore une fois la démonstration que c’est possible et que ça existe une authentique accessibilité. Par conséquent, c’est allègrement que nous rejoignons mes deux estimés et si estimables amis. Pour une soirée entre affection et émotions, libertés et convivialité, politiques (normal avec un communiste dans le lot) et social (bien sûr, avec un directeur de maison d’accueil spécialisé dans le groupe). Entre tristesse et sourire aussi. Car ces deux hommes portent dignement leur pesant de blessures et de douleurs affectives. L’amitié réelle n’a pas besoin d’une relation régulière pour s’épanouir, elle s’inscrit par-dessus le temps et les périodes de perte de vue.

Le lendemain, nous rencontrons, pour la première fois de visu, l’accompagnante sexuelle qui pratique pour l’APPAS dans le nord-ouest, un futur accompagnant sexuel et la référente de l’association dans cette région, elle-même en situation de handicap et en demande d’accompagnements sexuels. Ce qui me frappe d’emblée, c’est l’humanité et la maturité de ces personnes. Leur degré d’investissement dans cette cause si facilement source de polémiques stériles et leurs convictions lucides et limpides.

L’après-midi, nous nous rendons à Hantay où l’association La vie autrement m’a demandé d’intervenir à l’occasion de son quarantième anniversaire, sur le sujet de l’accompagnement à la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap.

Nous arrivons au milieu de nulle part, dans un village où les loisirs se résument au strict minimum, au cœur de cette France profonde qu’on affectionne pour y implanter des maisons d’accueil spécialisé ; probablement parce que le coût du terrain n’y est pas très élevé mais également, même si c’est peut-être inconscient, sous prétexte de les « protéger ». De qui ou de quoi ? De la tentation de s’émanciper ? Combien d’adultes en situation de handicap ai-je déjà rencontré vivant éloignés de tout, mais libres de se promener au milieu de champs à perte de vue et dans les rues de villages assoupis ? Contraints de demander, d’attendre et de dépendre pour la moindre sortie, alors que si les institutions étaient implantées en ville, il leur serait tellement aisé de flâner et de se distraire de façon autonome (pour les personnes qui ont suffisamment d’indépendance). Mais on ne va quand même pas gâcher tous les investissements déjà engloutis dans la construction et l’entretien de ces établissements bucoliques…

De toute façon, ils y sont au moins au calme et en sécurité ; à part se faire écraser par un chat et mourir d’ennui (malgré toutes les occupations qu’on leur propose), ils ne risquent pas grand-chose. On n’est pas là pour penser émancipation mais préservation, ni autonomisation mais protection. Nous sommes davantage dans la culture du médical que du social. Hélas. Ce mal est endémique et chronique en France.

Toutefois, c’est dans ce contexte très particulier qu’on décide d’aborder le sujet/problème de la vie affective et sexuelle des résident(e)s négligé jusqu’à présent. On en parle depuis dix ans mais nombre d’établissements sont encore sur le quai à regarder passer les trains des questionnements qui gênent. Et quand on s’y attaque (c’est le cas de le dire, tant on y va à reculons le plus souvent), c’est pour se donner bonne conscience, être dans l’air du temps ; théoriser n’a jamais obligé personne à passer à la pratique, dans le cas contraire, ça se verrait sur le terrain.

Les pensionnaires sont majeur(e)s depuis très longtemps mais il est quand même urgent de prendre le temps de continuer à réfléchir… La santé sexuelle paraît accessoire face à la tranquillité d’esprit de certain(e)s. Et que fait-on en attendant de l’éducation sexuelle, des interrogations de ces hommes et de ces femmes dont on a la « charge » ? Pourquoi n’organise-t-on pas des groupes de paroles et d’informations dans tous les établissements autour de ce thème si humain et humanisant ? Pour ne pas faire de vagues ? Ne surtout pas réveiller/nourrir une libido et des fantasmes ingérables ? Tout le monde ou presque trouve normal d’avoir des rapports sexuels, sauf quand un handicap très invalidant se présente !

En fait, la situation de dépendance vitale, et la définition de la dépendance tout court, sont très relatives et… dépendent de la subjectivité hégémonique du milieu médico-social, dans l’Hexagone. Et rien ne changera tant que les personnes « handicapées » seront considérées et traitées comme étant d’abord des malades, avec ce que cela suppose d’infantilisation et de maternage.

Cela étant précisé, j’arrive en avance sur les lieux de mon intervention. Je suis censé régler les derniers détails de mon intervention avec les organisatrices et l’animatrice mais, à mon étonnement, on me lit les questions qu’on est censé me poser après mon speech et… qu’on ne me posera jamais. Pourquoi ? Étais-je censé les retenir ? Pour me donner une idée de ce qui m’attend ? Ça sent la peur d’être débordés. En m’engageant, on a fait appel au symbole de cette cause, avec les risques que cela comporte. L’ambiance est bizarre, tendue. Pas très rassurés mes commanditaires, coincés aux entournures, ai-je l’impression. Ils marchent sur des œufs. Je ne suis pas dupe. Je suis conscient d’être un faire-valoir invité pour donner le change, donner l’impression d’un intérêt déterminé en faveur de la problématique de la vie affective et sexuelle des personnes accompagnées ; c’est le cas pour les trois quarts de mes interventions en établissements.

Et, sauf erreur de ma part, on ne déroge pas à cette règle cette fois-ci. L’intimité et la sexualité des personnes en situation de handicap est à manipuler avec des pincettes, c’est une hydre sociale. Ne pas l’évoquer, c’est prendre le risque d’être taxé d’obscurantisme et d’inhumanité. Le faire, c’est prendre celui d’ouvrir la boîte de pandore. Donc, partant du principe qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, on opte pour la deuxième occurrence, la plus valorisante pour l’encadrement. On me fait intervenir dans une salle comble, dont près de la moitié des auditeurs sont en fauteuil roulant. Le reste est composé de parents, de la direction et de professionnels de l’accompagnement. Je fais mon boulot dans une atmosphère sans liant, comme cela arrive quelquefois, l’osmose a du mal à se faire, il y a trop de défiance en face.

Ce sentiment sera confirmé par la suite. Puis, après avoir déroulé mon « fonds de commerce », on passe aux questions et aux témoignages de la salle, la partie que je préfère, la plus stimulante. Contrairement aux craintes des organisatrices, il y en a beaucoup. Provenant essentiellement des personnes dites « handicapées ». Une des premières réactions provient d’une jeune femme qui me parle, d’une voix chevrotante, des abus sexuels qu’elle a subis, dans un silence de plomb, notamment du côté des professionnels et de la direction qui se gardent bien de réagir ; peu après, la jeune femme quitte la salle et s’effondre en sanglots à l’extérieur. Omerta quand tu nous tiens.

Le nombre de fois où j’ai vu ce type de drame étouffé ou minimisé, ne peut que désespérer de certains humains. Entre autres de nos gouvernants qui ont énormément de difficultés à passer de la parole aux actes, des promesses à leur mise en œuvre en matière de lutte contre les maltraitances sexuelles sur personnes vulnérables.

Finalement, comme l’heure c’est l’heure, la séance des questions est stoppée nette, alors qu’il y en avait encore plein du côté du public des impotents et que j’aurais été tout à fait disposé à y répondre (j’étais venu pour ça). Mais les mignardises n’attendaient pas. D’ailleurs, me laissant seul dans mon coin, le staff s’est précipité vers la table des agapes dans un entre-soi parfait, sans avoir fait le moindre commentaire sur mes propos. Je n’existais plus. C’était impressionnant comme situation. Du jamais vécu à ce jour. J’aurais pu partir sans que personne ne s’en formalise. Il a fallu que Jill les avertisse de notre départ pour qu’ils viennent me dire au revoir vite fait du bout des lèvres. Si on avait voulu me faire comprendre que mon intervention n’avait pas vraiment sied, on n’aurait pas fait mieux.

Quant aux résidents, beaucoup d’eau peut encore couler sous leurs pieds avant qu’une réelle ouverture se profile en matière de vie affective et sexuelle. Après les soins, les besoins. Dans le milieu médico-social, la sexualité n’est qu’un détail, une billevesée libidinale qui met à mal le rapport au sexe de tout un chacun. Que reste-t-il en fin de compte d’une telle intervention ? Les petites graines semées qui vont germer et essaimer, susciter du dialogue et des poussées émancipatrices. J’accepte le contrat pour cette raison, pour ces graines saupoudrées d’un auditoire ; ce que confirme les personnes qui viennent vers moi après mon attention. Le temps fera son œuvre. Quant à moi, pour une fois, je suis reparti en restant sur ma faim, comme cela arrive de temps à autre. Je suis reparti vers d’autres horizons et d’autres rencontres.

En dix jours de pérégrination, j’ai été frappé par le nombre hallucinant de ralentisseurs et de ronds-points qui prolifèrent dans notre pays de cocagne, dont certains totalement incongrus et surréalistes, en plus d’être mégalomaniaques en matière de décoration, quand on ne frôle pas franchement le ridicule et le burlesque. Pourquoi cette fois et pas les précédentes ? Parce que, avant de partir sur les routes, j’avais lu que la France dépense six milliards d’euros par an pour sa marotte des giratoires et des dos-d’âne − qui portent bien leur nom et sont tellement indélicats pour les suspensions des voitures et des reins (quand ils sont franchis trop vite) −, dont rien moins que deux milliards par an pour leur ornementation ; dans la même enquête[1], on apprend qu’il y en a plus de quarante mille dans l’Hexagone et que le coût moyen d’un rond-point est d’un million. Qui dit mieux ! Et aux frais du contribuable, bien sûr. Il paraît même que la France est championne du monde dans ce domaine…

En tout cas, je n’ai jamais rencontré un tel engouement pour ces carrousels et autres tapeculs ailleurs en Europe. Mais à qui profite le crime ? Tout cela serait risible si la France n’avait pas plus de huit millions de personnes survivant dans des conditions inacceptables de précarité et d’hygiène. Les collectivités trouvent du fric pour leur dada grotesque mais quand il s’agit de s’occuper de la misère de leurs concitoyens, bizarrement les caisses sont vides ou ça ne relève pas du même service. De là à penser que les humains valent moins que l’apparat, l’apparence et le bling-bling politique, il n’y a qu’un pas… que je franchis sans hésiter. Car il fut un temps où j’étais chargé de régler des litiges sociaux pour le compte du Conseil général du Bas-Rhin, dans le cadre de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH), mais, à force de devoir leur dire qu’il n’existe aucune aide pour les soulager, pour adoucir leur pauvreté, j’ai démissionné. L’être humain, spécialement l’homohomini lupus est, le prédateur politique, l’assoiffé d’argent et de pouvoir, le néolibéral pur et dur, me désespère chaque jour un peu plus.

Où sont la solidarité, la décence, l’empathie, l’amour, dans cette société qui marche sur la tête en pressurant et exploitant son prochain ? Quelle est la valeur de l’autre, du semblable et du différent ? En a-t-il encore une sous nos latitudes ? Côtoyer cette misère, ce délitement du tissu social, pendant les vacances, la rend encore plus prégnante. Et me rend encore moins sympathiques nos dirigeants à œillères. Hollande qui s’offusque d’être accusé d’appeler les pauvres des sans-dents par sa compagne répudiée, dans un ouvrage vengeur que les Français friands d’histoires d’alcôves et d’étalages intimes s’arrachent, que fait-il pour les sortir de leurs ornières ? Geler les petites retraites ? Augmenter la TVA ? Offrir quarante milliards aux patrons du CAC 40 ? Vrai ou faux, cette expression méprisante est le reflet de notre société.

Du reste, quoi qu’on pense de ce livre, pourquoi avoir inventé une telle formule ? Et le fait que notre président n’aime pas « les handicapés qui font commerce de leur handicap », c’est aussi une invention calomnieuse ? Il ne fait pas commerce de sa position sociale, de son diplôme d’énarque patenté, lui ? Il a déjà passé une journée avec des « handicapés », lui qui vient de saccager la loi encadrant la mise en accessibilité des établissements recevant du public ? Probablement que l’ouvrage de son ex est saumâtre mais, malheureusement, il n’y a pas de fumée sans feu ; et puis, après tout, ça lui aura permis de se remplir les poches, donc de doublement faire payer la goujaterie de François. Ça doit compenser, au moins un peu. Et si elle reversait tous les droits du livre à des organisations humanitaires ? Là ce serait fort, vous ne trouvez pas ? On peut en faire des choses avec cinq cent mille euros… On peut surtout rêver, n’est-il pas ?

Au demeurant, j’estime que nos gouvernants, du président aux ministres, devraient être rémunérés au résultat. Dans le désordre, traiter les ouvrières de Gad d’« illettrées » ou les pauvres de « sans-dents », oser « offrir » 40 € de prime aux petites retraites (inférieures à 1200 €), mois après mois gonfler le nombre des chômeurs et la population des plus démunis depuis deux ans et demi, trahir ses promesses électorales, jouer le général d’Empire au Mali, en Centrafrique et en Irak (pour ça, il trouve des centaines de millions ; et s’il y a des attentats mortels en France, par représailles, il aura l’honneur solennel d’oindre les familles des victimes de ses condoléances présidentielles), donner 40 milliards aux patrons sans contrepartie, augmenter la TVA, pondre un pacte de (ir)responsabilité, − et c’est loin d’être exhaustif −, mériterait d’être pénalisé. Non ? Est-ce juste que ces personnages incompétents et méprisants envers le peuple des petites gens (des personnalités de gauche qui plus est ; que dis-je, des bourgeois nantis de gauche, tels que Macron et Valls) continuent à engranger mensuellement entre plus de 17 000 € bruts maximum, pour le Premier ministre, plus de 14 000 pour le chef de l’État et près de 10 000 pour les ministres ! Pendant qu’il y a plus de 8 millions de pauvres qu’on persiste à pressurer et qu’on trouve normal que des milliers de personnes survivent chez nous avec 5,60 € par jour pour se caler l’estomac. Franchement, est-ce logique de gagner autant pour si peu de résultats ? Ne devrait-on pas les mettre au SMIC pendant un certain temps ?

« Je fais un rêve [I have a dream] », a dit Martin Luther King. J’en fais souvent, moi, des rêves… « utopiques », paraît-il. Et des cauchemars homériques depuis peu, du style Sarko le retour. Hollande, Marine Le Pen et Sarkozy, le tiercé gagnant du début du 21e. Le signe d’une profonde mutation en perspective ? Je le souhaite. On en aura des preuves quand l’ENA et polytechnique seront réformées en profondeur, humanisées, quand on cessera de gouverner entre élites du même monde, conformistes et conservatrices, quand il y aura un brassage des intelligences, une complémentarité des compétences. Une véritable égalité et un authentique respect des capacités de chacun. Quand nous serons redevenus une démocratie dans l’âme. Je rêve ? Peut-être pas. Le sociologue Michel Crozier écrivait : « La société française dans son ensemble est plus ouverte aux changements que ces élites, elle se débrouille avec la nouvelle donne. » Qu’elle se bouge donc, cette société ouverte !

 


[1]http://www.observatoiredessubventions.com/2013/la-folie-des-ronds-points/

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